En vain, d’Alsace ; épisode 89 : TANTE GEORGETTE EN MONTGOLFIÈRE

Ambroise Perrin

La tante Georgette va fêter ses 100 ans. Des centenaires ça devient presque banal depuis que Jeanne Calment a battu tous les records, 122 ans. La photo dans le Journal, c’est peu probable, puisque c’est à Paris maintenant que sont rédigées les nouvelles d’Alsace et qu’il n’y a plus de correspondants dans les villages. Mais les 100 ans de Georgette, c’est quand même un événement !    

Il y aura donc une grande réunion de famille, avec des badges de couleur pour faire connaissance. Chacun aura une grande fiche en main, plus facile qu’un Excel sur son téléphone, pour se situer dans l’arbre généalogique.

Car Tante Georgette, elle a eu 11 enfants et elle-même était la 7ème d’une famille de 12. Elle avait quitté ses Vosges natales, Planois, pour épouser un douanier alsacien. Comme elle n’était pas vraiment belle, et plutôt timide, les parents avaient d’abord pensé à la faire entrer au couvent, il fallait bien caser les mômes, et les garçons de trop à la ferme allaient à l’armée. Finalement elle a rencontré le gentil Constant, en plus un bon parti, puisqu’il devait hériter d’une ferme dans un village, très loin, en Alsace, de l’autre côté de la forêt de Haguenau.

Quand ce fut le jour, les promis se sont dit voilà c’est maintenant, elle était toujours là, elle l’avait attendu, et lui aussi, et après les noces, ils ont bougé comme on disait. Dans ce village redevenu français en 18 et en 45, ils étaient bien les seuls à ne pas parler l’alsacien ou l’allemand, mais rapidement, comme ils étaient travailleurs, les presque boches les ont bien aimés. Et depuis elle n’avait plus bougé.

Un journaliste, ami d’une arrière-petite-fille, vint lui rendre visite pour lui demander combien d’invités viendraient à sa fête de centenaire ? Il avait proposé de réaliser un clip vidéo pour le jour de la cérémonie. Comme la question ne l’intéressait pas, Georgette répondit qu’elle voulait une tombe à part, en tout cas pas à côté de feu son mari, qui toujours avait été poussé sur trop de boisson, et qu’il était hors de question d’aller au ciel à côté d’un alcoolique, même si cela faisait plus de 30 ans qu’il était mort. Et pour le nombre de gens qui allaient venir, il fallait demander à Claude, le Claude de Roch, le fils d’Eugène, son cousin germain, parce que des Claude, il y en avait cinq dans la famille.

Il y avait aussi des Jean-Louis, des Gaston, des Nicole, des Ginette, des Madeleine, des Julia, des Isidore, des Marguerite, des Cécile, des Léon, des Colette, des Georges, des Paul, parce que lorsqu’on arrivait à la 3 ème ou la 4 ème génération, les prénoms des grands-grands-parents ressortaient, sauf pour les infortunés qui furent affublés gamin d’un Kevin désaméricanisé ou d’une alerte Pamela. Et il y eut la période des Thierry et des Isabelle quand Thierry-la-Fronde passait à la télévision.

Alors en faisant quelques additions, avec les conjoints, les familles recomposées, les « ex » d’avant divorces qui avaient gardé de bons liens avec la famille, cela faisait 300 personnes pour ce fameux week-end. Une Liliane qui était la patronne d’une grosse boîte événementielle de communication avait monté toute l’organisation, les contacts, les hébergements, les traiteurs, les finances, les fleurs, la Croix-Rouge.

Que ne fallait-il pas oublier ? Organiser une photo avec tout le monde. Et puis une liste des tours de rôle pour aller faire la bise, sans trop la fatiguer, à la centenaire. Vraiment ? C’était une vraie question, car si chacun lui parlait cinq minutes, cela faisait douze cousins-cousines à l’heure. Donc il faudrait plus d’une semaine. Impossible. Mais ceux qui venaient spécialement d’Australie, ils tenaient vraiment à avoir un contact direct avec la mémé, avec selfie. Et si on limitait à une minute ou même à 30 secondes, cela deviendrait comme un défilé de condoléances à côté d’une tombe ouverte, inévitablement trop sinistre.

Je faisais partie de la « Georgette team », – on parlait en anglais à cause des allemands, on s’est amusé à imaginer d’inviter des sosies, des mamies doublures qui se seraient promenées parmi les invités, bien-sûr l’idée était une blague. Comme la tante Georgette n’avait jamais raté une messe du dimanche en un siècle, on invita bien entendu le curé, mais aussi le pasteur et une femme rabbin, pour la branche d’Amérique, deux frères et deux sœurs vosgiens ayant émigré avec des alsaciens à New York en 1871, puis s’étaient mariés dans des familles juives polonaises très religieuses parlant un yiddish qui ressemblait à de l’alsacien. Avec Internet et les réseaux sociaux, on avait retrouvé bien des membres de ces familles dispersées qui profitaient de cette aubaine pour un voyage aux sources familiales.

Moi je pris l’initiative de gérer les velléités de cadeaux. Tante Georgette, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un nouveau tablier, dit-elle tout d’abord, sans avoir à réfléchir. Puis, elle aimerait un cheval à côté de la charrette dans la grange, juste pour l’odeur. Elle ajouta qu’il fallait donner l’argent au curé pour les pauvres. Mais pour vous, Tante Georgette juste pour vous ? (Dans les Vosges, on vouvoyait toujours ses parents, et on avait conservé cet usage). Et là, stupéfaction, elle me dit Ambroise pour le jour de mes 100 ans je veux faire un tour en montgolfière !

En montgolfière ? Eh bien oui, c’est vrai qu’aux beaux jours, on voit une montgolfière sur les hauteurs de Schœnenbourg. Il y a un club de ballons chauds qui s’est installé dans le village, après avoir investi deux grands bâtiments agricoles désaffectés pour pouvoir y stocker du matériel volumineux. Pourquoi pas ? D’abord poser la question à son médecin, qui nous traite de fou, vous voulez la tuer ? C’est lui qui tient absolument à la mettre dans une maison de retraite, mais la Georgette, qui a encore toute sa tête, et qui entend fort comme elle dit quand il faut crier pour dépasser sa surdité, refuse catégoriquement de quitter la cuisine de sa ferme, elle a juste accepté qu’on lui aménage une chambre dans l’ancien saloir attenant au rez-de-chaussée, pour lui éviter l’escalier, et elle a, matin et soir, une jeune fille aide-ménagère qui passe pour la toilette et les repas, et quelques pilules pour le cœur après le très petit et rituel schnaps.

Mais est-ce vraiment dangereux un tour en montgolfière ? Non, s’il n’y a pas de vent, l’excursion est très calme. Aucun problème, sauf l’atterrissage, parfois, ça secoue, on ne sait pas très bien où l’on va se poser. Et le panier peut rebondir sur un obstacle me dit le président du club. Lui est tout de suite enthousiaste et trouve que cette idée de cadeau est une très bonne idée. L’ascension peut se faire au bout d’une corde, et si on choisit un nylon fin et léger, on grimpe jusqu’à cinquante mètres. Et à cette altitude, le panorama est déjà magnifique, on voit les clochers de tous les villages et presque la Cathédrale de Strasbourg, et sa flèche de 140 mètres de haut. On aperçoit la Forêt Noire, c’est magique.

Pour descendre, d’en bas on tire sur la corde en douceur et le panier se pose comme une fleur. On explique donc à Tante Georgette que oui, la montgolfière, on pourra le faire, espérons qu’il fasse beau. Le beau temps est prévu et quand les jours suivants je lui montre la photo du gros ballon sur mon téléphone elle me répond que oui, elle aimera bien !

Question, on en parle à tous ou on en fait une surprise générale ? Déjà dans le groupe de sept personnes autour de moi, tous des membres de la famille très proche, c’est la foire d’empoigne entre les pour et les contre. Trop dangereux, elle va faire une crise cardiaque, elle n’appréciera pas, elle ne se rendra pas compte de la montée, ou bien elle va hurler de peur, on se fait plaisir avec un truc spectaculaire, etc. Ou alors il faut un médecin, un urgentiste à côté d’elle, mais vous vous imaginez la responsabilité s’il lui arrive quelque chose ? C’est trop risqué…

Le lendemain, Georgette cette fois-ci n’a pas oublié, et demande si c’est prêt pour la montgolfière ! Elle a sorti des étagères le fameux livre de Jules Verne, elle n’arrive plus à voir les lettres trop petites, mais l’aide-soignante le lui en a lu le premier chapitre hier soir et elle est prête pour survoler les sources du Nil.

Je cale donc cela avec le président du Club de montgolfière, qui me demande s’il pourra inviter la télévision ? Mais oui, pourquoi pas ? On accrochera la corde au milieu de la place du village, c’est assez dégagé et les maisons plus loin coupent le vent. D’ailleurs, ce sera gratuit le baptême de l’air, vous imaginez la publicité que cela va faire au club, Cinq Minutes en Ballon ! La Centenaire en Montgolfière ! Les pompiers, le SAMU et la fanfare seront là, il faut encore prier pour avoir vraiment du beau temps. Et puis, parce que c’est légal, c’est indispensable et peut-être un peu déloyal car elle n’a peut-être plus toute sa tête, il faut lui demander de signer une décharge de responsabilité. Au cas où il arriverait quelque chose. Et tante Georgette m’a répondu, mais s’il m’arrive quelque chose, c’est très bien car je serai déjà plus près du Bon Dieu !

5 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 89 : TANTE GEORGETTE EN MONTGOLFIÈRE

  1. sixième alinéa, ajoute un S à affublé je vais partager ton texte avec la famille d’antonin rolland dont on a fêté les cent ans dimanche dernier. C’est pas de la montgolfière que je souhaite lui faire faire, mais le record de l’heure des plus de cent ans détenu par robert marchand

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  2. Bonjour Amboise J’ai trouvé ceci dans les méandres de ma boite mail… L’anecdote est excellente…! Un sacré personnage, je suis fan… A la santé de tante Georgette ! A bientôt, Caroline en direct de Wissembourg

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