En vain, d’Alsace ; épisode 54 : FÊTE DES MÈRES

Ambroise Perrin

Quand la maman de sa maman est décédée, donc sa grand-mère, il avait presque sept ans. Aujourd’hui, c’était il y a exactement 64 ans, un anniversaire auquel il pense chaque année. Une fidélité qui, maintenant retraité, lui paraît évidente. Et surtout ce 10 mai 1960, c’était comme si c’était hier. Il avait vu son grand-père au bord de la tombe frappant de sa canne le rebord en granite « Hélène, Hélène ich komm, j’arrive, Hélène, je viens, attends-moi… » Il se répétait la scène, le grand-père tenant d’une main l’acacia qui surplombe la fosse, il voit le cercueil qui descend un peu de travers, les cordes qui remontent…

Sauf qu’aujourd’hui, en lisant le journal intime de son père, l’agenda en cuir noir témoin d’une vie entière, il lit sans aucune équivoque que lui, l’enfant, il n’a pas assisté à l’enterrement, il est resté pendant trois jours à la garde de la voisine Madame Lembach ; un enterrement ce n’était pas un spectacle pour un enfant ou plus prosaïquement, les parents avaient bien d’autres tracas qu’un gamin probablement encombrant.

Donc pendant toute une vie, il avait vécu avec un souvenir, qui certes lui appartenait, mais qu’il avait inventé. À sept ans il s’était approprié la mémoire de sa grand-mère chérie et si on lui avait demandé de jurer au tribunal, oui il avait été présent ce jour-là…

Ce temps perdu qu’il vénérait avait été formé par des bribes de conversations des adultes, recueillies innocemment lors de réunions de famille ; il en avait gardé une sensation qui avait certainement un peu nourri sa formation d’adulte. Sa mémoire volontaire avait cru pouvoir percevoir avec netteté la réalité d’un petit épisode banal, un événement qui comme tant d’autres jalonne les enchaînements quotidiens d’une existence.

Il venait de comprendre que ce temps retrouvé, qui le passionnait tant dans ses lectures de Proust, c’était cette mémoire affective involontaire qui lui donnait le privilège de revivre le passé plutôt que de le reconstruire « avec des preuves ». Il s’était fait un roman dans la tête : par conséquent la seule vie réellement vécue, c’était celle de la littérature.

D’autres images firent alors une farandole dans ce retour vers le passé. Les images qui surgissent de sa mémoire racontent des histoires et les histoires dont il se souvient créent des images. Ce n’était pas seulement le temps qui était perdu. Quand il avait invité ses parents à Chicago où il était assistant à l’Université, sa maman avait disparu au détour d’un quartier commercial. Au bout de deux heures de panique, son père, anticlérical féroce, se mit à genoux sur le trottoir pour prier le Notre-Père et le Je Vous Salue de son enfance. Probablement efficace puisqu’on retrouva la maman chez un coiffeur, loin d’Al Capone, sous un casque à bigoudis, avec une dame qui lui polissait les ongles et une autre qui lui apportait non pas un thé ou un café mais une Bud pas trop froide, comme elle l’avait commandée, grâce à son anglais appris avec des soldats américains à Wissembourg, à la fin de la guerre.

Autre souvenir, le petit frère de quatre ans qui s’est perdu lors d’un voyage en Tunisie… Il s’était échappé dans le souk de la médina, on retourna sur ses pas dans les ruelles dont on confondait chaque croisement, mais oui on l’avait vu le petit blondinet rouquin, regardez : il est là, assis sur un tabouret, à passer la brosse sur les chaussures de passants hilares, encouragé par le cireur sur le pas de son échoppe, et qui avait eu la gentillesse de céder aux caprices du gamin : « maman regarde, j’ai déjà deux pièces, pour toi, pour la Fête des Mères » … Et le Carambar qu’on avait laissé au fond de la poche arrière du pantalon pour qu’il ramollisse, et qui passa par la machine à laver : de belles taches brunes sur le postérieur, pour toujours.

Une bouffée de chaleur le subjugua, la vie est belle, il faut en profiter. Il renifla le bouquet des frivoles réminiscences du cuir du carnet noir. Comme un refrain, un mot revenait, le temps perdu, le temps perdu. Et puis voilà, surgit alors cette chanson du temps où il devait se coucher de bonne heure. On la chantait sans en connaître les paroles sur le chemin de l’école. On connaissait le nom de ce chanteur qui ne se prenait pas au sérieux, Henri Salvador. La chanson racontait une histoire impossible à croire, avec un suspens de pacotille de cinéma, ceux qui avaient la télé et ceux qui ne l’avaient pas pouvaient en partager l’intrigue, une chanson qu’il avait oubliée toute sa vie d’adulte. Le rythme de la musique se faufila entre les paroles si balourdes, il était ému, il murmura Rosebud en retrouvant ces traces d’une enfance longtemps niée.

Dans sa vie il avait tout eu, sauf cette pièce, perdue, du puzzle de l’amour de sa maman, la chanson devenait une chorégraphie en noir et blanc, et il osa se dire que sans se presser, avec son cheval et son grand chapeau, son grand lasso et son vieux banjo, Zorro est arrivé !

3 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 54 : FÊTE DES MÈRES

  1. Souvenir commun ou pas ? Mémé est morte, celle qui fût toujours à nos côtés, nous étions en vacances au bord du Léman, laissés seuls, adolescents « encombrants », privés du rituel des obsèques. Des années après, je n’ai rien pu imaginer, car il n’y avait pas eu de paroles pour raconter. Mémé escamotée ! C’est sur le divan d’un psy que j’ai enfin pu l’évoquer, à travers les larmes…

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  2. C’est vrai qu’on se persuade souvent que le rêve est réalité. Je connais quelqu’un qui affirme avoir été présent à Berlin lors de la chute du mur le 9 novembre 1989, alors que le lendemain de cette date historique, il était encore en escale dans les Vosges, étape sur la route le menant en Allemagne pour baigner dans l’effervescence d’un évènement aux conséquences planétaires.

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    1. Là il s’agit plutôt d’une imposture ! Mais la fiction, si l’on a la velléité de faire un travail d’écriture littéraire, comprend souvent, consciemment ou non, des parts de nous-mêmes, des souvenirs… on résume souvent cela facilement en citant la madeleine de Proust. Sur le ´rosebud’ de la fin de Citizen Kane, Lacan a écrit un très beau texte, je l’ai survolé hier en inventant cette histoire de Fête des Mères, et je vais prendre le temps de le lire maintenant ! Comme toujours tout est inventé, sauf la date, 10 mai 1960 … (et Zorro, c’est parce que mon voisin étudiant passe les oraux en ce moment, du coup l’air me trottait dans la tête)

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