En vain, d’Alsace ; épisode 110 : SON BORD

Ambroise Perrin

Ce sont des amis de quarante ans qui insidieusement sont en train de se brouiller. Ils ont traversé mille histoires de passions culturelles, de coups de pouce pour un boulot, de complicités d’amour et aussi de trahisons, mais là, c’est la stupéfaction. Le clivage est terriblement simple, le Hamas terroriste et l’antisémitisme masqué par un antisionisme larvé.

De droite ou de gauche, jusqu’à présent, on souriait, on se connaissait, on se tolérait, on ne faisait pas de la politique un objet de querelle. Des détours d’éthique, le bal de la morale, des tolérances parfois rances, des ironies qu’ensuite avec mauvaise foi l’on nie ! ‘’Quel con, ou quelle connasse’’, ponctuait de généreuses absolutions. Si l’on était croyant, c’était en une religion où rien n’avait d’importance, et oui, chacun pouvait penser ce qu’il voulait.

Maintenant, ce n’était plus comme cela. Aucun ne pouvait prétendre être un spécialiste du conflit au Moyen-Orient et du terrorisme qui hébétait tout entendement. Mais chaque parole était scrutée, analysée, jugée et donc condamnée. On n’argumentait que furtivement mais on se faisait une opinion définitive, surtout après des silences. On comprenait ‘’de quel bord il était’’.

Il fallait répéter que la politique ne devait surtout pas céder aux émotions face aux horreurs du 7 octobre, devant la mort d’enfants, du drame des otages, de la destruction de villes entières. ‘’Oui, mais’’ ponctuent chaque réponse. Peut-on définir l’humanité par la rationalité ? Comment vivre en étant constamment en alerte ?

Les relations entre les amis ont perdu toute sérénité. On ne se chambre plus avec frivolité. Tous les malheurs sont à pleurer mais n’y a-t-il pas une hiérarchie dans les malheurs ? L’un tente l’exercice, un bébé décapité à la porte du kibboutz et un bébé écrasé dans la maison qui s’effondre sous un missile, il est rabroué, ses exemples supplantent la pensée rationnelle, ces situations complexes nourrissent des positions manichéennes.

Perfidement les désirs de vengeance et de revanche effacent l’esprit de légitimes combats, censés suivre des buts stratégiques. La philosophie, la littérature et l’histoire sont-elles des matières qui pourraient sauver notre amitié ?

‘’On s’enlise’’, réplique le plus cohérent de la bande (We Few, We Happy Few, Band of Brothers aimait-il répéter après une joute où chacun rêvait de gloire et d’immortalité, alors que tout semblait perdu), ‘’on perd son temps à raconter n’importe quoi, on ne va pas en faire une chronique, qui serait maladroite et probablement insipide’’.

‘’À côté de la plaque’’, dit doctement celui qui avait compté combien étaient dans chaque camp. Oui, c’était dramatique, désormais les non-dits, les soupçons et les allusions aux indignations exemptes de bravoure avaient séparé les amis. Une scission probablement irrémédiable.

Quelqu’un cita Flaubert, l’Éducation sentimentale, quand Frédéric et Deslauriers veulent se débarrasser d’Hussonnet : ‘’Ce crétin là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune’’. La citation étonna. Et la discussion reprit sur l’hypothèse de faire gérer la société par des savants. Et peut-être aussi par des artistes.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 110 : SON BORD

  1. J’aime beaucoup la citation de Flaubert, je la pique ! moi qui suis trop « éruptive » ! Le journal « La Croix » a eu une bonne initiative qui s’appelle « faut qu’on parle », on s’inscrit, on répond à un questionnaire, et le journal recherche dans un périmètre raisonnable une personne à rencontrer dont les réponses au questionnaire sont *en majorité *différentes des nôtres ! J’ai eu une première réponse d’un apiculteur passionné par son métier, que j’aurais bien aimé rencontrer, il n’a pas donné suite…Récemment un jeune homme de 22 ans, et là c’est moi qui ai abandonné…ses réponses au questionnaire….m’ont donné le bourdon ! Mais peut être vais je relever le challenge en 2025 !! Bises

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