En vain, d’Alsace ; épisode 59 : COMMENT TE DIRE ADIEU, TSCHÜSS, DO SVIDANIYA  

Ambroise Perrin

À l’âge de 17 ans elle avait vieilli de vingt ans en moins d’une semaine. Les Russes étaient arrivés à Berlin en avril. Le soir de Noël 1944 elle avait fêté son anniversaire, sans rien, juste dans sa tête. Sa mère lui avait offert un bout de livre récupéré sous les gravats d’une maison effondrée, la Cerisaie de Tchekhov. Elle rêvait d’aller au théâtre.

Les Russes, ce fut pire que les bombardements. Les Russes, après, tous les jours, elle ne pensait plus qu’à eux, même à 40 ans, 50, 60, 70 ans et plus, et quand un soir, elle se disait tiens, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, elle allait y penser toute la nuit. Des cauchemars de quelques secondes et d’autres aux méandres amnésiques qui se prolongeaient des dizaines d’années.

Il y eut un soldat de 17 ans qui pleurait, il s’excusait, elle lui a demandé, c’est la première fois, il a dit oui, mais je dois, les nazis doivent payer. Elle lui a demandé, et toi, tu crois que je suis nazie ? Il n’a rien dit, il a dit je m’excuse je n’y arrive pas, parce que d’autres soldats attendaient. Il est vite parti, et il a redit Au revoir, Madame, en l’embrassant sur les joues ; attends un peu, et elle lui a demandé à cause de son accent, tu viens de Novossibirsk ? Il a dit oui, vous connaissez ? C’est une jolie ville ? Après, elle invente dans sa tête, pendant que les autres défilent, toujours saouls, les gros, les gras, les blessés, les qui puent, elle lui dit, j’irais bien un jour visiter Novossibirsk, qu’est-ce qu’il y a à voir ? J’habite dans une ferme, je ne connais pas, je ne connais que la gare, mais elle est très belle… Et les gens sont gentils ? Oh oui, très gentils ! Tu vas encore à l’école ? Oui, je veux étudier le théâtre ! Ah oui ? Tu connais Tchekhov ?

Et puis le cauchemar rattrape la rêverie, jamais elle n’a joué Ranevskaya et lui Lophakin pour endiguer cette rencontre qui l’a obsédée pendant que tous les autres la martyrisaient, que le bas de son corps était en sang et qu’elle sauvait sa carcasse grâce à ces bouffées anesthésiantes de romantisme. Quand les mois de viols seront passés, qu’elle deviendra un être fantôme solitaire et mélancolique, elle repensera à ce petit soldat, comment lui dire adieu, alors qu’il se sera probablement fait tuer à un carrefour, mal protégé par un camion éventré, et pris pour cible par un tireur allemand aussi isolé que désespéré. Elle pense à son petit voisin de 15 ans et demi, qui jouait au capitaine dans les jeunesses hitlériennes, parti avec un autre soldat âgé de 18 ans en criant qu’ils allaient défendre la ville.

Les Berlinoises ne parlaient jamais du passage des Russes parce que toutes savaient. L’humiliation et la honte, et une douleur insurmontable, comment leur dire « on vous oublie ? ». Et après avoir subi les viols, elles subissaient le rejet de la société.

Elle habitera une petite ville dans un petit immeuble avec un petit travail sans jamais se marier, sans jamais avoir de vraies amitiés, avec ses petites boîtes de médicaments et ses petites envies de se suicider, et sa grande solitude face à ses souvenirs. Dès qu’un mot en russe était prononcé, elle paniquait. Jamais, jamais elle ne descendait dans une cave, lieu d’épouvante. Elle ne parlait pas, alors elle lisait. Elle décida de n’avoir pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle d’un dictionnaire. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait six années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 20 volumes, avec un supplément et un atlas, de la Brockhaus Enzyklopädie, la 15ème édition publiée en 1935. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale, comme si elle entrait au couvent, retraite qu’elle répéta huit fois dans sa vie. L’encyclopédie avait 24 000 pages, textes sur deux colonnes en très petits caractères, elle lisait huit pages par jour.

Elle aimait les mots parce que les mots la rattachaient à une autre vie. La lecture de la définition des mots avait ce pouvoir anesthésiant dont elle ne pouvait plus se passer, et mettre des mots bout-à-bout, dans l’ordre d’un roman, elle n’en avait pas l’envie, en morte qu’elle était. Elle n’avait pas la témérité de rentrer dans un récit, elle les avait tous vécu, en panorama. L’état des choses ? Tout ce dont on a besoin c’est une histoire, disent les scénaristes de cinéma.

A 97 ans, elle peine à lire les mots serrés de sa Grosse Brockhaus, elle prend une loupe, elle s’endort ; une vie entière dans des mots inusités qui subsistent sur l’image du visage d’un jeune homme de 17 ans à qui elle n’a pas trouvé un moyen de dire adieu.

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