En vain, d’Alsace: épisode 93 : IL EN EST MALADE 

Ambroise Perrin

Quand on est médecin généraliste, c’est par vocation, ou, si on a déjà 70 ans, c’est pour gagner « encore » sa vie. Il a été toubib pendant plus de 40 ans, médecin sans frontières aux quatre coins du monde, humanitaire sans peur, sans reproche et souvent sans cotisations sociales. 

Il s’est remarié sur le tard, les deux gamins sont étudiants, ça coûte cher. Le toit de sa belle maison à l’Orangerie est pourri, il faut tout refaire.

Il y a 10 ans il s’est associé avec un vieux pote qui avait ouvert un cabinet au fin fond du quartier le plus populaire du Koenigshoffen. Que des cas sociaux, des alcoolos invétérés, des femmes seules boulimiques désespérées. Il joue au psy et prescrit des placebo.

Le soir où il a pris une douche en rentrant de son cabinet de détresse, avant d’aller à une belle soirée à l’Opéra, il a compris que ce qu’il lavait, c’était toute cette misère, les corps délabrés, les dignités abandonnées et les congés de maladie de complaisance.

Il a un grand cœur mais il ne supporte plus ce jeu de chat et de souris avec ses patients tellement veules que l’hypocrisie serait une politesse. Il est fatigué de cette pauvreté d’esprit, de cette tristesse abrutie par huit heures quotidiennes devant une télévision débile, des programmes par câble sur des écrans géants plus chers qu’une bonne santé.

Il ne veut plus de condescendance par gentillesse ou par vieux réflexe de culpabilité d’ex-petit-bourgeois maoïste. Son éthique l’interdit, il va refuser des patients. Il ne dira pas “votre cirrhose m’emmerde tant que vous continuez à picoler”. Non, simplement “plus aucune place pour un rendez-vous avant deux mois”.

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