En vain, d’Alsace ; épisode 108 : TRAHISON

Ambroise Perrin

En sortant de cette réunion, blaguant comme toujours, il avait perdu une fois encore cette désinvolture qui l’accompagnait depuis 60 ans, cette sérénité qui rendait si simple de faire confiance à tous pour les choses de la vie. Une douche froide, il a du shampooing dans les yeux et du savon sur tout le corps et soudain il n’y a plus que de l’eau glacée pour se rincer. Il se dit qu’il allait avoir des cheveux blancs. Soudain fatigué, la langue saumâtre comme si la bile s’y mettait aussi, il ne reprit pas la main dans la discussion et observa, inquiet, cette lassitude qui soudain l’étreignait.

Il était abasourdi, ils s’étaient concertés, et avaient avoué quelques coups de fil dans son dos ; trahison toute simple, pour des intérêts mesquins, mais surtout par incompréhension, par manque d’aplomb, par molle facilité, par flatterie mutuelle de leurs petits égos et par arguments non vérifiés basés sur des poncifs. On n’est pas comme toi, dit l’une et tout était dit, il n’était plus le chef rigolo et audacieux qui réussissait de jolis coups que tous ensuite s’attribuaient, il était celui qui ne comprenait pas les autres, et ne savait pas ce qui était bien pour eux. Il s’amusa avec cette vieille rhétorique, je ne cherche pas à bien faire ce que les gens semblent demander, je cherche à faire ce que ma culture, mon éthique, mes engagements me font penser que c’est bien pour les gens. Un petit jeu de provocation assez prévisible pour provoquer une bronca qui appela au secours pêle-mêle la démocratie et un bon sens partagé par tous.

Petite bravade supplémentaire, il proposant en sortant, mine de rien, d’aller prendre un pot dans la brasserie en face, personne ne répondit. Cela faisait quand même mal parce que ce coup-là, il ne l’avait pas vu venir, même si la mise en cause de son pouvoir ne le chagrinait guère, c’était ce sentiment de confusion consterné qui l’intriguait. Se remettre en question, passer la main, oui, sauf que quinze minutes plus tard, il avait toujours cette certitude d’avoir raison.

Cela ne servait à rien de se dire qu’ils étaient tous balourds, et il avait comme une certaine tendresse pour la frénésie avec laquelle ils avaient mené leur petite bataille, pas tous, car certains avaient quand même fait montre d’un peu de sympathie à son égard, et il avait surtout une sorte d’admiration condescendante pour l’autre zigue, celui qui lui asséna ce qui constituait pour lui une belle insulte, tu sais on n’est pas des intellectuels comme toi, nous on aime les choses simples, un bon resto et se retrouver entre amis, ton truc de prestige, ça n’intéresse personne. C’était un beau compliment. Et ce grand sournois fit semblant d’avancer dans l’ordre du jour pour entériner leur petite fourberie collective. Il protesta pour la forme et chercha à se souvenir d’autres conflits dans sa carrière où il était ainsi tombé des nues.

Ils ont peut-être raison se dit-il en rentrant chez lui mais cela ne dura pas, il se répéta qu’ils étaient vieux dans leurs têtes pleines de clichés et de certitudes, cette démagogie qui était dans l’air du temps. Il n’allait pas accepter l’inusable amertume de la sympathie interrompue ni laisser ses ambitions d’esprit diminuer. Il y avait tellement d’autres choses passionnantes à faire ! 

Il se dit en traversant la place, que quand même, si maintenant un 38 tonnes l’écrasait sur le passage clouté, cela ne réglerait pas vraiment son dérisoire et récurent problème de critiquer éternellement, et avec un brin d’arrogance, la veulerie dans la société. Il adorait son complexe de supériorité. Qu’ils aillent au diable !

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