En vain, d’Alsace ; épisode 76 : C’EST HORRIBLE

Ambroise Perrin

Quand il est revenu, c’était de Tambov et si on lui demandait, distraitement, alors c’était comment, il répondait, c’était horrible. Et il ne disait rien d’autre. Il avait oublié les promesses qu’on lui avait faites pour y aller, deux ans auparavant. Il avait fait un trajet de trois mois pour revenir. Libéré par accident, ou par hasard, pris en charge par les Américains, ou les Anglais, il avait 19 ans, en paraissait 40 et ne pesait pas plus qu’un gamin de 12 ans. Puis la Croix-Rouge, puis des kilomètres à pied, puis un camp de transit et un hôpital, puis des wagons vers le sud, des pays qu’il devinait, l’Iran, la Palestine, puis l’armée française, il était trop malade pour s’y joindre, et un bateau, un centre de tri, un camion, des trains, l’arrivée dans le village, personne ne l’attendait, ah tu es là toi, avait dit une voisine.

Il ne parlait pas, mais la nuit parfois il hurlait dans son sommeil, le matin il ne se souvenait de rien, on comprenait, on disait, c’est la guerre qui remonte.

Comment parler des camps ? Il a répété simplement, c’était horrible, sa mère aussi disait « mais c’est horrible » quand les tomates commençaient à pourrir à la cave.

Parfois, une mère se déplaçait pour lui demander des nouvelles de son fils qui était parti à 17 ans comme lui. Comment raconter que l’on ne connaissait même pas les noms de ceux qui mouraient à côté de soi, s’ils avaient réussi à se faire faire prisonniers par les Russes. Quand un Alsacien désertait l’armée allemande, il pouvait tomber sur des soldats soviétiques qui exécutaient aussitôt leur prisonnier d’une balle dans la nuque. Et il avait vu ensuite comment ils passaient avec leurs blindés sur les cadavres de leurs ennemis, pour en faire une masse de chair, d’os et de sang, nourriture pour les corbeaux, les renards et les loups.

Pendant plus de 40 ans il n’a rien raconté. Il faisait bien partie d’une association « d’anciens » mais personne ne voulait parler. Quelques uns ont écrit des livres, d’autres ont été interrogés par des journalistes, on leur a demandé leur avis sur Oradour et le procès de Bordeaux ; plus tard ils ont été invité par des lycées pour rencontrer des élèves.

Un gamin lui a demandé s’il avait vu Hitler. Un autre si on courait vraiment vite quand on avait peur. Il comprit un jour que la classe confondait le film Spartacus qui était passé la veille à la télé avec la Seconde Guerre mondiale.

Alors il a continué à vieillir, ce qui était de fait un exploit qui l’étonnait tous les jours; à la retraite il s’est mis à ne rien faire, et il ne faisait rien; autour de lui tout le monde avait oublié la guerre et lui le soir quand il se disait tiens je n’y ai pas pensé aujourd’hui, il y pensait toute la nuit. 

Avant de mourir il demanda au curé si les horreurs qu’il avait faites en tant que soldat dans les Einsatzgruppen en Ukraine, il aurait dû s’en confesser, et que l’on écrive sur sa tombe, au village, « c’était horrible ».

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 76 : C’EST HORRIBLE

  1. Cher Ambroise,

    Je suis en train de finaliser Apropos n° 108. Nous avons quelques articles qui concernent la guerre et l’histoire, les 80 ans de la Bataille des Ardennes, Breendonk et la caserne Dossin, …

    J’apprécie énormément les nouvelles que vous publiez dans l’AFP, je les lis à chaque fois et j’ai retenu particulièrement « C’est horrible ». Je pense qu’il cadrerait bien avec le prochain numéro et qu’il plairait aux lecteurs.

    M’autoriseriez-vous à le publier dans le n° 108 d’Apropos en indiquant bien sûr le © de l’AFP ?

    Merci d’avance de votre réponse.

    Cordialement,

    Monique.

    Monique Théâtre

    Membre du Bureau AIACE Internationale Membre du Conseil d’administration AIACE Belgique Rédactrice en chef d’«Apropos», magazine de l’AIACE Belgique

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