En vain, d’Alsace ; épisode 55 : LA MALHEUREUSE DU PONT SAINTE-MADELEINE

Ambroise Perrin

L’Ill n’était pas bleue miroir du ciel mais brune des sables des collines vosgiennes, et verte par les algues qui proliféraient. Du Quai des Bateliers on vit un cadavre qui dérivait, gonflé, sur le dos, seuls un nez et des cheveux couleur noir de jais flottaient mollement en longeant l’embarcadère derrière la Cathédrale.

Il avait tant plu, l’eau était haute, la rivière prête à déborder, la navigation arrêtée et les touristes dépités. Le cadavre restait accroché aux branches qui baignaient, nonchalantes, dans le flot paresseux, (petite phrase pseudo romantique pour décontenancer les témoins intrigués).

De suite les téléphones portables crépitèrent, les pompiers, sirènes stridentes, quittèrent rapidement leur caserne de Finkwiller, jusqu’à la berge près du château de Rohan. « Ce n’est pas un spectacle, Madame » gronda l’un des plongeurs, intimant l’ordre de ne pas le filmer.

Un canot pneumatique gris fut mise à l’eau, les pompiers s’harnachèrent, sur le pont qui enjambe la scène on ne put s’empêcher de photographier mais personne ne distingua vraiment le moment où le corps passa de l’eau à l’embarcation, couvert décemment d’une couverture de survie. Pas un mot, les hommes du feu, dans ce qui parut comme une maîtrise totale de l’ensemble de leurs gestes, regagnaient déjà leurs fourgons. Deux voitures de police vinrent se ranger derrière. « Un officier de police judiciaire » murmura un spectateur averti. « C’est compliqué lorsqu’il y a un mort. Ils vont l’amener à la morgue ? C’était un homme ou une femme ? Je l’ai en gros plan ! C’est un suicide ou un accident ? »

Épitaphe plus curieuse qu’indécente, pour une Strasbourgeoise, oui une femme désespérée, qui s’était jetée, malheureuse, en pleine nuit dans les eaux bouillonnantes près des vieux moulins et des glacières, un peu plus haut dans le charmant quartier arpenté par des touristes, heureux, que l’on nomme la Petite France.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 55 : LA MALHEUREUSE DU PONT SAINTE-MADELEINE

  1. J’ai vu un bateau gris sur l’Ill en bas de chez nous, juste à côté de la passerelle, avec un homme dedans qui semblait suivre les évolutions d’un plongeur qui parcourait les fonds de la rivière, je ne sais pas ce qu’il cherchait…

    J’ai lâché l’affaire, je n’ai pas de goût pour les choses morbides, goût partagé souvent hélas par quelques automobilistes quand il y a accident, au risque de provoquer des sur-accidents

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