En vain, d’Alsace ; épisode 45 : LE DROIT AU MALHEUR 

Ambroise Perrin

T’as l’air triste, qu’on ne cessait de lui dire, tu tires la gueule ou quoi ? Les malins lui sortaient le Spleen de Baudelaire, les prudents s’enquerraient d’une grave maladie ou d’une perte douloureuse qu’il fallait surmonter. Ben non, il n’avait juste pas envie de sourire, de montrer que tout allait bien, ces traces insolentes de bonheur, l’art factice d’une vie apaisée. 

Il aurait pu s’habiller en gothique, porter des chapeaux noirs, du crêpe sur la manche, se maquiller de blême, les dents cariées, les semelles trouées, l’air du vagabond portant dans sa solitude tous les malheurs du monde. 

Rien de tout cela. Il avait un bon petit job dans l’administration de la mairie annexe du quartier des XV, il traversait le magnifique parc de l’Orangerie pour rentrer chez lui, il aimait sa femme qui le lui rendait bien, les enfants étaient affectueux et réussissaient à l’école, il prenait le tram les jours de pluie et traversait Strasbourg à vélo, il picolait parfois avec les copains et il commençait à la quarantaine d’avoir de la bedaine. 

Mais il était triste, il montrait qu’il était triste, il transpirait ostensiblement la tristesse, comme si une vie intérieure morbide, telles les tentacules d’une pieuvre, à chaque instant jaillissait subrepticement de tout son être. 

Pourquoi n’aurait-on pas le droit de tirer la gueule et d’emmerder les autres ?

3 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 45 : LE DROIT AU MALHEUR 

  1. Bonjour Ambroise,

    J’espère que tu vas bien.Comme toujours, je lis chaque épisode avec beaucoup de plaisir.Ce matin, j’ai lu celui-ci en buvant mon café, bien à l’aise.Un luxe que l’on peut s’octroyer à la retraite! Je le trouve particulier, ce dernier.Tout d’abord parce qu’il se termine par une question ouverte, ce qui nous amène à plein de réflexions.Et oui…la vie est belle mais parfois, je trouve que dans cette société, axée sue le paraître, on n’a plus vraiment le «droit » de dire que cela ne va pas.Voilà, tu m’as amenée à plein de réflexions ce matin. J’ai adoré le numéro quarante!Cela m’a rappelé plein de bons souvenirs sur mon permis de conduire que j’ai obtenu à mes dix- neuf ans. Cela ne me rajeunit pas! Pour me le payer, car l’auto- école coûtait cher, j’avais pris un job d’étudiant dans un resto le dimanche midi.Mon père n’était pas heureux car il trouvait que cela ne se faisait pas pour une fille «  bien » de servir dans un restaurant…Quelle histoire ! Je te raconterai cela en détails! Je te souhaite une très belle journée.A bientôt Bises. Christine

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