En vain, d’Alsace ; épisode 88 : LA DÉBAUCHE DU MOINE

Ambroise Perrin

C’est un vieux, vieux copain, on était à la Fac ensemble, on a réussi à ne pas attraper, pour plus tard, un ulcère à l’estomac en fréquentant assidûment le Resto’U Gallia (le menu c’était les copains), on a fait tous les deux de bonnes carrières assez hors norme, parfois tordues, en se rendant des coups de pouce spécial copinage, on a réalisé quelques trucs artistiques ensemble, on s’est rendu visite dans des pays pas trop démocratiques (il était prof, moi journaliste), désabusés par l’engourdissement de nos convictions post-mai 68, et puis il y a eu un truc, pas une histoire de nana, non, un truc plus ou moins professionnel, chacun pensant que l’autre était devenu nul, bref, un froid, et puis, bref à nouveau quelques années plus tard, on a fait comme si de rien n’était.

Maintenant je le trouve plutôt vieux, je lui fais un e-mail lui demandant comment ça va, voilà sa réponse : « j’ai toujours vécu sans distraction ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien. » Quand il dit qu’il ne croit à rien, là, je veux bien le croire. Le reste c’est une belle posture, qu’il a recopiée dans la correspondance de Flaubert, c’est plutôt amusant.

Je passe donc comme autrefois chez lui, il a dû déménager dix fois dans Strasbourg. Dans les années 1970, on passait pour voir si le copain était là, et on laissait un mot. On n’avait même pas de téléphone fixe, au besoin on savait où la clé était cachée, je sonne, il est là, un peu surpris.

Je lui dis « salut, je viens te taper de 1000 euros », il a un petit mouvement de surprise, « en ce moment… – mais non, je déconne, rien, je passe juste pour te voir, fais-moi un café ». L’inévitable « alors tu fais quoi en ce moment » sort plus vite que l’arabica, on se raconte vaguement nos projets en cours, « bon, j’attends quelqu’un, il faut que tu me laisses ».

« On se revoit bientôt ? Bien sûr, bien sûr, téléphone avant. »

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