En vain, d’Alsace ; épisode 96 : AUPARAVANT

Ambroise Perrin

C’est un tic de langage, on l’entend mais on ne l’écoute pas. En fait, c’est clair, je veux dire, d’ailleurs, alors, bref, du coup, pas de soucis, mais bon, heu…

Lui son tic c’est auparavant ; et c’est peut-être plus qu’un tic, c’est une manière de penser. Il n’est pas là, il est avant. Il vit avec cette mélancolie d’un passé qu’il pense avoir vécu et qu’il s’invente avec sincérité et nostalgie. 

L’étude du fonctionnement du langage, et des tics, explore cette volonté d’être puriste et de ne pas avoir de défauts d’élocution compulsifs. On lui répète « arrête de dire auparavant » comme si c’était une faute, un péché, une névrose devant engendrer une autocritique. Mais il n’a que faire d’être agaçant.

Quand Ulysse eut terminé son beau voyage fait d’embûches, de découvertes, de drames, de morts, de dieux et de déesses, il gardait le souvenir d’une histoire pleine de bruit et de fureur ; mais le mari de Pénélope n’avait plus qu’une envie, celle de rentrer tranquillement à la maison, en espérant qu’à son retour la vie serait comme auparavant, avec son chien au pied du fauteuil.

Lui, il pense à ses années éteintes, les jobs qui lui sont passés sous le nez, les dames qu’il aurait pu épouser, les amis qu’il a trahi par lassitude et ceux qu’il a trompé en prétendant être toujours trop occupé. Il n’a jamais voulu reconnaître qu’il se vautrait dans une molle solitude, et qu’il détestait cela. Il avait peur d’être seul, alors, quand il en avait l’opportunité, il racontait qu’auparavant… et ses histoires étaient belles ; et un peu modestes pour être crédibles.

Il vivait en marche arrière, alors forcément, toutes ses phrases commençaient par auparavant. Peut-être rajeunissait-il chaque fois qu’il prononçait cet adverbe d’antériorité, avec la tentation de mettre la phrase du passé au présent. C’était quand il avait 20 ans et qu’il croyait vraiment que c’était le plus bel âge de la vie. Il rêvait d’une autre vie comme Madame Bovary. Flaubert avait utilisé cinq fois le mot auparavant dans son roman. 

Aujourd’hui il répète qu’il n’aime pas les changements, qu’il déteste voyager et qu’il a horreur des surprises. Il reste au lit le week-end entier à rêvasser, lisant deux ou trois pages d’un roman qu’il aura du mal à terminer, en se disant qu’auparavant il aurait marché dans les Vosges, visité un musée ou repeint la salle de bain.

Auparavant c’était aussi l’histoire de sa famille, les années de guerre de ses parents, il imaginait comment lui aurait survécu au camp et résisté aux Allemands. Il aurait été auparavant tireur d’élite pour abattre le chef des kommandos, il aurait été cheminot et fait sauter sa machine en partance pour la Pologne.

Il aurait bien aimé ne plus être obsédé par cet auparavant, dont il ne connaissait que quelques bribes, personne n’ayant vraiment raconté ce qui s’était passé. Un psy qui voulait l’aider l’avait encore plus embrouillé en lui proposant d’écrire des romans de fiction.

Alors il continuait à commencer toutes ses phrases par auparavant, et il attendait, il ne savait vraiment pas quoi, en soupirant.

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