Ambroise Perrin
Le jour de ses 82 ans, il ne se passa rien. Deux ans auparavant, les enfants étaient venus, avec leurs progénitures plus numérisées qu’affectueuses, il les avait tous embarqué au restaurant avec 80 bougies, et le soir rebelote, resto avec les voisins de l’immeuble. Les amis, cela faisait un moment qu’ils ne se déplaçaient plus en déambulateur.
Joyeux anniversaire ! Cette année il contemple les rayons de livres dans son salon. Il possède une collection quasi complète des Pléiades, et des albums Pléiades, un peu par jeu, mais surtout parce qu’en matière de littérature tout l’intéresse. Bien sûr il n’a pas tout lu -et c’est d’ailleurs rare qu’on lise un Pléiade de la première à la dernière ligne comme un roman, mais il n’y a pas un volume dont il ne pourrait dire quelques mots sur l’auteur ! Oui il aime les livres, et il regrette de ne pas avoir passé plus de temps à lire, dans sa vie professionnelle aux horaires toujours déments.
Il avait entendu un Premier ministre affirmer travailler chaque soir jusqu’à minuit passé, mais que tous les jours, sauf exceptions diplomatiques, il prenait une heure, de 13h à 14h, pour lire un roman ; non pas un essai, non, un vrai roman, de la littérature, une hygiène d’esprit indispensable.
Les volumes Pléiades de sa bibliothèque sont tous comme neufs, sauf les trois tomes de la Recherche… Il avait été, en début de carrière, envoyé pour un mois en mission en Inde, et il savait qu’il allait beaucoup voyager dans le pays, sans beaucoup de bagages, et qu’il allait aussi perdre pas mal de temps entre différents rendez-vous. Il avait donc opté pour Proust, et c’était drôle de se souvenir que oui, s’il avait lu Proust en entier, cela avait été dans des temples hindous (tous les mêmes) ou des chambres d’hôtels moites, quand il y avait assez de lumière la nuit.
Il prend un volume récent, le tome 4 de la correspondance de Flaubert. Mais même avec une loupe, ce qui est un exercice extrêmement pénible, il n’y arrivait pas, c’était écrit trop petit. Il essaya avec d’autres volumes, même constat, pourtant son opération de la cataracte devait lui permettre de retrouver de bons yeux, mais non, il avait vraiment du mal à lire de si petits caractères. Cela voulait dire que la moitié des milliers de livres couvrant tous les murs de son appartement devenaient un crève-cœur pour ses yeux et les choses de son esprit.
Voilà tous les Pléiades dans des cartons, presque 982 volumes, chiffre officiel de la collection complète selon Gallimard ; pas question de les vendre sur eBay, Rakuten ou le Bon Coin, il va les offrir à la nouvelle bibliothèque de quartier qui vient d’être inaugurée sous le nom racoleur et à la mode de médiathèque. Tout rentre dans le coffre et sur les sièges arrières de sa vieille Volvo, il conduit encore sans problème, et il jubile à l’idée de la surprise que fera son don à tous les habitants du secteur. Il rencontre facilement le responsable de ce supermarché culturel nommé donc médiathèque, il lui raconte son histoire, voilà, je vous offre tous mes volumes de la Pléiade et les albums des auteurs, certains sont très rares, ceux des années 1950, ils valent pas mal d’argent aux enchères d’eBay, mais je ne veux pas d’argent. Cadeau ! Peut-être une petite plaque en bronze dans un coin pour immortaliser ma modeste générosité ? Au fait, il y aura certainement des doubles avec votre fond…
Le patron de la médiathèque l’interrompt, « mon bon monsieur, si votre ramage se rapporte à votre plumage… non, il lui dit : je vous interromps, c’est très sympathique de votre part, mais vous savez les Pléiades, aujourd’hui, plus personne ne les lit ! Pour constituer le fond de la médiathèque nous avons sondé nos clients (sic, quel horrible mot pour la culture !), personne n’a mentionné cette collection, d’ailleurs nous n’en avons aucun ici. Vous savez, notre choix, c’est d’être populaire. Là par exemple ce sont des piles de mangas, non pas sur des rayons mais entassés au sol, les jeunes aiment cela, et c’est très demandé.
Le « médiatécaire » prend un volume en main, observe la fine couverture de cuir, et la jaquette transparente, « Les œuvres complètes de Julien Green »… D’ailleurs vous comprenez, si un livre n’est pas emprunté pendant un an, on le désherbe, oui c’est le mot, pour faire de la place aux nouveautés.
Désespéré, le donateur tente d’argumenter, mais justement si vous présentez des Pléiades, vous inciterez peut-être des lecteurs à découvrir d’autres auteurs… Oh vous savez, tout est sur internet ! Julien Green, c’est les Verts ? Peut-être à Strasbourg, cela intéressera quelqu’un, mais je ne suis pas certain…
Notre collectionneur bigleux et généreux est effaré. Déjà en 1966, Gaston Gallimard avait déclaré que le lectorat dit cultivé n’était plus en nombre suffisant pour assurer la pérennité de la collection Pléiade, la Rolls-Royce de la littérature !
L’air goguenard de son interlocuteur l’exaspère et lui donne l’envie de lui foutre des baffes. Tout juste s’il n’entend pas quelque chose comme « allez Papy, ramenez vos cartons à la maison » …
Il décida donc de monter des murs de Pléiades comme un labyrinthe dans son salon avec des tours aux empilements dramatiques, tragiques comme celles de Septembre Eleven, ou des tours de magie en se voulant optimiste, des tours de rein en lumbago, des Tours de France en maillot jaune. Elles tenaient en équilibre sur le parquet de chacune des chambres de son appartement, et son esprit bouillonnait et divaguait.
Il avait subi un camouflet, une humiliation, une avanie (et framboise). Il se sentit pour la première fois dans la peau d’un pauvre petit vieux et imagina de se venger de cette ville Capitale mondiale du livre si arrogante, avec pour alibi l’hypocrisie d’un titre de bibliothèque idéale pour nommer la grande bibliothèque municipale nommée Malraux. André Malraux qui disait des Pléiades : « c’est la bibliothèque de l’admiration ».
Malheureusement situation très actuelle . Merci pour vos messages ,toujours variés, étudiés , et qui posent question , si l’on veut bien…
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merci de votre commentaire : la fiction et l’imagination permettent effectivement d’approcher des situations très actuelles: la solitude, dans le temps perdu et le jeu du hasard…
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