Ambroise Perrin
Ils se sont rencontrés chez des amis, ils se sont revus un peu par hasard deux jours plus tard, puis une belle soirée, puis une belle nuit, puis ils se sont vus de plus en plus souvent, c’était sympa, ils étaient libres tous les deux, son appartement était plus grand que le sien et sa colocataire venait de partir, il s’est donc installé chez elle, un jour elle a dit « chez nous », toujours sympa, lui aime bien faire le ménage, il cuisine des plats dont on peut congeler la moitié pour les jours où l’on est à la bourre, le samedi matin le marché, des légumes bio, ils ont commencé une caisse commune, elle s’est intéressée à son boulot et lui au sien, un soir ils se sont raconté leur vie « d’avant », son premier amour, elle avait 16 ans, lui la première fois, ce fut plus tard, à 18 ans, chacun sentait bien que l’autre ne racontait pas tout, mais c’est un peu la règle du jeu quand on fait des aveux.
Puis ils ont commencé à parler de leurs familles, tu n’as qu’à venir ce dimanche chez moi, chez mes parents, il a demandé « t’es sûre », ils vont peut-être se faire des idées… ne t’en fais pas, je ne les ai pas tous ramenés à la maison, et mes parents sont plutôt du genre modernes, et c’est vrai que cela s’est bien passé, avec son petit bouquet de fleurs et puis ce fut le temps des vacances, ils ne se sont même pas demandé s’ils partaient ensemble, cela leur a semblé évident, enfin, chacun a fait comme si c’était évident, une manière d’officialiser les choses, et où aller ?, il fallait trouver une destination, pourquoi pas l’Irlande, ou Venise ? –un peu trop romantique, ou en Ardèche, il a un copain qui y retape une vieille ferme, bref ce fut Prague, par l’autoroute via Nuremberg, on prend ta voiture elle est mieux que la mienne, ils se sont arrêtés bien-sûr à Pilsen boire une bière, finalement la Tchéquie, de Strasbourg c’est moins loin que Paris, et pas de péage…
Les propriétaires du Airbnb parlent bien l’anglais, le gars avait été guitariste dans un groupe de rock qui s’appelait les Chiens Jaunes dans les années 1960 – 1970, il leur raconte Jan Palach et l’ambiance le soir de la chute du Mur de Berlin, la chambre est confortable très maison de poupée avec des broderies partout et des coussins tricotés par la grand-mère, la salle de bain est sur le palier.
Ensuite il fallait trouver quoi faire, explorer le guide du routard et passer à l’Office du tourisme, traverser le Karlův most, le Pont Charles, visiter un musée, le lendemain faire une virée dans les petites villes des alentours, on ne va pas passer l’après-midi à lire dans la chambre, moi je sors sur une terrasse, moi je préfère rester un peu ici, finalement dix jours de vacances c’est super long, qu’est-ce qu’on pourrait faire demain, au bout de trois jours on a déjà des habitudes dans une petite gargote, il y a au coin de la place Venceslas en sous-sol une librairie d’occasions avec un rayonnage de livres en français, tiens le Rouge et le Noir, cela fait longtemps que j’avais envie de le lire, mais tu ne vas pas passer toute la journée dans ton bouquin et svp sors ton slip et tes chaussettes du lavabo, c’est pas un spectacle, et c’est là que le moindre détail prend une importance dingue.
Normal, on est tout le temps ensemble, l’ennui révèle les maniaqueries et les vacances rebellent le prince charmant. La princesse fait sa petite crise, dis-donc tu aimes bien la jolie serveuse de chez « U’ Thomase » !, de quoi tu parles ?, il marche maintenant sur des œufs, ce sont à chaque instant les couleurs de l’arc-en-ciel en plus de celles de Stendhal, tu sais que si on fait une superposition optique des sept couleurs de l’arc-en-ciel on voit du blanc, c’est Léonard de Vinci qui a fait cette découverte sur la persistance rétinienne, bah oui je le sais, ne me prend pas pour une idiote et ne détourne pas la conversation, punaise, c’est long les vacances, et si il faut se creuser le ciboulot pour trouver quoi faire pour passer du temps ensemble, cela pose des questions.
Maintenant elle n’arrête pas de critiquer la moindre de ses initiatives, et lui, plus qu’il est prévenant, plus il l’irrite. C’est une intimité dont ils n’ont pas encore l’habitude, la chambre d’hôtel où l’on ne trouve pas une place pour chaque chose et où l’on trébuche sur la valise coincée devant le petit fauteuil, d’ailleurs il n’y en a qu’un, l’autre s’assoit sur le lit.
Finalement on rentre deux jours plus tôt, le trajet se fait presque en silence, et quand il veut payer l’essence elle dit « on va faire moitié-moitié » ; à l’approche de la frontière il n’ose pas allumer France Info que l’on devrait déjà capter, arrivée à la maison elle dit qu’elle repart de suite voir sa mère, ça fait longtemps ; il dit oui, il est vraiment désolé d’avoir compris, il s’étonne de ne pas être trop triste, il rassemble quelques-unes de ses affaires, va acheter un bouquet de fleurs et laisse un petit mot, « je repasserai ».
Whaouh….un coup de blues, dans lequel nombre de personnes des 2 sexes se reconnaîtront hélas…
Alors j’ai eu la chance que le premier soit le bon…et que ça dure depuis plus de 60 ans, sans sans ennui, ni irritations du quotidien…j’adore l’anecdote sur l’Arc en ciel, je ne connaissais pas.
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