En vain, d’Alsace ; épisode 116 : PANIER DE NOËL 

Ambroise Perrin

La mémoire possède un filtre noir, et parfois rouge ou or. On regardait Thierry la Fronde lorsque le gitan a toqué à la porte, maman lui achetait un panier et lui disait d’attendre, elle avait préparé de vieux habits de papa, toujours emballés dans un papier cadeau récupéré du Noël d’avant, et elle lui faisait un sandwich avant qu’il ne reparte. Aujourd’hui j’imagine que c’était une façon de montrer de la considération, elle offrait un joli paquet et non pas la charité.

Le gitan vivait seul dans une cabane près du petit bois avant le terrain d’aviation route de Marienthal. Dans la rue on l’entendait crier, pour savoir si quelqu’un avait des peaux de lapin. C’était il y a plus de 60 ans et je me demande pourquoi aujourd’hui, 60 ans plus tard, sans jamais y avoir pensé, l’image du gitan me revient à l’esprit.

On racontait des choses que l’on ne savait pas, qu’il ne se lavait pas, que sa famille avait été assassinée pendant la guerre, qu’il était allemand, qu’il volait des poules mais qu’il était gentil. Il me revient une rumeur, un hiver très froid la mairie avait voulu le mettre dans un abri ou à l’hôpital, et il s’était sauvé.

Je me demande s’il y a une trace du gitan dans les archives de Haguenau, ou dans les souvenirs des gens de mon âge. On avait vaguement l’idée que si l’on ne travaillait pas bien à l’école, on finirait comme lui. Nous n’avions aucune appréhension lorsqu’il venait, parfois au bout de 15 jours, parfois après trois mois, je dirais qu’il ne nous faisait pas peur ou plus précisément on ne ressentait pas le besoin de se méfier.

Si j’avais eu du vocabulaire, j’aurais dit qu’il était pittoresque. Le gitan était le garant de notre insouciance, nous vivions sans crainte, allant seul à l’école dès le plus jeune âge, laissant notre vélo devant la maison sans risque de le voir disparaître et personne n’avait de clé pour fermer l’appartement. Le souvenir de cette nonchalance, impossible à vivre en 2024 et bientôt (mes meilleurs vœux) en 2025, remonte à la fin de deux malheurs. Nous avions la nécessité absolue d’oublier l’époque de la guerre, et l’époque de la misère qui avait suivi.

Peut-être qu’il buvait, le gitan, ce qui aurait expliqué son malheur ? Peut-être voulait-il être libre comme dans les chansons de Georges Brassens ? Peut-être était-ce sa nature (on ne disait pas encore sa culture) de vivre ainsi ? Ce qui me paraît aujourd’hui très clair, c’est que de toute évidence, nous les enfants, on acceptait sa différence, il n’était pas comme nous, voilà et c’était comme cela. Cette légèreté serait considérée maintenant comme une formidable richesse car aujourd’hui le premier apprentissage d’un gamin est celui de se méfier de tout, d’éviter des pièges, d’être plus malin que ce que propose la vie ordinaire pleine de suspicions. Être retors c’est être intelligent pour ne pas se faire duper. Le téléphone portable d’un adolescent permet de tout savoir sur lui et la société se vante d’avoir installé des milliers de caméras de surveillance pour la sécurité de tous. Pauvre gitan, il ne pourrait plus être anonyme. Il aimait tellement de ne se souvenir de rien, il l’avait dit à maman.

Un soir de fête, comme on l’avait vu approcher de l’immeuble, papa lui a dit de monter, et de manger avec nous, les quatre enfants et les grands-parents, on s’était serré en faisant des politesses. Bien sûr cela je l’invente, comme le reste, avec l’âge la vie est belle et on a envie de faire un peu de mélo le soir de Noël.

4 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 116 : PANIER DE NOËL 

  1. A l’orée de Gresswiller:

    Enfant, je côtoyais le vagabond, le rémouleur et les siens, le vannier et sa famille, des bohémiens et quelques fois des gitans, au bord de la route ou d’un chemin, en rentrant de l’école pour rejoindre la maison forestière isolée et située à deux kilomètres et demi du village. 

    Nous avions une vache, quelques moutons, des lapins, une basse-cour, trois chats et deux chiens.

    Souvent un ou deux de leurs enfants venaient chez nous pour demander du lait ou de l’eau de la fontaine. Maman leur donnait du lait, de l’eau, quelques fois des œufs, des radis, une salade suivant la saison, peut-être des vêtements d’enfants, car nous grandissions et j’étais le dernier. N’étaient-ils pas alors des voisins éphémères sur la route annonçant l’été ou, sur leur chemin du retour, l’hiver ? 

    La vie d’antan était certes plus laborieuse, mais dotée de simplicité et de générosité spontanée. Ahh, la tradition de la place du passant à la table familiale !Tiens, je pense à Noël et aux jours suivants …

    Cette anecdote est vraie et remonte aux années autours de 1960. 

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