En vain, d’Alsace ; épisode 83 : ET PLUS SI AFFINITÉS

Ambroise Perrin

N’oublie pas comment on s’est rencontré, c’était sur un site de rencontres. On devait bien être un peu paumés, chacun de notre côté, et ce n’était pas vraiment glorieux. On a fait des tris, on a jaugé la marchandise en trichant pas mal, surtout sur l’âge, et quand on s’est vu pour de vrai à la Bague d’Or près de la Nuée Bleue, après quelques semaines de baratin payant, assez cher pour moi en tout cas, mais pour toi aussi j’en suis sûre, tu avais certainement d’autres choix possibles en tête.

Bon, c’était quand même un peu le bazar parce que le grand roublard, en fait, c’était ce site du Minitel rose qui faisait tourner le compteur du téléphone. Les animateurs balançaient tellement de compliments que tu avais envie d’y croire et finalement ce qui était, sans qu’on se l’avoue, un plan cul, est devenu autre chose, surtout parce qu’on était un peu timides et qu’on voulait faire comme si de rien n’était. On s’est tutoyé la deuxième fois, anxieusement familiers et compères comme si on avait déjà baisé, en fait on s’observait et on ne peut pas dire que cela a été le dingue coup de foudre. Sans se l’avouer, c’étaient deux solitudes qui se rejoignaient grâce à une formule soi-disant mathématique, et je t’ai trouvé différent qu’imaginé par ta voix. Toi aussi, tu me l’as dit, tu me voyais avec un autre visage. 

Voilà, on n’en a jamais plus parlé ensuite, de la façon dont s’est connu. On disait simplement par des amis. Au bout d’une semaine, c’est-à-dire trois rencontres au troquet, c’est moi qui me suis lancée en prenant les devants, je t’ai demandé si tu voulais voir comment c’était chez moi et là tout de suite tu m’as sauté dessus, je m’y attendais, donc je t’ai laissé faire, je dois dire que tu étais gentil, assez plan-plan les yeux fermés, et quand tu eus fini tu m’as demandé si je voulais que tu continues, c’était, je ne sais plus, charmant ou pathétique.

On s’est vite mis ensemble, mais on a mis du temps à se raconter nos histoires d’avant, tu étais resté dix ans avec la même nana, moi j’étais plutôt évasive, de toute façon on ne se raconte jamais tout et je suis certaine que maintenant encore, je ne sais pas tout. C’est vrai que je t’ai vite jugé comme pouvant être un bon père, plutôt qu’un bon mari, vu nos âges, pour faire un bébé, car pour moi c’était presque maintenant ou trop tard. Cela n’a pas été facile, des piqûres de stimulation, on nous a proposé une FIV quand on a trouvé que ton sperme n’était pas aussi paresseux que l’on pensait. C’est un truc qui prend énormément d’énergie et de temps, les rendez-vous, les toubibs, la clinique, et je dois dire que ce projet nous a rapproché. On a vu une assistante sociale qui jouait la grande psychologue et là on a été très bons tous les deux, très complices, probablement le meilleur moment de notre vie. C’est vrai, tout ensuite est devenu évident, le compte commun, l’achat de l’appart’, et on n’a plus jamais ouvert le Minitel.

D’abord une fausse couche, on a recommencé et ça a marché, maintenant la petite, elle vient de terminer son Master 2, on sera, j’espère, bientôt grands-parents, parce qu’elle a un « régulier ». Un moment elle était en couple avec sa colocataire, quand elles venaient dîner, elles ne faisaient que de se marrer et de faire des allusions salaces, puis elles se sont séparées et l’on n’a pas dit que c’était tant mieux. Son mec là, une perle, parfait, bon boulot, sportif, fana d’opéra, on est invité chez ses parents ce soir et on se demande si on doit apporter des fleurs ou des bonbons.

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