Ambroise Perrin
Le prof de français, qui était aussi notre prof principal,– c’était en sixième au début des années 1960, a envoyé Cefalu chez le concierge chercher de la craie. « Écoutez bien, c’est grave, il va falloir être très gentil avec votre camarade Ferdinand ». C’est drôle, jamais les profs ne nous appelaient par notre prénom. « Oui, je viens de l’apprendre, ses parents ont divorcé, alors je compte sur vous pour bien comprendre la situation ».
Quand Cefalu est revenu de la loge, trente-et-une paires d’yeux le cajolaient avec des bouffées de tendresse qu’aucun d’entre-nous ne soupçonnait pouvoir retenir dans les insouciantes entrailles de nos sentiments. Le divorce ! Le mot faisait plus peur que le récit de la guerre que l’on subissait tous à la maison… Le divorce des parents, c’était plus dramatique qu’une bataille de tanks Tigre Panzer ou un combat au corps à corps, avec le poignard des Totenkopf, dans la neige de Russie.
Oui, on allait être très gentil avec notre copain ! Comme lorsque l’on apprenait qu’une grand-mère était décédée et que l’on portait un ruban noir cousu sur le manteau.
À la récré, bien entendu, on l’a assommé de questions, il ne savait pas, c’est son père qui était allé voir le proviseur, il ne pouvait pas dire ce qui allait changer pour lui et ses frères et sœurs. Son père gueulait parfois quand il rentrait, parce qu’il était ingénieur dans plusieurs usines partout en France, et sa mère, elle n’arrêtait pas de pleurer, mais le divorce il ne savait pas, ils n’en avaient jamais parlé dans la famille.
Après quelques jours, le divorcé, –c’était devenu son surnom, avait moins de copains qu’avant, un peu comme s’il était devenu contagieux. On avait tous envie d’aller le jeudi après-midi chez lui pour voir une maison de divorcés. Mais après quelques semaines, ou peut-être un mois ou deux, au retour des vacances de Pâques, on avait un peu oublié et on avait arrêté de parler à voix basse dès qu’on l’approchait, et de lui passer le ballon pour le consoler, et de créer autour de lui comme un nuage de respectueuses condoléances.
En l’observant bien, il n’avait pas changé et aucun d’entre nous n’avait une idée précise de ce qu’étaient des divorcés, on devinait juste que c’étaient des parents qui ne vivaient plus ensemble, qu’ils étaient la honte de la société et que c’étaient les enfants qui en souffraient.
J’y pensais l’autre jour en écoutant un 33 tours de Tammy Wynette en m’amusant à m’étonner du temps qui passe. L’évolution de notre société ce sont des petites phrases du genre « personne n’avait le téléphone dans l’immeuble, il fallait aller à la Poste, ou si c’était urgent chez la bouchère ». Oui on dit que la vie bouge, on est peut-être plus heureux aujourd’hui, ou simplement moins pauvre qu’il y a 50 ans.
Ma petite fille m’a demandé, dit Papy, pourquoi papa et maman ne divorcent pas, les autres à l’école ils ont tous deux maisons à Strasbourg, et deux papas et deux mamans, et à Noël ils auront plus de cadeaux !
drôle (la fin), touchant (la première partie) et sociologique à la fois ! bravo, max
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