En vain, d’Alsace ; épisode 82 : RACONTER CE QU’ON N’A PAS VÉCU

Ambroise Perrin

Elle a commencé par leur dire, je n’y étais pas et pourtant je vais vous en parler. Tous les élèves observent une totale attention. Cette dame semble vieille, elle dit qu’elle appartient à la deuxième génération. Elle parle de solitude, la solitude des quelques survivants rescapés des camps, et bien souvent silencieux. Elle dit qu’elle sait ce qu’ils ont souffert et que le poids de cette tragédie est toujours présent.

Avant sa venue en classe, le professeur a écrit au tableau « La Shoah » et a fait son cours sans note. La plupart des élèves ne connaissaient pas le mot « Auschwitz », c’est une ville, non, un lieu en Pologne, le nom allemand pour Oświęcim, le plus grand centre d’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Non, Auschwitz, ce n’est pas une guerre, les Allemands contre les Juifs. C’est une usine de meurtres de masse. À 15 ans on essaye d’être rationnel. Mais pourquoi, Monsieur ?

Le proviseur est venu la saluer, quand elle est arrivée avec le professeur, la dame de l’association « Filles et Fils de déportés ». Elle a de suite dit que ce devoir de mémoire n’était pas un choix, mais une nécessité. Que de parler de ces traces de vie, c’est leur donner une âme. Que l’Histoire c’est le pilier de l’humanité. Que savoir tout cela, c’est un rempart contre la haine. Et elle raconte, elle donne beaucoup de détails, les cachettes, le hasard, l’arrestation, peut-être une dénonciation, la police française qui donne les juifs aux Allemands, le train, le voyage avec déjà des morts dans les wagons à bestiaux, l’arrivée après plusieurs jours, la sélection sur le quai, un geste, à droite, à gauche, et ensuite, aucun témoin… Elle avait deux ans, cachée dans  une ferme. Elle raconte toujours, elle cite des livres, Primo Lévi, le témoignage de Jean Samuel de Strasbourg, et le livre de Raul Hilberg qui donne même le nom du serrurier et la facture des portes en fer des fours crématoires.

Une élève prend la parole et demande à la dame si elle a des enfants qui pourront aussi raconter ? Ce que je vous transmets, dit la dame, c’est l’expérience personnelle de mes parents. Ils ne sont jamais revenus, probablement gazés et brûlés le premier jour. Mais les émotions et les enjeux sont universels. C’est pour cela que l’on peut témoigner de ce que l’on n’a pas vécu, et que cette démarche est légitime. 

La semaine prochaine le professeur vous fera regarder tous ensemble le film « La liste de Schindler », en classe. C’est du cinéma, écrit comme une fiction, mais ce qui est vrai, c’est que le réalisateur s’est approprié tous les destins qu’il a mis en scène, et que pour le spectateur c’est un message de connaissance et de vie.

Les élèves approuvent cette idée de désir de mémoire, et de savoir, de partage, de transmission. Ne m’applaudissez pas dit la dame, je ne suis pas un héros, si vous applaudissez c’est pour rendre hommage à la tristesse de mes parents, descendant des wagons après ce long trajet chaotique, et comprenant peut-être déjà que la fumée noire sortant des bâtiments au fond du terrain, ce sera eux dans quelques instants.

Et les élèves posent encore des questions. Elle répond avec précision et évoque les parcours des survivants qu’elle rencontrait régulièrement il y a quelques années. Beaucoup n’avaient rien expliqué à leurs enfants, ils avaient l’impression que leur histoire ne pouvait pas être dite, que la vie avait changé…

C’est parfois à leurs petits-enfants qu’ils ont transmis ce récit. Si on les sollicitait ils répondaient à des invitations pour participer à des conférences. Et il y a eu quelques enregistrements, et des livres rédigés avant de mourir de vieillesse. Mourir de chagrin cela aurait été bien avant.

La dame qui témoigne, comme l’appelle le professeur, pose à son tour des questions aux élèves : « est-ce que vous avez déjà interrogé vos parents et vos grands-parents sur leur histoire personnelle ? Que savez-vous de vos origines ? » Elle insiste sur l’importance de parler de soi et des autres. Si on ne connaît pas les autres on en a peur. 

À votre âge il faut développer sa conscience civique, vous vivez dans une démocratie avec des droits grâce aux lois, et quand vous apprenez ce qui se passe dans le reste du monde, dites-vous que vous avez la chance de pouvoir aimer la liberté.

Vous allez encore y penser, à notre rencontre, demain ou dans une semaine… Et après ? Moi je fais parfois la nuit des cauchemars, parce que l’évocation du traumatisme qu’ont vécu mes parents, je ne l’invente pas, je le revis. Le frère de ma mère à lui survécu à Auschwitz, son silence et ses souffrances ont marqué tous les enfants de la famille. La nuit il hurlait au point de réveiller toute la maison, il n’a jamais voulu raconter son histoire. On disait que c’était son secret, celui de son arrestation en même tant que mes parents, et puis tout ce qui s’est passé au camp pour survivre, le secret sur les bourreaux, la marche de la mort, les hasards, et peut-être en rentrant la culpabilité d’être un survivant. 

Mon oncle aurait pu donner un témoignage avec des émotions brutes. Moi, témoin de la deuxième génération, mes émotions sont plus complexes, c’est un traumatisme qui traverse les générations. C’est aussi une compréhension différente de la manière de faire face à cette mémoire de la Shoah.

Chers élèves, ce que je vous apporte, c’est une continuité, la filiation avec les victimes contribue à humaniser l’histoire et à la rendre plus accessible pour le public. En Alsace, certainement plus qu’ailleurs, on répète que notre génération aura été celle « artisan de la réconciliation ». Ce mot est assez galvaudé. Pensez-vous que si l’on a survécu à toutes ces horreurs, on n’a pas quelque part envie de se venger ? Vous en parlerez avec votre professeur.

Aujourd’hui nous sommes des explorateurs de ce passé, nous sommes sur les traces des absents, des disparus. Vous qui avez 15 ans, lisez le livre de Patrick Modiano, Dora Bruder. L’écrivain a tenté de faire surgir du néant cette jeune fille de votre âge. Elle avait 1,55 m, un visage ovale et des yeux gris marron, elle portait un manteau sport gris et un pull-over bordeaux, comme la décrit une petite annonce de recherche, car elle avait peut-être fait une fugue, non, elle avait été mise dans un convoi vers Auschwitz. Pour combler ce vide, l’écrivain a écrit ce roman. 

La littérature permet l’empathie et la maîtrise de la sensibilité. Ces détours respectent la vie privée. Lorsque la fiction s’accapare d’un récit, le style et l’écriture produisent plus de sens que le récit lui-même.

J’ai des enfants qui sont un peu plus âgés que vous, continue la dame. Eux, c’est la troisième génération. Ils réfléchissent à cet héritage, la disparition d’une partie de leur famille dans les fours crématoires. Ils relient le passé au présent, avec une prise de conscience des problèmes de société actuels, la montée des extrémismes, de l’antisémitisme et de la xénophobie…

Je vais conclure en évoquant une amie belge qui faisait du cinéma, née d’une famille juive polonaise déportée à Auschwitz et dont la maman a été la seule à revenir. Elle s’appelle Chantal Ackerman, elle est bien connue par les cinéphiles. Ses films racontent sa relation avec sa mère survivante et comment les témoignages des juifs d’Europe de l’Est ont marqué ses propres engagements artistiques. Ce n’était pas toujours évident, c’est une mémoire très lourde à porter. Quand sa mère est décédée, Chantal a été profondément troublée, désemparée. Et elle a alors décidé de se suicider.

Dans la cour de récréation, à la fin de la séance, le professeur l’accompagne, le proviseur les rejoint, les remerciements fusent. La conférencière se lâche, elle éclate, « ce sont tous de petits imbéciles vos élèves. Ils sont ignares et seront dociles si les nazis revenaient au pouvoir. Pas un ne m’a demandé si j’avais une mitrailleuse pour leur tirer dans le tas ». Les enseignants sont stupéfaits. Elle poursuit : « Vous imaginez cela, une enfant d’Auschwitz qui fait un massacre lors d’un meeting ? Est-ce qu’on dirait que ces morts sont des innocents? Et quel juge oserait envoyer quelqu’un d’Auschwitz en prison ? »

Sa colère ne semble pas très sincère, peut-être est-ce juste le plaisir d’une petite provocation, pour ne pas laisser l’image d’une gentille petite dame…

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 82 : RACONTER CE QU’ON N’A PAS VÉCU

  1. excellent ! Mais que se passera-t-il quand il n’y aura plus ni survivants ni enfants de survivants en vie? J’ai peur de la montée du déni et du négationnisme car c’est juste ´trop’ horrible à croire et donc les gens le nieront par paresse cognitive.

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