En vain d’Alsace, épisode 87: TOUS ACCUSENT LEUR CHEF, TOUS DÉTESTENT LEUR CHOIX

Ambroise Perrin

Je retrouve des amis à Kiev, dans un quartier presque tranquille, trois frères. Ils sont russes ! Que font-ils là dans cette famille, en ce dimanche après-midi estival, où chacun tente d’oublier ce qui se passe hors de cette salle à manger, réunis autour des plats délicieux de la babusya ?

Une grande famille, avec aussi trois frères ukrainiens, et des sœurs toutes si jolies ? Les frangines sont mariées aux Russes, qui eux-mêmes ont des sœurs qui ont épousé les Ukrainiens ! Les Horace et les Curiace ! 

C’était bien avant la guerre, ils sont champions de basket. Ils se sont rencontrés dans des tournois internationaux, ils ont joué aux États-Unis, au Brésil, en France, ils se sont croisés, ils se sont rencontrés, ils ont adoré ! Et maintenant leur devoir est de se haïr ! 

Horace le Russe est marié à Sabine l’Ukrainienne, dont le frère Curiace est fiancé à Camille, la sœur d’Horace ! Moscou contre Kiev, et les amis se retrouvent face à face, emportés par leur devoir patriotique, se lamentant d’un destin si cruel. Corneille aurait ici brandit ses épées pour faire jaillir ce sens de l’honneur plus fort que les liens de cœur qui unissent ces familles.

Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix, / Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.

Je suis là invité dans cette famille à la politesse exquise, les Ukrainiens parlent en russe la langue de leurs ennemis et les Russes aident à la vaisselle dans la cuisine de la mamie ukrainienne. J’avais rencontré tous ces champions lors d’une compétition à Strasbourg et en tant que journaliste sportif j’avais aimé leur joyeuse décontraction, on avait sympathisé très rapidement. Je leur avais fait visiter les coulisses du Racing et ils avaient prolongé leur séjour de quelques jours en restant chez moi à la maison, waedele, flammekuche, cervelas au raifort et gewurztraminer vendanges tardives avaient scellé notre complicité. Vont-ils s’affronter, vont-ils se battre, vont-ils se tuer ?

Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, / on s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.

D’ailleurs, comment les Russes ont-ils fait pour venir comme cela à Kiev ? En 1640, le devoir l’aurait emporté sur la passion, la défense de l’honneur aurait submergé les sentiments amoureux.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort. / Je l’adorais vivant, je le pleure mort.

Non merci ! Aujourd’hui l’honneur c’est du pipi de chat, leur seule motivation consiste à ne pas aller mourir les pieds dans la gadoue, ils sont hermétiques, dans chaque camp, aux incitations patriotiques et ils attendent avec impatience les passeports français que l’ambassade leur a promis. Vive Corneille et la langue de Molière ! Ils sont impatients de prendre des cours de conversation française !

Et les prochaines médailles de mes amis basketteurs russes et ukrainiens, elles seront françaises !

Qui maudit son pays renonce à sa famille?

3 commentaires sur “En vain d’Alsace, épisode 87: TOUS ACCUSENT LEUR CHEF, TOUS DÉTESTENT LEUR CHOIX

  1. message reçu par email:

    Mon Papa ( Fernand Haas)  était le plus jeune arbitre de basket de France en 1930 …
    Son père, était pianiste à Stbg et animait les Winstub strasbourgeoises , et était allemand , même après la fin de la guerre, ayant épousé ma grand-mère Strasbourgeoise et engendré un fils : mon père !

    Lorsque Stbg est redevenue française le 23 novembre 1944
    ( j’avais un mois ) par ma naissance , ai sauvé la vie à  Papa Fernand , condamné à mort à  Auschwitz où il avait été affecté comme »Malgré Nous « !!!!
    Une bombe était tombée sur la maison à  côté de la nôtre au Wacken , et nous n’avions plus de toit sur la nôtre…
    Ma mère (enceinte de Maïthé) a été relogée  par la ville à  Molsheim « en garni »chez des civils …Lorsque j’ai frappé à la porte , une des 7 sœurs de Maman Octavie est venue à Molsheim et les deux femmes ont fait un télégramme à Auschwitz pour annoncer la venue le 15 octobre d’une petite « Maria-Theresia »et lui suggérer de solliciter une permission exceptionnelle- pour un condamné à mort – pour au moins pouvoir  admirer sa dernière née  …
    Le père- allemand-musicien 
    de Papa Haas étant  connu du Militaire qui a réceptionné le télégramme , a  accepté d’octroyer une permission exceptionnelle de 48h au jeune
    Papa avec retour à Auschwitz pour endosser sa peine …!!

    Papa Fernand est arrivé à Cronembourg ( où  se trouvaient sa femme et sa fille , logées chez sa belle-soeur) le 22 novembre, et Stbg a été libérée le 23 !!!

    PS : le billet -retour » STBG/AUSCHWITZ « est tjrs en possession de sa fille Maïthé (qui réfrène sa « hire » chaque fois que les Parisiens traîtent les Alsaciens de…Boches  !!!!)

    Belle journée ,

    Maïthé

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  2. merci chère lectrice Maïthé… il y a quelques points dans votre récit qui sont pour moi un peu flous: votre papa Fernand Haas était un soldat allemand alsacien (Malgré-Nous) affecté au camp d’Auschwitz, et libéré comme Français le 23 novembre 1944 à Cronenbourg ? Ce n’est que le 27 janvier 1945 que les Russes ont découvert, et libéré, Auschwitz.

    Mais peut-être que votre récit souhaite simplement souligner un autre exemple de situation fratricide, les soldats alsaciens-allemands, comme les Horace et les Curiace, face aux alliés russes ou dans une division SS en France ?

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    1. Cher Ambroisefictio, je suis la plus jeune soeur de Maïthé née le 15 octobre 1944. Précision : notre père Fernand Haas, a été incorporé de force dans l’armée allemande comme de très nombreux alsaciens. Refusant de se battre contre son pays, la France, il a été « muté » au camp d’Auschwitz, non pas en tant que prisonnier mais sanctionné par la Wehrmacht pour son refus d’obtempérer et pour la mauvaise volonté notoire de porter le fusil. Il s’était tout simplement sous-alimenté et son état de faiblesse était devenu son arme. Il a donc été affecté au camp des femmes comme aide, notamment pour chercher de l’eau au village de Birkenau où il se rendait à pied chaque matin et revenait chargé de seaux d’eau. Malgré les interdictions, il communiquait en cachette avec des prisonnières. Il commença en même temps à lier connaissance avec l’un ou l’autre autochtone de Birkenau et à avoir de discrets échanges avec eux. Les prisonnières juives lui donnaient des bas et lui les échangeait à Birkenau contre de la nourriture. Il nous a raconté qu’un jour il avait réussi à ramener un poulet rôti qu’il avait caché sous sa grande capote. Il cachait ses butins dans une cabane réservée aux seaux d’eau. Sauf qu’un jour il fut dénoncé et condamné à mort. Cette précision pour répondre au doute quant au statut de résident du camp d’Auschwitz. Pour la question de la libération : là encore une précision. Mon père était comptable et il était également employé à des tâches comptables à Auschwitz pour l’un des hommes de la Wehrmacht. Mon grand-père était pianiste et ce supérieur le connaissait et l’appréciait. Il avait devant lui le fils, condamné à mort mais jeune papa. Cet homme (j’ignore le grade qu’il avait) lui a donc rédigé une permission exceptionnelle de ? quelques jours, le temps de rentrer en train, d’embrasser sa femme et son bébé et de revenir. Fernand est donc arrivé le 21 novembre 1944 à 23h00 en gare de Strasbourg et il est rentré à pied à Cronembourg. Le lendemain matin il doit se rendre à la Kommandantur de Strasbourg et au moment où il sort de l’immeuble, le boulanger qui vient de le reconnaître amaigri et en uniforme allemand, lui crie « Fernand ne sort pas ! les Français sont là ». En effet le Général Leclerc entrait dans Strasbourg pour libérer la ville. Raison pour laquelle ma soeur détient aujourd’hui encore le billet retour Strasburg-Auschwitz. Donc voyez-vous, il n’a pas été libéré à Auschwitz mais c’est la libération de Strasbourg qui lui a sauvé la vie. Merci à cet Allemand qui a eu du coeur ou qui savait déjà que la guerre était perdue pour eux.

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