En vain, d’Alsace ; épisode 62 : LE TONTON FLINGUEUR

Ambroise Perrin

Haut les mains c’est un hold-up ! La dame qui a aidé le monsieur à monter les trois marches de la Caisse d’Épargne est incrédule. Oui, il a vraiment un pistolet en main. Il y a une employée du côté des chaises pour attendre, il y a la dame qui est toujours au guichet et un peu en retrait le chef de l’agence dans son bureau ouvert, qui donne sur la salle d’entrée. C’est tout petit, tout le monde se connait, bonjour Monsieur Dieb, allez, rangez ce pistolet on voit bien qu’il est en plastique.

Mais monsieur Dieb est sérieux, il veut l’argent du comptoir, et la consigne est claire, ne pas risquer sa vie, donner l’argent au bandit. La caissière donne donc à Monsieur Dieb l’argent liquide de la caisse courante, 6420 francs, vous voulez une enveloppe ?

En repassant derrière le comptoir, l’employée, qui d’ailleurs est nouvelle dans l’agence et ne connait pas Monsieur Dieb, ou peut-être était-ce la stagiaire, on ne s’en souvient plus, et bien c’est elle qui appuie sur le fameux bouton « Alerte hold-up » discrètement et directement relié au commissariat de police.

Monsieur Dieb a empoché le montant de son filoutage, il faut l’aider à redescendre les marches en grès de l’agence et le voilà qui file en remontant la Grand’rue. Arrivé chez Sichel au feu rouge, le premier qui ait été installé au centre-ville, la police est déjà là. Les agents stupéfaits ne comprennent pas, c’est quoi cette histoire de hold-up à main armée, c’est vraiment vrai ce gangstérisme ? Ben oui, voilà, je vous rends l’argent… Attendez, vous n’allez pas partir comme cela, on appelle Strasbourg pour savoir quoi faire de vous… En attendant on vous emmène au commissariat, rue Georges-Clemenceau, bon on vous attend là-bas parce que votre fauteuil roulant, il ne rentre pas dans la voiture.

Au commissariat on lui demande s’il veut un verre d’eau, nous sommes en été, il fait chaud. Racontez-nous ce que vous avez fait, montrez-nous votre arme… Un pistolet à eau, on vous le confisque !

Au téléphone c’est le procureur qui demande qu’on l’écroue. Et voilà monsieur Dieb dans la cellule de la cave, derrière des barreaux. Il aimerait sortir rapidement, la femme de ménage est chez lui, vous comprenez, oui on comprend très bien, mais là ce n’est pas possible vous allez être en garde-à-vue.

La cellule de la cave rue Georges-Clemenceau est sordide, elle est rarement utilisée, une horreur de saleté, une plaque de béton à 40 cm de hauteur sert de châlit à un matelas pourri, et il n’y a qu’un soupirail où la lumière du caniveau n’arrive pas à traverser les toiles d’araignée.

Les policiers sont aussi embarrassés qu’aimables, ils lui donnent une couverture, c’est le règlement, et permettent à la femme de ménage de lui apporter ses médicaments. Quand elle comprend que c’est pour la nuit, elle revient avec une gamelle de fer blanc et un ragoût de chez elle, les policiers lui demandent de reprendre le fauteuil roulant qui encombre, ils ramèneront Monsieur Dieb en voiture. Il est polio depuis l’âge de huit ans, son fauteuil est doté d’un pédalier sur le devant en hauteur, qu’il actionne à la force de ses bras, c’est un fauteuil qui avait été récupéré chez un cul de jatte de Verdun que l’armée du Kaiser avait ainsi soigné en 1919, à moins que cela ait été les « Gueules Cassées françaises » qui l’eut pris en charge. A la mort du soldat on l’avait donné au jeune voisin polio. Bref un engin qui suscite encore le respect.

Quand un avocat, appelé par un policier, vint le voir en lui disant qu’il était commis d’office, Adolf Dieb (oui, son prénom, il était né en 1927, Adolf est un prénom que l’on trouvait dans toutes les familles en Alsace, adal wolf, le loup noble ; après la guerre pour faire plus simple les Adolf ont changé pour Alfred, il ne fallait pas donner prise aux nostalgiques ou aux moqueurs, et le prénom était devenu maudit), Adolf trouva que cela prenait une trop grande ampleur et que l’on en finisse, je paye une punition pour le déplacement et laissez-moi rentrer chez moi.

Eh bien non, il fallait qu’il comprenne qu’il était passible des Assises (c’est quoi ça ?) c’est-à-dire un vrai procès, un crime puni de plusieurs dizaines de milliers de francs d’amende et des années de réclusion criminelle. Tout ça pour un hold-up à la Caisse d’Épargne, et j’ai rendu l’argent ?

L’histoire de Monsieur Dieb a vite fait le tour de Haguenau, le journal n’a pas trop osé raconter les détails, et le directeur de la Caisse d’Épargne a annoncé à tout-va que lui, personnellement, et les employés, ne portaient pas plainte. Mais le siège à Strasbourg déclara qu’il ne pouvait pas intervenir, que c’était à la Justice de prendre tout cela à bras-le-corps.

Au bout de deux jours les policiers le ramenèrent à la maison, le docteur trouva qu’il n’allait pas bien, il avait l’interdiction de sortir du département, de rencontrer les témoins, de faire des déclarations, un vrai criminel.

Il fallut attendre trois années aussi longues qu’un siècle, et ce fut enfin le procès, à Strasbourg dans le grand Tribunal, avec des journalistes partout, sa photo dans Paris-Match, il n’avait pas eu le droit de répondre aux questions de Frédéric Pottecher de France Inter et de l’ORTF.

C’est que l’on savait maintenant pourquoi il avait braqué la Caisse d’Épargne. Il était le responsable de « La Lune au Soleil », une association d’aide aux enfants poliomyélites, il avait rempli un dossier pour un prêt, à la Caisse d’Épargne, de 20 000 francs, pour acheter un Combi Volkswagen d’occasion. C’était pour faire des excursions, avec une remorque pour les fauteuils roulants et la première destination était le lac Titisee à 147 km, partir tôt le matin et rentrer tard le soir, pour des enfants qui n’avaient pour seul horizon que le foyer d’accueil médicalisé derrière la maison Saint-Gérard. La Caisse d’Épargne n’avait même pas répondu, et quand il était allé voir le directeur, il lui avait dit qu’une association de droit local ne pouvait pas faire un emprunt, qu’il fallait demander des subventions, faire un dossier pour le budget de l’an prochain à la Ville. Mais le combi était en vente maintenant, et il pourrait partir en excursion dimanche dans 15 jours, un moniteur d’auto-école de chez Llerena était prêt à faire le chauffeur de bus gratuitement.

Alors si on ne lui prêtait pas l’argent il avait décidé de le prendre ! L’histoire était belle et émouvante, mais la justice est rigoureuse et implacable. Le procureur rappela qu’un hold-up est un hold-up, et qu’une arme est une arme, qu’elle soit efficace ou non, et que le trouble à l’ordre public était manifeste.

À un procès aux Assises l’avocat de la défense peut appeler plein de gens à la barre. Le Maire lui-même vint exprimer le respect que la Ville avait pour ce monsieur, il n’osa pas dire courageux. Le témoignage d’un enfant en fauteuil tira des larmes à toute l’assistance, et puis, une vedette vint défendre Monsieur Dieb, l’acteur Lino Ventura en personne. Il dit, je ne connais pas ce monsieur mais je connais la détresse qui l’a poussé à agir. Les enfants pour qui il a voulu braquer une banque ne sont pas comme les autres, ce sont des « anges incompris ». La médecine les appelle des enfants inadaptés. Parfois ils meurent jeunes, parfois ils survivent longtemps, adultes. Il faut avoir la dignité de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leur vie, et ce n’est pas le cas. Lorsque vous rencontrez un enfant pas comme les autres dans la rue, il ne faut pas le regarder comme un monstre. Ce n’est pas de la pitié dont il a besoin mais de la justice, et de la chaleur humaine. Et il faut de l’argent pour les aider à s’intégrer dans la société.

Alors, continua Lino Ventura, braquer une banque c’est peut-être un cri de désespoir ! Monsieur Dieb, on vous écoute monsieur, vous savez quand moi je braque une banque au cinéma, tout le monde est heureux et on m’applaudit, et bien dans la vraie vie, je voudrais aussi vous applaudir !

Le procureur ne laissa pas l’émotion prendre l’avantage, non monsieur, les bons sentiments ne permettent pas de bafouer les règles de la société, vous imaginez, chaque fois qu’une association aura besoin d’argent, elle ira se servir un pistolet à la main ! Je demande l’application de l’article 311–9. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, avez-vous quelque chose à ajouter, demanda le président. Oui merci monsieur le juge, tant pis pour la prison, mais qui va payer un nouveau Combi ?

Monsieur Dieb ne se rendait pas compte qu’il risquait une peine jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle et de 600 000 francs d’amende. Il ne fut pas acquitté, condamné à trois ans avec sursis et un franc symbolique d’amende. Quand il quitta le tribunal dans sa chaise roulante à pédalier manuel, il traversa une haie d’honneur qui applaudissait comme à l’arrivée du Tour de France.

Dans les jours qui suivirent, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Tous les jours le facteur passait avec la petite camionnette déposer des paquets au local de l’association. Des dizaines de paquets postés de toute la France et en les ouvrant y trouvait un pistolet en plastique et une enveloppe avec plein de billets.

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