En vain, d’Alsace ; épisode 51 : LES TOURMENTS DE JUTTA ET LES CANARDS DU SCHAFTHEURHEIN

Ambroise Perrin

Il y a vingt ans encore, comme pendant des décennies auparavant, elle aurait eu la visite du maire, pressé, avec un panier surprise, flanqué de l’adjointe, parfumée, avec un bouquet forcément énorme. Et quelques jours plus tard sa photo dans le journal avec une légende aussi floue que son sourire. Oui, demain, la voisine du village fête ses 100 ans, et franchement à Rhinau, comme on dit en alsacien, ceux qui dansent, dansent ensemble, mais ceux qui pleurent, ils pleurent tout seuls.

Et se lamenter, elle connaît la Jutta. Elle a toujours eu l’impression d’être du mauvais côté du Rhin, un prénom allemand et un nom français, Gilliot, son arrière-arrière-grand-père, François, avait été notaire, et il avait construit la plus belle maison. Mais elle était née plus loin, dans une petite grange côté allemand, avant Kappel, dans des pâturages qui dépendaient de la commune française. Aujourd’hui, avec les bras du Rhin qui ont changé de lit à cause du barrage, il faut traverser sur un bac pour y accéder. Et tous ceux qui changent de lit…

Pendant la guerre, sa meilleure amie, Ilse, avait été membre de la prestigieuse Bund Deutscher Mädel. Elles avaient 20 ans, une bonne place à l’usine List, où elles fabriquaient des boutons pour des bombes, et surtout, elles avaient plein d’amoureux, souvent des soldats avant qu’ils ne repartent au front. Après la guerre, Ilse a eu des ennuis, Jutta aussi. Ilse a changé de vie en Allemagne, Jutta a commencé à être seule, parce qu’à Rhinau, on savait ce qu’on savait. Elle prit un mari insignifiant, elle eut 4 enfants, le mari est mort de la tuberculose et les 4 enfants sont partis, l’aîné en Australie, les autres ailleurs.

La centenaire, ça fait exactement 27 ans qu’elle vit dans la même petite chambre, sombre, rance et écaillée, au premier étage de la maison de retraite. Elle n’a pas besoin de l’ascenseur et on dit qu’elle n’est pas aimable. La directrice, elle l’a connue gamine la Marguerite, n’est guère aimable non plus, alors elles se détestent.

Demain, je rendrai visite à Jutta avec son gâteau préféré, une épaisse tarte au fromage au goût de vanille et d’eau de rose ; l’infirmière dira « vous nous enterrerez tous, Jutta » et puis « il faut qu’elle fasse sa sieste ». J’attendrai que la vaniteuse brancardière ait le dos tourné pour poser des questions à la vieille dame, des choses banales qu’on ne lui demande jamais j’imagine, si elle allait se baigner au Geissenköpflen, dans quelle rue le premier feu rouge a été installé au village et si c’était vrai qu’elle avait été monitrice d’escrime chanbara à la salle polyvalente. Et si pendant la guerre elle savait pour les juifs. Si elle pensait que les Allemands allaient être victorieux. Si des gens lui avaient fait des reproches pour ses amoureux un peu nazis. Si elle avait eu peur qu’on lui rase la tête. Si elle pensait que cela avait été un péché d’être amoureuse de gentils garçons ennemis.

Elle me dira juste qu’elle veut faire un tour à vélo jusqu’au Schaftheurhein pour donner du pain sec aux canards. Elle s’endormira au milieu d’une phrase et je penserai qu’elle ne m’a pas dit grand-chose pour raconter son histoire.

4 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 51 : LES TOURMENTS DE JUTTA ET LES CANARDS DU SCHAFTHEURHEIN

  1. Bravo ! Peut-être que Jutta rêve de faire un tour de manège au Europa-Park tout proche, après avoir traversé le Rhin sur le bac de Rhinau-Kappel : Fährman, hol über !

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  2. Excellent ! La vie simple et vraie des petites gens qui ne se posent pas de question, qui se laissent flotter au fil du temps qui s’écoule dans le puissant courant de la grande histoire et qui, un moment donné peuvent être appelés à témoigner en toute liberté, en absence donc de tout jugement. Oui, c’est le chemin de vie de la grande majorité des humains qui n’aiment pas se compliquer la vie. Carpe diem !

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