En vain, d’Alsace ; épisode 43 : Le PÈRE ET LE FILS

Ambroise Perrin

Quand la bonne du curé fut enceinte, un jeune homme vint habiter au presbytère et disparut peu après l’accouchement. Dans un village d’Alsace des années 1960, on reproduisait encore beaucoup les faux-semblants un peu moyenâgeux d’avant-guerre, et si tout le monde savait, personne ne parlait, car on l’aimait bien le curé de Schleitdorf. Et pour la Marie, de Trimbergheim, il n’y avait ni mystère ni immaculée conception. 

Ce fut un gentil petit garçon, toutes les dames patronnesses le choyaient, et personne ne cherchait à observer ses yeux ou le nez pour voir s’il pouvait ressembler à un papa. À 6 ans, en restant debout pour toucher les pédales, il jouait de l’orgue le jeudi après-midi et quand le portail de l’Église restait ouvert, le village était fier de son petit prodige. 

Comme il avait le nom de famille de sa maman, à l’école on ne lui demandait pas de remplir la fiche de renseignements. La cruauté habituelle des moqueries de cours de récréation laissait le petit Pierre indifférent, à la maison on lui avait bien appris à ne pas répondre. 

Jusqu’au jour où le nouvel évêque se mêla de la paix dans le village. Le saint homme venu de Strasbourg annonça qu’une règle stipulait que « les curés changeassent d’affectation tous les neuf ans ». Cela faisait douze années que le curé était à Schleitdorf, il fut donc affecté à une paroisse dans le sud du Haut-Rhin, là où être alsacien ne voulait rien dire, puisque personne là-bas n’en pouvait comprendre la fierté. Un village au nom presque français qu’on ne voulait pas prononcer, et où il n’y avait ni messti, ni tarte flambée. Et où il y avait déjà une bonne, qui était bonne cuisinière et bonne croyante, et qui menait d’une bonne main de fer son presbytère. 

Le destin de la Marie fut donc de rester au village au service du nouveau curé, qu’elle détesta tout de suite, et qui pourtant avait eu la charité chrétienne de croire en l’histoire dramatique de son mari mort en Amérique dans un accident d’avion. Pour quand il sera grand, Pierre disait qu’il serait aviateur. Chez les scouts à Wissembourg, il était dans une patrouille avec un copain de Drachenbronn de la Base 901, là où volaient des avions à réaction allant si vite qu’on ne les voyait jamais. Le père du copain était militaire dans les radars et Pierre imagina que voler très haut au-dessus des nuages le rapprocherait de son propre père, ce qui, en fait, n’était pas tout à fait faux puisqu’on dessinait toujours Dieu caché dans un cumulus, « Notre Père qui êtes aux Cieux… » 

L’ancien curé venait très souvent rendre visite à ses anciens paroissiens et à son ancienne bonne, et à petit Pierre qui grandissait et qu’il couvrait de cadeaux. L’après-midi, ils allaient à l’Église jouer de l’orgue, et Pierre déchiffrait une toccata. Maintenant il maîtrisait toutes les pédales et les boutons de la console, il savait régler la soufflerie et le sommier et connaissait les noms de chacun des tuyaux dans le buffet. Des habitants se glissaient derrière un des piliers en grès, plus par indiscrétion que par esprit musical. Quand Pierre interpréta deux chansons de Polnareff à la suite de Bach, il y eut des ricanements et une rumeur indignée parcourut le village. Elle disparut avant même que « la Poupée qui fait non » et « On ira tous au paradis » furent fredonner par tous. 

Pierre se mit à collectionner les porte-clés, il fut celui du village qui en avait le plus, 413 au dernier comptage, car pour lui, les commerçants étaient contents de mettre un anneau publicitaire de côté, yo « Arme Biewele ». À la bibliothèque de la salle des mariages de la mairie, il lut très vite tous les Clubs des Cinq. Alors la secrétaire du maire, qui elle aussi adorait le petit Pierre, se débrouilla avec la facture des fournitures pour remplir les étagères de tous les volumes de la bibliothèque Rose, puis de la Verte, puis des Rouge et Or. 

Pierre faisait d’excellentes rédactions à l’école, pleines d’imagination. En composition de dessin, au crayon et à la gouache, il dessina un écureuil à côté d’une tulipe avec trois pétales et il expliqua que l’écureuil était l’animal préféré de sa maman, car il était très économe et prévoyant, et les trois pétales de la tulipe, c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 

Aujourd’hui, le garçonnet est un poète alsacien renommé, il a publié de nombreux recueils et a écrit des chansons qu’il joue à la guitare. Il est depuis des décennies professeur de français au collège de Haguenau. Sa maman est heureuse depuis qu’elle lui a dit qui était son vrai papa, le jour de ses 20 ans. 

Ils vivent ensemble, ils sont aujourd’hui grands-parents et ils forment un très vieux couple. On voit bien qu’ils sont toujours amoureux, quand ils passent en promenade dans les rues de leur village si prévenant. En une génération, la population a bien changé, même si les usines allemandes attirent encore un peu avec de bons salaires, qu’on écoute toujours du schlager sur la Südwestrundfunk et que le samedi immuablement on balaye devant sa porte, non, les gens ne se connaissent plus dans le village ; les jeunes qui sont tous partis pour la ville ne reviennent le week-end que pour retaper la vieille maison en résidence secondaire, et surtout, plus personne ne s’intéresse aux histoires des voisins.

Pourtant, la plus belle histoire du village, c’est celle de l’anniversaire des 10 ans de Pierre. Ce jour-là, une dame arrive en courant au presbytère, le curé doit venir tout de suite, le petit bébé qui vient de naître chez la fille des Muller va mourir, c’est le docteur qui l’a dit, et le curé doit le baptiser tout de suite, sinon il n’ira pas au paradis. Mais le curé n’est pas là. Alors Pierre, qui connaît bien le catéchisme, court avec la dame. À la maison du bébé, qui est tout rouge et dont la peau au lieu d’être fine et rose ressemble à une poire blette, Pierre va à la cuisine, prend un verre d’eau et le remplit à l’évier. Il dit, parce qu’il connaît le mot, je vais faire un ondoiement, même un enfant peut le faire, ça compte pour le paradis. La sage-femme dit oui, c’est vrai, c’est un rituel. Pierre verse le verre d’eau sur la tête du bébé et dit « c’est le premier des sept saints-sacrements ». Il fait le signe de la croix sur son front et prononce, comme s’il était au tableau à l’école, « je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Les parents, les voisins, le docteur, tous répondent « Amen ! ». Pierre était le seul qui ne pleurait pas.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 43 : Le PÈRE ET LE FILS

  1. drôle et touchant à la fois. J’aime beaucoup la phrase « si tout le monde sait, personne ne dit rien » ; ça résumé bien ce qui se passe parfois dans un groupe « fermé » (petit village, famille….);;;; max

    J’aime

  2. Bravo, que de bons souvenirs rassemblés sur ce sympathique personnage. J’avais oublié l’appellation schlager : Le schlager est un mélange de variété et de folklore, c’est la musique populaire, retransmise quotidiennement sur les chaînes de télévision allemandes (Hit-parade) et dansée aux quatre coins du pays.

    J’aime

Laisser un commentaire