En vain, d’Alsace ; épisode 63 : PARS, SURTOUT NE TE RETOURNE PAS 

Ambroise Perrin

C’est lui qui embauche et vire le personnel, 30 ans de boîte, et bientôt c’est certain, promotion directeur général, il sera le patron de la filiale des Etats-Unis, Born in the USA, il adore les 4 juillet, il n’écoute que de la country, Johnny Cash comme les dollars, il est bien vu par ses chefs. Aujourd’hui ses chefs lui disent, avec des circonvolutions, que c’est lui qui part. Restructuration, réorganisation, les actionnaires, nouvelles technologies, belle prime etc. Chômage.

Et lui qui pétait la forme, toujours sur la brèche, corps et âme pour la boîte, le voilà qui tombe malade, bien pire que la déprime, la rate qui se dilate, le foie qui n’est pas droit, le ventre qui se rentre, l’épigastre qui s’encastre, reprenez-vous lui dit son généraliste, je vous envoie chez un spécialiste.

Vous souffrez de quoi ? Du chômage… Qu’allez-vous faire pendant ce temps suspendu, vous avez un carnet d’adresses formidable, vous allez retomber sur vos pieds ! J’ai les genoux qui sont mous et les orteils pas pareils… La chanson l’obsède.

Il est devenu invisible, les enfants sont grands, désolé pour toi papa ; la maman a un petit job, heureusement dans une autre boîte, elle est très gentille à la maison mais ne hurle pas à l’injustice, elle ne va pas s’en mêler… C’est une chance, profites-en, tu seras payé à rien foutre, tant de chômeurs tire-au-flanc en profitent, à toi le tour ; merci les amis.

Il ne veut pas vivre aux crochets de la société, il n’a jamais pris de congé de maladie, pas d’artères trop pépères ni de nez tout bouché, pas de fricotage avec un soudain burn-out pour temporiser son limogeage, c’est maintenant qu’il devient confus, envie de rien, il dort mal la nuit, rate ses rendez-vous, cède à la picole, glande toute la journée, à midi il n’a même pas terminé de lire le journal, il veut voir personne, et surtout pas la secrétaire qui l’appelle pour remplir des papiers.

Un jour, on sonne, c’est le magasinier, il est gauche comme s’il rencontrait pour la première fois les parents de sa fiancée, il lui rapporte trois cartons avec ses dossiers… Mais je les avais laissés pour mon successeur ? Bah non elle n’en a pas besoin ! Ah bon ? C’est qui ? Elle ? Pas possible ! La plus nulle des nulles, mais le pauvre gars n’a pas envie de papoter, au revoir Monsieur et bonne chance. Il file, il a une bagnole de la boîte.

Là vraiment il n’existe plus. On lui conseille de faire du sport, de prendre soin de lui, comme s’il était en convalescence après une longue maladie. Sa femme en cause deux mots au toubib, ils vont partir en cure, cela le requinquera, mais non, il ne veut pas être en charge de la société il le répète tout le temps. Il décide de faire comme si de rien n’était, son gouffre de désespoir, c’est à la maison, c’est lui tout seul, dans son bureau à l’étage. Un peu comme s’il avait honte, pense-t-on, on le voit se lancer dans des activités associatives, prendre le temps d’être utile… Il lui faut une semaine pour régler un truc qui lui aurait pris une heure. Il s’engueule avec tous les bénévoles. Il refuse soudain de faire du caritatif comme une thérapie.

À l’agence de l’emploi des cadres, au bout de la deuxième visite, il a envie de restructurer toute l’organisation ; ses interlocuteurs sont tous des incapables, il décèle ceux qui ont fait les trois jours de stage de psychologie et qui répondent toujours « mais bien sûr Monsieur » et les autres qui lui balance des « il faut être réaliste Monsieur ».

Quand son banquier l’appelle parce qu’il a supprimé les achats automatiques mensuels dans son fond d’investissement d’actifs financiers, il l’envoie valser et lui réponds que maintenant son fric, c’est le moment de tout claquer.

Il a peur. Il est tétanisé à l’idée de retourner travailler, il a lu un article dans « Le Monde » qui calcule qu’il y a 14 000 décès chaque année imputables au chômage et qui relève que pour la société ce n’est pas un enjeu de santé publique digne d’attention.

Sa femme avait pris un travail quand les enfants sont devenus grands, elle s’est émancipée, et cela a probablement sauvé leur couple. Un ami d’une boîte de conseil lui répète, si tu te sens avili par ta situation, fais-toi auto-entrepreneur, tu trouveras des contrats. D’un seul coup, il s’est senti usé, un autre homme, à la limite de la médiocrité. Surtout ne pas se sentir assisté.

Sa femme toujours, fait comme si elle s’occupait de lui et dit à ses meilleurs amis qu’elle a peur pour lui, avec ses idées noires. Il y a comme cela des histoires qui finissent mal.

Il est tombé amoureux. Par accident, en inventant un pseudo ringard, il s’est inscrit sur un site de rencontres « sérieux », s’est rajeuni de 20 ans, a rencontré une jolie paumée en décompression de rupture, lui a remonté le moral, l’a emmenée au restaurant, lui a prêté de l’argent sans qu’elle en demande, est devenu copain-copain avec sa gamine de sept ans sans papa, et a trouvé un prétexte bidon de stage à l’étranger pour emmener sa douce conquête en vacances, au bord de la mer ; il a adoré tous les clichés de la vie qu’il détestait, a fait semblant de pleurer quand sa femme s’est offusquée, a rigolé quand son fils lui a dit « papa c’est une passade ne te laisse pas avoir, pense à nous » ; il a trouvé chez un bon bouquiniste des cartes postales des Galapagos et les a envoyées à un copain pour qu’il les poste à sa femme depuis Rio, ça fera la blague.

Sa copine est vraiment ignare, elle ne connait aucune chanson de Johnny Hallyday (« Pour moi la vie va commencer »), ne lit jamais un journal, cuisine vraiment mal, il s’en charge, et il sent qu’elle en aura vite marre de lui, alors il multiplie les petits cadeaux qui fonctionnent comme des aimants pour des amants. Il joue le grand jeu au Crocodile où il connait plein de monde, juste pour frimer ; elle a demandé un Coca-Cola, porte une robe décolletée vraiment indécente, le maître d’hôtel en se penchant évite les collisions du regard, et elle rit si fort qu’il fait de-même, il jubile d’être vulgaire, les loufiats attendent un bon pourboire.

C’est lui qui s’est lassé, mais il n’a pas voulu chanter comme Bob Dylan, « Don’t look back », ou comme Oasis, « In anger ». Ne retourne pas sur le passé avec colère, il y a de meilleurs endroits où jouer, et tu n’y es jamais allé…

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