En vain, d’Alsace ; épisode 102 : NE PAS VIEILLIR

Ambroise Perrin

La lassitude a trahi sa fatigue. Toujours en pleine forme se disait-il, mais il n’avait plus envie rien, ou de pas grand-chose. Il fut un temps pas si lointain où il égrenait avec plaisir toutes les étapes de sa vie agitée. Il trouvait cela maintenant futile, peut-être parce qu’il commençait à apprécier les soirées où il restait tout seul à ne rien faire. L’idée de commettre une félonie, en pensant à son destin, lui faisait plaisir.

Il y a une rangée d’albums photos qu’il s’est promis d’ouvrir un jour, où chaque image doit être d’une mélancolie infinie. Il n’est pas certain d’y jeter un œil demain. À 10 ans il voulait être poète, c’est en tout cas le souvenir qu’il s’est forgé lorsqu’à 15 ans il écrivit un premier roman.

Il s’étonne encore, un demi-siècle plus tard, de ne pas avoir changé de style, des énumérations bizarres ressemblant à des collections de mots et des adjectifs rares piqués dans le dictionnaire. Cet adolescent est devenu un ami perdu de vue.

Ensuite, une vie faite de hontes et de fiertés, de sympathiques impostures qui lui semblent bien banales et qui ne lui appartiennent plus.

Il rêvasse dans un fauteuil profond comme un poncif, avec des piles de bouquins partout et un petit carnet pour compléter la liste de tout ce qu’il va faire, bientôt. Il se dit qu’il devrait éprouver de la curiosité pour sa vie, à laquelle il peine à s’identifier. Il aimerait que ses souvenirs appartiennent à d’autres, un papier peint panoramique qui demanderait moins d’efforts que de prendre la plume, ou le clavier, pour décrire son passé devenu un paysage.

Être gentil avec tout le monde, perdre son esprit critique, sourire aux emmerdeurs, éprouver de la bienveillance pour cette vieille connaissance qui vous tape sur l’épaule et dont vous ne vous souvenez plus du nom.

L’indifférence n’est pas une philosophie, c’est une vanité d’une belle richesse, pour se dire que l’on sait tout, qu’on est le meilleur, et que ce n’est pas la peine de le prouver. Se débarrasser du passé n’est pas facile, il échafaude un nouveau roman vide de tout souvenir : il croise dans la rue la caissière du Carrefour-express qu’il ne connaît que de vue, ils partent ensemble de suite, dans une autre ville, refaire leur vie, leur complicité consiste à ne pas se poser de questions et le récit développe ce bonheur sans jamais évoquer de problèmes matériels.

Le titre du livre serait précisément Le Bonheur, clin d’œil à Agnès Varda et Thierry la Fronde. Le passé serait une autoroute tonitruante au loin, alors qu’ils gambadent sur un petit chemin bordé de coquelicots, tôt le matin. C’est un déménagement dans l’avenir radieux qui n’appartient qu’aux couples heureux.

Refuser le temps qui passe permet d’observer sa propre personne et d’abandonner celle d’avant, la laisser dans le temps perdu. Mais nous sommes l’addition de tant de gracieuses années que l’on revient un jour ou l’autre à aimer, dans un jeu incestueux, sa vie d’avant, parce que lorsque l’on rêve, les souvenirs reprennent le dessus.

Alors élégamment on prétend être toujours jeune, les projets s’accumulent, et on apprend à refuser de dire que l’on est vieux.

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