En vain, d’Alsace ; épisode 58 : UN MEC SIMPLE

Ambroise Perrin

On l’a traité de tous les noms, d’abord des insultes, puis ce furent des propos racistes et, « on ne sait jamais il en est peut-être », antisémites. Comment répondre si ce n’est filer en rasant les murs ? Aller se jeter dans l’Ill, de dégout ou de désespoir devant tant de bêtises ? Dénoncer ces deux zigotos qu’il a la charité de prendre pour des imbéciles plutôt que des xénophobes patentés ? Porter plainte oui il le faudrait systématiquement, ou au moins faire un signalement ! Heureusement il y a des associations qui répondent à ces détresses, d’abord une écoute, puis des conseils juridiques s’il le faut. On lui conseilla donc d’écrire, mais il avait une trop haute estime en la littérature pour en faire une thérapie. Il a alors participé à un concours de nouvelles, dont le thème était justement cette année « le rejet des autres dans la vie quotidienne » et il a intitulé son texte « un mec simple ». Voici.

Aux caisses, un coup d’œil. S’il y a une grosse Noire, avec de gros sacs et un caddie rempli de deux enfants, ça va coincer, y’a toujours un truc qui merde, prendre l’autre file. Ça n’a pas loupé, une histoire de barre-code en promo, je suis dehors, elle n’a pas bougé et ça braille. Et bien-sûr dans le caniveau ensuite, le paquet de chips renversé, et moi le héros, je récupère le chiard et le rend à sa maman, merci Monsieur, vous êtes bien aimable ; j’adore rendre service.

J’adore aussi l’équipe de France, mais c’est dingue, seul le gardien est Blanc, tous Blacks, et c’est le Café-Au-Lait qui marque et Macron qui se vante « vive la France », les Blancs ce sont les remplaçants ! Celui-là le Black s’il rate le penalty, on le renvoie dans sa jungle jouer avec les singes une banane dans le cul ! ? Avec les potes, on se marre, oubah ! oubah !  

Dans la bande, y’a des meufs parce qu’on n’est pas des pédés. Les soirs de biture après le match, ça passe à la casserole, faut bien que jeunesse se passe, de toute façon toutes des salopes. Ça n’empêche pas de les ramener en bagnole à la maison, une dernière pipe au volant, on n’est pas des chiens, dehors, c’est dangereux, la nuit, y’a tellement d’Arabes. Faut être sympa quoi…

Je suis marié, jamais de violence contre les femmes, jamais, je suis contre les hommes qui battent leur femme. Enfin, ma femme, parfois, elle me fait chier, mais chier, quelle connasse, on est en bagnole et il faut qu’elle m’emmerde avec des conneries, elle la ramène avec un truc à la con, ça m’énerve, je suis au volant et patati et patata, et tu devrais faire ci, et je t’avais bien dit ça, j’arrive à un croisement, elle est dangereuse cette conne et bing, une bonne mandale dans la gueule c’est parti tout seul, putain elle saigne et le gosse à l’arrière, c’est rien petit, papa et maman discutent, c’est rien qu’elle répète, regarde dehors, mon chéri…

Le week-end, on se retrouve dans les bois à faire la guerre. Enfin, on s’entraîne avec tout le bataclan (lol !), les battle dress, les poignards RZM Obersturmbannführer, les battes de baseball, dans le cul mon pote, pas de bière, pas de shit, cent pompes le matin, close-combat et les conférences sur Wagner, pas les Walkyries mais Prigojine, le rêve, tirer des balles pour de vrai, avec de vrais ennemis, et pas dans des cibles en carton au fond du ravin.

Certains vont dans les manifs foutre la merde, apprendre à taper et à dégager, sentir les flics qui arrivent par derrière, casser mais rien voler, juste l’adrénaline. Le plus drôle c’est le lendemain, sages comme des images, à aider les vieilles dames à traverser la rue, merci jeune homme, heureusement qu’il y a encore des gens comme vous.

Et les Juifs ? Là aussi, on a eu des conférences, c’est assez compliqué parce que ce n’est pas évident, on apprend plein de choses, on ne savait pas qu’ils étaient partout. Chez nous dans le groupe il y en a qui se détestent, des clans les uns contre les autres, mais à part ça, tous ensemble, on déteste les Juifs. Pas la peine de comprendre, c’est eux qui ont le fric, la politique, les journaux, tout.  Le pied c’est quand un curé est venu nous expliquer que c’est les Juifs qui ont tué le Christ et que les camps à Auschwitz, c’est super exagéré. Bon n’empêche que dans mon immeuble, il y a des Juifs, je les connais, ils sont cools, aucun problème, je me demande même si la syndic elle n’en est pas, en tous cas, elle gère vachement bien le plombier et la boîte qui a refait les peintures de l’escalier, alors on ne peut pas dire qu’on est raciste. On s’est même cotisé pour des fleurs et la remercier ! Youpine, ça, ça m’a bluffé, pas grave, faut faire comme si de rien n’était, ça nous arrange.

Un autre truc pour dire qu’on est des gens bien, on organise des soupes populaires, comme les Restos du cœur, des soupes de légumes bien chaudes, sur une carriole, dans de grands gobelets en carton, et on se marre, dans la grosse casserole, il y a un jambonneau et des lardons, ben ouais mon pote, on est en France ici, mon pote, tu veux de la soupe, ben c’est avec du cochon, dans le cochon tout est bon, sinon t’as qu’à prendre un kebab, mais même pour les bougnoules, c’est pas gratuit, alors tu choisis, t’as faim ou non ? Une fois encore je ne suis pas raciste, on a des potes qui rentrent de Turquie (chut ! Ils étaient un peu plus loin), ils ont fait le Jihad, ils nous racontent, l’entraînement, les Kalachs et tout, c’est génial ! Bon, on sait que c’est craignos, on ne les a vus qu’une fois, on était vachement baba.

Les mecs ils ont des couilles, ils se vantent un peu avec leur truc de décapitation de mécréants, on se doute bien qu’ils en rajoutent parce que nous dans le fond, on est des mécréants. Y’a juste des gens qu’on n’aime pas, on a le droit de le dire, non ? On est en France, c’est la liberté, merde, ici.

On est du quartier. Pendant un demi-siècle, les bourgeoises du quartier envièrent à ma mère son fils tellement sage. C’est moi, pour des clopinettes je monte les courses à l’étage, je répare la bagnole, je cherche les gosses à l’école, je bricole les fusibles après le passage du contrôleur. N’empêche, j’ai un casier comme une facture de garagiste, mais quand je sors, je fais tout à chaque fois pour me ranger. Je suis tombé trois fois, toujours pour la même connerie, un mec qui s’affale, je lui filerai bien un coup de schlass, mais je risque de ramasser le bouchon.

Je termine par une histoire marrante, vraiment pas méchante, un jour, un rebeu demande une bière dans notre rade, et quand le mec sort, le patron, il casse le verre d’un grand coup et il fait « dans celui-ci, plus personne ne boira » … La rigolade quand j’ai dit « s’il ti pli missié, timi donnes oun biiire ? » … Alors, tu le casses ce verre ? Dis donc, si t’as 30 clients comme ça l’après-midi, faudra des pailles !

On s’est marré ! On est vraiment une bande de mecs vachement bien. Bon, je sais que c’est difficile de dire qu’un salaud c’est un mec sympa.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 58 : UN MEC SIMPLE

  1. « Pendant un demi-siècle, les bourgeoises du quartier envièrent à ma mère, son fils tellement sage », faut-il te Félicité, comme à Pont- Lévêque? hahaha JLH

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  2. Bien ramassées en bouquets toutes ces paroles, bien décrits les comportements, les excès en tous genres, sans aucune étincelle d’intelligence, donc de mesure…la France masculiniste dans toute sa splendeur ! mais au fait, comment votent elles ces belles personnes ? je suis preplexe !

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