En vain, d’Alsace ; épisode 85 : PAUVRE MARCEL

Ambroise Perrin

Jamais il ne lira Proust. Je le connais depuis 70 ans, et je lui ai toujours dit, depuis un demi-siècle, essaye, réessaye, et une fois que tu y seras plongé ce sera tellement passionnant et addictif que tu liras jusqu’à 4h du matin.

Ce qui me désole c’est qu’il est quelqu’un de plutôt cultivé, qui a bien réussi sa vie avec un bon métier prospère dans la banque, il aime sa femme et ils sont heureux avec trois enfants, mais pour Proust, ce n’est même pas « pourquoi pas », c’est non.

Quels clichés a-t-il dans la tête ? Que lit-il ? Je sais qu’il est plutôt cinéphile, pour la littérature j’ignore ses goûts, ce sont peut-être des livres pratiques, des essais sur la société, des biographies historiques.

J’avoue que je suis surtout vexé qu’il ne me fasse pas confiance, je ne suis pas un vrai fana de Proust mais je dis que si l’on peut vivre sans, on vit mieux avec. Je l’ai lu à 25 ans dans une situation cocasse, un reportage d’un mois en Inde avec de grands temps morts, je savais qu’au bout de trois temples visités je trouverai le temps long. J’avais emporté, pas trop gros comme bagage, la « Recherche » en Pléiade ! Quel plaisir ! Moi qui ne jurais que par Flaubert…

Alors une idée, je lui suggère d’écouter au lieu de lire ! Je lui ai proposé mon coffret « intégrale Proust », 111 CD lus par des acteurs formidables, Dussolier, Wilson, Renucci, Gallienne, Podalydès, Lonsdale… Quand je fais de longs trajets en voiture, c’est merveilleux, je reste parfois 20 minutes sur un parking pour finir d’entendre un chapitre, je prends des notes, je réécoute trois fois le même passage…

Que doivent faire les profs au lycée pour être convaincants et faire lire leurs élèves ? Pourquoi Proust est-il devenu comme une obligation morale, un marqueur social et intellectuel, une médaille pour les snobs qui pensent ainsi appartenir à une élite ? C’est ainsi que le fustige Paul Valéry (que je n’ai pas lu, et dont le premier prénom est Ambroise) et qui lui n’a parcouru que le premier tome de Proust, et se présente comme un non-lecteur de la Recherche…

De temps en temps je reviens à la charge. Je raconte que Proust parle des plaisirs du train, de la voiture, et même de l’avion. Et du téléphone, du cinéma, et bien sûr beaucoup de pages sur la musique. J’essaye de le charmer avec Bergotte, Elstir et Vinteuil.

Proust c’est l’amour, la jalousie, la mort, la pratique du deuil. À nos âges, perdre deux ou trois mois de sa vie « qui reste » pour se plonger dans le temps perdu, ce n’est pas perdre son temps.

On dira peut-être que je me suis brouillé avec lui parce que dans un repas de famille j’avais été trop insistant. On avait dit que j’étais méprisant. Je ne suis qu’un simple technicien, j’ai passé toute ma carrière à servir des collègues avec mon micro dans une humilité qui n’était pas feinte, moi derrière et eux devant, je ne suis pas un intellectuel mais j’aime lire. La littérature me permet de prendre mille initiatives par procuration. Avec Proust j’apprécie d’être quelqu’un d’effacé. Je suis un homme seul, probablement mal à l’aise dans la société et dans ma famille.

J’ai arrêté d’être enthousiaste et de vouloir faire partager mes engouements. C’est rocambolesque, Proust aujourd’hui me laisse maussade et blasé, je ne montre à mon entourage que de l’aigreur alors que ses pages me rendent toujours euphoriques.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 85 : PAUVRE MARCEL

    1. de la part de la lectrice Maïthé, message transmis par e-mail:
      Depuis « la 7ème « à Finkwiller ( annexe du Collège Moderne de Jeunes Filles – devenu le Lycée ? puis fermé …) je commençais à emprunter des livres , parce-qu’à la maison , nous n’avions pas de livres , hormis le PLI ( Petit Larousse Illustré) , un dictionnaire Français/Allemand et Français/Anglais ,ainsi qu’un dictionnaire médical, soigneusement planqué dans le haut d’un des placards du 5 Rue des Cerises au Wacken!
      une Bible ( en français) et une Bible en allemand…
      MAIS , aucun roman ou autre livre intéressant pour une gamine qui rêvait de littérature!
      Et lors d’une visite chez le Grand-père maternel ( directeur d’école et auteur d’une rubrique hebdomadaire en Alsacien dans le Nouvel Alsacien et les DNA – et en vers …), sa 2ème épouse ( ma grand-mère jamais connue ,dcd après 9 grossesses ) me demanda un jour ce que je lisais ! Lorsque je lui avouais ( 11 ans ) qu’il n’y avait pas de livres à la maison , elle se leva et me chercha un livre  » Le livre de la jeune fille bien élevée ! »
       » Voilà qui est pour toi… »

      J’avoue que de posséder un livre , cela m’a plu , mais ce contenu ne faisait que confirmer ce que Mme Mère m’avait seriné depuis 11 ans …
      Mais une de mes tantes n’ayant demandé ce que je voulais pour mon 12ème anniversaire , j’ai souhaité « Heidi »de Johanna Spiry ! Un bonheur …( l’ai lu 3 fois !) Puis , en faisant les commissions à Mme Straub en face 2× par semaine et en cachant les 20 frs qu’elle me donnait à chaque livraison, ai pu me payer « Heidi grandit » !!
      Et , petit à petit, « Heidi Jeune Fille « etc …tjrs en faisant les courses aux voisines !

      A partir de 14 ans , je lavais les autos des voisins qui , après celle de mon père ( ou c’était normal , et donc gratuit …), me demandaient de laver la leur ( d’auto) et ainsi j’ai pu petit à petit me payer des livres ,et donc de la lecture , en plus de ceux empruntés à la bibliothèque du Collège…

      C’est vrai que j’ai lu , je crois , chaque soir au lit , et tard , à telle enseigne que ma mère a été jusqu’à me dévisser l’ampoule de ma lampe de chevet !!
      « Demain tu as École !!! »

      Et ainsi , j’ai été une passionnée de lecture et de livres …
      Arrivée à « La pierre combelle  » à Fréland ( à 780 m d’altitude ) où je vivais seule après avoir quitté l’ORTF, je continuais à lire , d’autant plus que je n’avais pas de télé ( YOUPI ! ) et je me régalais !
      Plus la rédaction quasi quotidienne de mon journal…

      Hélas, les imprévus de la vie ont fait que le nouvel emploi à
      à…LA PERCEPTION DE KAYSERSBERG ,mais surtout la vie familiale à Stbg m’a obligée de retourner chaque vendredi soir au Wacken pour m’occuper de mes parents et retourner le dimanche soir à la montagne frélandaise en 2CV…

      Et donc , la lecture a pris un coup , et puis entre temps ai rencontré un gentil montagnard qui travaillait à l’Usine BÉGUIN-SAY en 3×8 , et lorsqu’il me rejoignait dans la montagne , ai dû réduire mon temps de lecture , par respect pour le rythme de travail ( et donc de vie) d’un ouvrier …

      Mais , Ambroise , pardon de me délayer ainsi , c’était juste pour illustrer votre réalisation d’En Vain d’Alsace qui évidemment ne manque pas de « sel « , et que parfois le Wacken me manque !
      J’y vais encore parfois voir mon adorable voisin, Matthieu Saint-Picq , 93 ans ,Béarnais ayant épousé une Alsacienne, travaillant à la CUS ,et qui venait régulièrement avec sa femme et ses 4 enfants là-haut me rendre visite …
      Et lorsque j’ai rencontré André,
      Mathieu m’a avoué qu’il était rassuré ,la vie en effet là haut était dure !
      Je ne regrette rien …

      Tant que j’étais encore Place de Bordeaux , je voyais les caméra/men qui partaient en reportage à Lapoutroie pour filmer Claudie Huntzinger lors de la sortie de son 1er livre :
      « Bambois , La Vie Verte « , et je rêvais de faire comme elle !
      Hélas, n’ai pas été prof de dessin ni rencontré un berger , et écrit un roman qui a ému tous les soixant’huitards dont je faisais partie …
      Je n’ai eu que le tuyau du ….
      TRÉSOR PUBLIC pour aller vivre dans cette masure de plus de 300 ans ( acquise par un grand ‘père pianiste strasbourgeois , mais…
      allemand !! ) , et , vrai , il y aurait de quoi narrer !!

      Mais, chacun son parcours !
      On était venu me trouver là-haut dès mon départ en 1976 , et on avait été épaté par mon choix …
      Seulement, ça n’était pas évident pour une citadine seule d’avoir fait ce choix , d’autant que tout les gens du village me connaissaient pour y avoir passé toutes mes vacances depuis l’âge de 3 ans!

      Le directeur Georges Traband y est venu , et des collègues que vous n’avez pas connus , puisque vous êtes plus jeune …

      Voilà !
      C’est tout un roman , l’auteur est une …jeune mariée ( à 45 ans !! ) et qui va fêter ses 80 printemps …

      來

      Maïthé

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