Ambroise Perrin
C’était le ciné-club au bahut, le jeudi après-midi. Il y avait dans la Salle des Fêtes, celle de la remise des prix, les Prix d’Excellence, et les Accessits dans chaque matière, et les mentions Encouragements ou Félicitations, un projecteur 16 mm avec un long câble pour le haut-parleur placé sous un écran amovible brinquebalant pour l’appareil de diapos et une rallonge qui allait dans la prise sous l’armoire à côté de l’entrée. La cuisinière de la cantine nous avait cousu de grands rideaux noirs qu’on accrochait en grimpant sur l’échelle du concierge.
De quels films se souvient-on, après les années de cinéma Arts-et-Essais en fac et des soirées de La Dernière Séance à la télévision qui ont rendu obsolète le bruit du film qui saute derrière l’objectif du projecteur et oublié les interruptions pour recoller la pellicule lorsque la boucle devenue trop courte cassait ?
Tant de merveilles qu’un prof présentait avec gourmandise devant des élèves pas du tout blasés. À 15 ans, nous étions des cinéphiles intransigeants pour les grands chefs-d’œuvre répertoriés dans les revues « Cinéma, Positif, les Cahiers, Cinémaction, Écran » que l’on consultait à la Bibal, la bibliothèque, des chefs-d’œuvre dont la liste se découvre aujourd’hui sur Internet à la rubrique « Incontournables »
Trois titres soudain remontent à la mémoire, Nuit et Brouillard, Le Voleur de bicyclette et Le Masque du démon, certainement parce que le débat après le film avait été perturbant et stimulant pour nous autres gamins. On disait à l’époque « éduquer les élèves ».
On aimait aussi accompagner le prof, ou un pion, en 4L à Strasbourg pour chercher et rendre les bobines dans des boîtes en gros carton de couleur grenat. On allait à l’UFOLEIS, au centre-ville, les locaux sont maintenant un bar célèbre, les Aviateurs. On était accueilli par des animateurs très enthousiastes qui organisaient aussi un club-photo avec des stages à Klingenthal. Et on allait également à la CRCC où il y avait Alfred, fanatique de films fantastiques. Sur sa table de montage on pouvait revoir des séquences image par image, et recoller le film là où il avait cassé. Surtout ne pas faire de réparation provisoire avec un trombone, ou pire, une épingle qui vous déchirait les doigts quand on rembobinait le film en maintenant les bords. Il fallait couper les quelques images déchirées et cela allait faire une saute à la prochaine projection… Cette chute de pellicule on la gardait précieusement, imaginez avoir Lauren Bacall en 16 mm collée dans votre cahier de texte !
Les ciné-clubs nous ont donné envie de lire, les films sont des portes ouvertes sur la littérature. Quand le son était mauvais, comme très souvent, on complétait le récit par son imagination, et l’on recréait des dialogues comme si nous lisions un roman dans notre tête. Toute une génération de cinéphiles et de consommateurs plus tard de films Art et Essai est née dans ces ciné-clubs de bahut. On allait « voir des films », choisis en fonction de réalisateurs, et non « au cinéma », expédition dans des complexes multisalles qui annonçaient un film de Belmondo ou d’Alain Delon.
On a tous une séquence en tête, un passage unique que l’on aimerait avoir vu plusieurs fois, non pas un coup de cœur mais un coup dans le cœur, quelques minutes secrètes qui nous ont changé la vie, même si l’expression est pompeuse. Une séquence vu qu’une seule fois, mais vingt fois dans sa tête. Les répétitions sans fin offertes par le numérique chez soi ont supprimé le charme de cette empreinte éphémère.
Dans le film de Roberto Rossellini Païsa, composé de six séquences racontant la Libération de l’Italie par l’armée américaine, il y a l’histoire de ce soldat qui sort de son tank, une jeune italienne l’accueille chez elle pour qu’il fasse un brin de toilette, ils arrivent à bavarder je ne sais plus trop comment, le lendemain le soldat doit partir et on comprend bien qu’ils sont tombés amoureux, il jure qu’il reviendra, ils échangent leurs prénoms, je ne m’en souviens plus… Six mois plus tard les soldats sont de retour dans l’effervescence de la fin de la guerre, une prostituée aborde le tankiste, il est tellement saoul et fatigué qu’il va s’endormir mais il raconte quand même qu’il est amoureux depuis son arrivée en Italie de Francesca, son nom me revient, et il décrit la maison, la petite fontaine où ils se sont rencontrés, et il aimerait tant y retourner, il est certain qu’elle l’attend. La jeune fille comprend que c’est elle dans le récit, mais les deux ne se sont pas reconnus ; elle lui laisse son adresse sur un papier pour un rendez-vous près de la fontaine, elle patiente sous la pluie pour ces belles retrouvailles, mais lui, il n’a pas compris, il jette le papier sans le lire, « l’adresse d’une pute » …
Ce n’est pas une séquence mélodramatique, c’est juste une désolante amertume, cette odieuse insolence que l’on nomme fatalité, une quête d’un temps un jour perdu, une mélancolie qui vous empêche d’oublier le cliquetis saccadé 24 fois par seconde des images qui passent et qui ne sont pas les vôtres et que vous vous êtes appropriées.
Je tombe sur l’épisode précédent « il en est malade » quand je veux faire un commentaire sur le n°94 autour du cinéma. Trop tôt ? Ce dernier texte, autour du cinéma, me renvoie à des souvenirs d’enfance et d’adolescence ! Et même si entre nos années de naissance il n’y a pas tout à fait une décennie, je ressens moins de nostalgie que de gratitude à l’égard de la personne très « engagée » qui animait le ciné-club de ma petite ville de province, à la fin des années 50, et au début des années 60. J’y allais seule, chaperonnée par mon frère, qui était un peu plus jeune. S’en souvient il ? Il y avait présentation des films, leur contexte social ou historique, et après nous écoutions les échanges lors d’un débat sympathique ! Nous avons regardé beaucoup de films français qui sont désormais « cultes », des films italiens, et d’autres pays. J’ai été très impressionnée par « les raisins de la colère » de John Ford (1940), en version française, pas de V.O. à ce moment-là. Ensuite grâce à notre père qui aimait le cinéma, j’ai pu voir à Genève « la Strada » (1954), et un des premiers films de Cassavetes, « Too late blues », (1961- la ballade des sans espoirs). Et beaucoup d’autres ! Bises
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une amie me souffle que les ciné-clubs, c’était une merveilleuse occasion de draguer en brillant par la pertinence de ses commentaires (plus qu’en profitant du noir de la séance); en mémoire de timide, j’acquiesce !
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ça me parle ! pour moi aussi les films vus à « la dernière séance » (au le vendredi dans le ciné club, ou le dimanche dans « cinéma de minuit ») et bien sûr ceux vus au ciné club de la fac (d’allemand ,d’italien, de socio) ou à l’alpha à schilick…; toutes ces merveilles (il n’était pas tous merveilleux mais certains m’ont émerveillé !) marquent à jamais et sont de bons souvenirs (sans parler de ceux de l’enfance …. avec la glace à l’entracte) je penses que ceux qui ne vont pas au ciné , qui ne sont pas cinéphiles, ne peuvent pas comprendre, … merci pour ce texte Ambroise ! max
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