En vain, d’Alsace ; épisode 52 : SES ILLUSIONS DE BONHEUR

Ambroise Perrin

Elle avait une propension à se prendre pour le personnage du livre qu’elle lisait. C’était un exercice physique parfois compliqué, mais elle interprétait son rôle avec conviction, sans crainte d’incongruité. Dans le quartier on s’amusait de son excentricité.

Le café Brant était son théâtre, elle y donnait ses rendez-vous. Son enthousiasme débordant ne détonnait guère dans la Nef des Fous. Elle imagina très vite que la désinvolture des clients du café était une marque de respect et de discrétion pour son talent ; par courtoisie on n’importunait pas la star, qui devait certainement apprécier d’avoir le loisir de jouer à quelqu’un de tout simplement ordinaire.

Mais cette imagination exaltée n’était pas à la hauteur de son ardeur, car elle était banalement laborieuse. Pour jouer Madame Bovary, elle posait le DVD avec Isabelle Huppert sur la table et interpellait les garçons par d’affectueux « Rodolphe, Léon » que ni Florian ni Bernard ne comprenait. Après avoir puisé dans Balzac, Zola et George Sand, attifée de pauvres costumes, estimables dans une classe de théâtre de collège mais ridicules au Parnasse strasbourgeois, elle s’aventura dans Bérénice et puis choisit Ophélie, la copine de to be or not to be…

Baudouin, le patron du Brant, eut la charitable idée de lui proposer d’annoncer en arrivant le nom de son personnage aux serveurs, puisqu’elle allait rester du matin 9 h jusqu’à la fermeture passées 21 h, à la même table. Parfois elle recevait un partenaire de scène venu prendre un café, c’était un journaliste ébloui par une vedette un soir de triomphe ; ou une assistante sociale en mission chez la vieille tante qui attend dans le hall d’entrée de l’Ehpad. 

À chaque changement de service, elle laissait de généreux pourboires pour compenser le nombre réduit de consommations qu’elle commandait. On peut imaginer que toute la journée, elle lisait l’ouvrage de son personnage du jour : non, si le livre était bien en évidence à côté de son infatigable expresso, elle ne l’ouvrait pas. Pénétrée par son rôle, elle fixait, de la scène, les spectateurs qui entraient et sortaient, intrigués par son regard insistant, détournant parfois les yeux ou au contraire la saluant comme on le fait d’une personne dont on ne se souvient plus ni du nom ni des circonstances d’une précédente rencontre, mais à qui on témoigne cependant une connivence hésitante et un prudent sourire.

Elle aurait aimé que l’on dise qu’elle faisait partie des meubles, elle était aimablement admise dans sa gentille folie, une sorte d’attraction qui ne gênait guère. Elle ne manifesta jamais d’agacement à cette indifférence et appréciait lorsque, moins par curiosité que par complicité, on lui demandait « alors aujourd’hui ? Dora Bruder ! Ah, Modiano, j’adore, vraiment…, mais vous ne vous ennuyez pas toute la journée à rester là, comme cela ? »

Elle avait peut-être un secret, elle lisait la nuit, et le jour elle se repassait le film du roman dans la tête, avec les entrées et les sorties des personnages par la porte battante du Brant, à deux enjambées de sa petite table ronde, la seule couverte jusqu’au soir d’une nappe en coton blanc bien repassée. 

Un jour, après une assiduité de trois mois sans faille, elle ne vint pas. Son mari que l’on n’avait jamais vu passa le soir même à la fermeture et c’est ainsi que l’on apprit qu’Emma, au petit matin, un livre à la main, s’était suicidée. 

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 52 : SES ILLUSIONS DE BONHEUR

  1. Je connaissais Christophe Feltz habitué à présenter ses aventures théâtrales et musicales pendant quelques années au café Brant, il a donc fait une émule, passionnée par des personnages de la littérature, ou bien cela est il imaginaire? c’est réussi, on la voit imaginer son personnage du jour, incluant les personnes présente comme des figurants dociles et bienveillants.. La chute (sic) imaginée ? est tragique. La fréquentation des grands personnages est dangereuse !!

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  2. Tous mes épisodes, invention, ce n’est pas du reportage mais modestement de la littérature. Le café Brant choisi pour la Nef des fous. Le tragique du suicide de Emma, c’est Madame Bovary. Je ne raconte que des histoires, merci de ces lectures bienveillante !

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