En vain, d’Alsace ; épisode 90 : LE CONCERT MUET 

Ambroise Perrin

Vadim Solpin est l’un des violonistes les plus virtuoses de notre époque. Soliste à l’orchestre de Strasbourg, il vit en Alsace depuis plus de 10 ans, avec ses enfants. Vadim Solpin est russe et depuis l’invasion de l’Ukraine, sa vie n’est pas simple. Alors qu’il était invité par les orchestres du monde entier, son passeport l’empêche de participer au moindre festival.

Oui, dans des conversations entre amis on perçoit ses prudentes réticences si l’on évoque le conflit. Son épouse Olga n’est pas revenue de Moscou en Alsace depuis deux ans. Elle est cantatrice, une star dans son pays, et on l’a dit proche du Cercle des Artistes dont on cite les noms comme des soutiens obligés du président Poutine.

Vadim sait que s’il remet aujourd’hui les pieds en Russie, avec les enfants qui veulent revoir leur maman, il ne pourra plus sortir du pays. Sa solitude n’est pas seulement familiale, il n’est pas un artiste qui vit isolé dans son génie, sa vie c’est la musique avec « les autres », les orchestres, les amis, les voisins, la vendeuse à la boulangerie et le mécanicien qui lui a réparé le dérailleur de son vélo en montrant son habileté pour remonter la chaîne sur la roue dentée, et qui lui a souri lorsqu’il l’a félicité pour la précision de ses doigts plein de cambouis. En fait, il ne sait rien, entre les manifestations d’hostilité devant l’ambassade, l’exclusion des diplomates par le Conseil de l’Europe et l’arrogance de ceux qui vivent encore à Strasbourg, et le désarroi de la communauté des réfugiés d’Ukraine, toutes les rumeurs alimentent les indignations strasbourgeoises.

Il est très sympathique, mais… c’est le « mais » qui fait que cela rend la situation bouleversante. La participation du violoniste à un concert du Palais des Congrès a été « reportée » … Un soir il a joué, sans que cela soit un défi, comme simple violoniste, au milieu des autres pupitres. Les réactions scandalisées fusèrent à l’entracte, autant des musiciens de l’orchestre, -ils n’avaient pas été prévenus, que du public ; Vadim ne restera pas en deuxième partie et confia à la journaliste correspondante de Libération que s’il avait joué à l’instant, c’était uniquement parce qu’il aimait autant Schubert que Chostakovitch, et que son Stradivarius ne faisait pas de politique. 

Ses enfants sont discrètement protégés par la police lorsqu’ils sortent du lycée par une porte dérobée en face du quai Lezay-Marnézia. Il ne dit pas qu’il a peur. Ses amis ont organisé un concert solo par amitié, mais aussi par bravade, à l’église Saint-Bernard. Pas d’annonce, que le bouche-à-oreille, les autorités sont prévenues, le programme est absolument époustouflant : des sonates d’Ysaÿe, de Bach, de Bartok, les Anthèmes de Boulez, le Tambourin chinois de Kreisler, pas de pause, et il enchaîne les yeux fermés les 24 Caprices de Paganini, incroyable performance, 79 minutes où le temps cessa d’exister. La terre ne tournait pas plus, tous les hommes vivaient en paix.

Et tous les mélomanes pleuraient de bonheur. Le public est debout, en harmonie avec l’artiste prodige. On bat des mains avec frénésie mais aucun bruit ne s’échappe de ces applaudissements. Toutes ces mains s’effleurent sans se frapper. C’était la consigne simplement chuchotée à l’entrée : on applaudit sans un son. Essayez, vous verrez, les mains peuvent se toucher en restant muettes. Ce tonnerre insonore dura plus de trois minutes. Vadim Solpin salua trois fois. Les bras s’agitaient de plus belle.

Le musicien leva son archet, et prononça distinctement ces mots olympiens : « je dédie ce bis à toutes les populations qui veulent vivre en paix chez elle ». Il leva son bel instrument, inspira, et ses yeux scrutant tous les spectateurs, il posa son archer à quelques millimètres des cordes, et joua sans les toucher, dans ce silence terrible où l’on craint que l’écho d’une bombe qui s’écrase tue le bonheur d’être un artiste au milieu de son public.

4 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 90 : LE CONCERT MUET 

  1. Vadim existe-t-il vraiment ou bien n’est-il que l’ombre portée de l’exil de ces Russes oppositionnels interdits de vivre chez eux sous peine de mort dans le goulag de Poutine, ombre applaudie en silence et symbolisée par son archet qui effleure les cordes du violon en simulant la production de sons alors que tout se passe au royaume des ombres comme dans nos rêves silencieux ?
    Cyprien

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