En vain, d’Alsace ; épisode 112 : LE GENDARME ET LE MÉRINOS

Ambroise Perrin

Aujourd’hui on évoquerait doctement le rapport à l’autorité mais le souvenir que j’ai de l’époque, c’est simplement d’avoir découvert que la vie, c’est du théâtre. 

J’avais presque huit ans, mon petit frère six, nous étions seuls avec papa qui conduisait notre belle 2CV grise avec son coffre rond, et je me souviens de l’immatriculation 701 DS 67. Rouler en DS, en 1960, cela faisait rêver ! Le trajet Haguenau-Wissembourg était une vraie expédition, avec sandwich pour l’arrêt en cours de route, au sommet de la côte de Schœnenbourg car il fallait laisser reposer le moteur. Et on avait promis à maman de ne pas se bagarrer sur le siège arrière, fait de caoutchouc tendu sur un cadre métallique gris, et recouvert d’une sorte de tissu, un peu comme les toiles de tentes, et pas salissant. On dépassait largement les 70 km/h dans les descentes, et ça vibrait.

En fin d’une ligne droite bien dégagée, papa stoppe pour un besoin pressant. Il n’est pas de retour au volant que deux motards paraissent. Le premier s’arrête et cale sa moto juste devant la voiture pour lui interdire de repartir, le deuxième est une vingtaine de mètres plus loin, peut-être pour avoir de l’avance en cas de fuite. (C’est papa qui faisait toujours des astuces avec le vocabulaire et je devais expliquer à mon petit frère la fuite du pipi derrière un arbre et la fuite du voleur poursuivi par les gendarmes).

Le premier gendarme demande en grondant les papiers de la voiture, il nous menace de sa grosse voix, vous savez qu’il est interdit de s’arrêter ainsi au bord de la chaussée. Papa explique son pipi, mais vous n’aviez qu’à entrer dans un chemin creux. Le gendarme fait ‘’le tour du véhicule’’, il vérifie les pneus. Ne faites pas les imbéciles nous dit papa, avec les gendarmes on ne joue pas aux malins, mieux vaut paraître idiot. 

Il prend son temps, faites marcher les clignotants, appuyez sur le frein, bon, les lumières rouges à l’arrière fonctionnent, et papa qui dit oui monsieur, très bien monsieur, la prochaine fois soyez prudents, bien sûr monsieur. 

Et voilà que le deuxième gendarme, celui de devant, il s’amène, il devait s’ennuyer le pauvre, et là, coup de tonnerre, papa commence à s’exclamer mais c’est pas vrai, c’est pas vrai ! Il engueule véritablement le gendarme, mais qu’est-ce que tu fais là Wendling, tu es gendarme maintenant ?

Et le pauvre Wendling tout penaud lui dit oh bonjour Monsieur Perrin, ça me fait plaisir de vous revoir ! Mais enfin, tu es passé du CAP au Brevet, on t’a fait grimper au Bac, je sais que tu as réussi avec une mention, tu voulais faire l’école d’instituteur, j’avais de l’ambition pour toi, et tu es flic maintenant ?

Mais Monsieur j’ai fait mon service, et comme j’adore la moto et bien après, on m’a mis à la gendarmerie, j’ai une grosse moto, je roule tous les jours, mais je vous promets, juré, ce n’est que pour trois ans, ensuite je vais à l’École normale, j’ai réussi le concours d’entrée !

Ah je suis fier de toi, tu te souviens, tu détestais la section chaudronnier… Oui, oui, je sais que c’est grâce aux cours du soir que j’ai réussi, vous disiez ‘’de la persévérance Wendling, de la persévérance’’, et il se tourne vers son collègue, c’est mon prof, Monsieur Perrin, très bon prof tu sais ! 

Et papa lui demande, tu connais encore mon surnom ? Mais bien sûr, Mérinos, parce que vous aviez les cheveux en brosse, enfin parfois Perrinos ou Mérinos, ça dépendait des années…

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