En vain, d’Alsace ; épisode 21 : LA ROUTE DU VIN

Ambroise Perrin

Il a commencé à boire le jour de sa retraite. Non par dépit, ni pour une quelconque angoisse ; il était plutôt content de cesser son boulot de semi-larbin et il avait maintenant le temps pour plein d’activités, il était engagé dans « l’associatif dynamique » depuis toujours. Sa vie de famille était belle comme des ans qui se répètent, et cela semblait tellement rassurant ; Il aimait faire plaisir et l’on se creusait la tête pour trouver comment lui faire plaisir, c’était parfois un peu décevant, mais il savait être convaincant en remerciant chaleureusement, une autre façon de faire plaisir.

Peut-être était-ce par défi, comme un jeu avec lui-même. Cela ne parut pas être une décision délibérée, ce fut comme cela, c’est tout. Il ne picolait pas en cachette, pas de petits tours dans un débit de boisson, non, il se versait de bons verres à table. Et de temps en temps il prenait un whisky ou une lippée de schnaps de framboise au goulot, ou bien ce qu’il trouvait dans sa cave, qui avait toujours été bien remplie. Il disait avoir de bonnes bouteilles pour quand il y avait des amis à dîner, répétant avoir toujours aimé le bon vin, mais avouant en riant ne pas y connaître grand-chose. Il expliquait être incapable par exemple de faire la différence entre un bourgogne et un bordeaux. Au restaurant, il savait choisir la bouteille juste au-dessus de la moins chère, et ne pas jouer au snob en écoutant le sommelier le baratiner.

Les bouteilles partirent vite, surtout quand il commença le vin l’après-midi. Pour les fêtes, il recevait des courriers de producteurs du Languedoc qui proposaient des conditions « exceptionnelles », deux cartons achetés, un carton offert, frais de port offerts également. A la calculette, cela faisait 4,53€ la bouteille, la bonne affaire.

La grande affaire, c’était de sortir avec les cadavres, il y avait un container sur la place au bout de la rue, il fallait choisir la bonne heure pour ne pas déranger tout le quartier avec le bruit de la bouteille qui éclate au fond de la caisse métallique et qui résonne dans la mémoire de l’homme qui a soif. Il n’éprouvait aucune gêne à susciter les ragots des voisins qui levaient subrepticement le rideau pour l’observer. La famille s’est mobilisée, avec des stratégies plus ou moins subtiles, le baratin, la culpabilisation, les questions, les crises de nerfs, les conciliabules en tête-à-tête ou en conseil de famille. Il souriait, il répétait oui, si vous voulez, il jouait à être sincère, mais en fait il était indifférent. Les camouflages de bouteilles, les tentatives d’inscription aux alcooliques anonymes, les allusions nigaudes aux campagnes sèches dry week, tout cela le rendait plutôt conciliant, merci beaucoup, et bien sûr il ne changeait pas d’un pouce ses nouvelles petites habitudes. Et en fait, il n’avait pas d’habitude. C’était sa vie, c’est tout, sans routine si ce n’est de lever constamment le coude.

Des années passèrent. Un jour, sans aucune raison apparente, sans aucun fait notoire déclencheur, il cessa de boire. Il ne dit rien, non, simplement, il ne se versa plus de vin à table, et il laissa les bouteilles d’alcool en évidence dans le placard de la cuisine sans y toucher. Stop. On pensa qu’il se testait. Eh bien non, malgré les hectolitres qui avaient transité dans son palais, il n’était pas alcoolique, il pouvait boire de l’eau toute la journée sans ressentir le moindre manque. Même l’ivresse, la légère ivresse qui vous emballe comme un papier cadeau un soir de Noël, rien, cela ne lui manquait pas. Avait-il seulement aimé cette brume dans la tête, ce flottement, certainement artificiel, qui vous détache des insignifiances qui vous entourent parce que vous êtes plutôt de nature mélancolique, parce que les souvenirs de vos années de jeunesse deviennent insipides, parce que vos lectures enthousiastes vous rappellent que la véhémence du désir et la fleur même de la sensation étaient perdues ?  Avouerait-il que ces ambitions d’esprit avaient également diminué ? Personne de sa famille ni de ses amis n’osaient diagnostiquer cette évolution, et à part chuchoter qu’on était content pour lui, on constata que, plus prosaïquement, il ne reprit pas le volant, qu’il avait abandonné depuis longtemps.

On nota aussi que les sourires qu’il voyait en catimini l’exaspéraient. Il avait dû imaginer les connivences en famille pour décider de faire comme si de rien n’était, d’éviter absolument toutes allusions, toutes félicitations, rien. Mais surtout pas de tentations. C’est lui qui s’amusa à jouer avec leurs nerfs, le jour de la choucroute, tradition des dimanches de visites familiales, avec les gamins qui s’étouffaient en avalant les knacks plongés entiers dans la gorge, à avaler sans mâcher et avec les considérations sur les clous de girofle, que tout le monde s’accordait à trouver trop envahissants, à la rigueur ajouter en fin de cuisson quelques baies de genièvre. Il passa dans la cuisine, goûta délicatement le chou juteux et déjà cuit, il descendit à la cave, dégota une bouteille de riesling, et l’ouvrit tranquillement devant sa femme et sa belle-sœur tétanisées ; il prit un verre, se versa deux larmes, les avala en disant «pas mal» et proposa d’en verser un verre dans le plat, le vin frémit de plaisir sur la paroi chaude de la casserole et le grésillement résonna comme éclaterait la Marseillaise après un discours le 14 juillet, d’abord timidement puis avec une belle insolence désinhibée. 

Les murs de la cuisine furent témoins de l’abasourdissement de la famille, tous soudain accourent, affairés à donner un coup de main à la cuisinière. Il y eut un irrévérencieux « c’est pas vrai » dont le chuchotement fut étouffé par un « non » qui voulait en dire long ; puis la seule qui ne l’avait jamais houspillé ricana en marmonnant « tu ne manques pas d’humour » ce qui le laissa complètement impavide. Il semblait berner son monde avec un visage à la Buster Keaton. Est-ce égoïste de rester apathique face aux déversements de bons sentiments dégoulinants ?  Il emporta la bouteille à table et commanda « tu nous sers ? » et pour ne pas embarrasser son épouse, il tendit son verre, le verre à eau de devant son assiette. Avait-il seulement perturbé le cours tranquille des fadaises de la famille en picolant ? Jamais il n’avait élevé la voix ou fait montre d’irascibilité, son alcool ne rentrait pas dans la catégorie des clichés dénoncés par la société, avec son cortège de violences et de vomi. 

Un an plus tard il se remit à boire et chacun sut qu’il n’y avait pas d’explications à trouver. On chercha pourtant des indices, il ne disait rien, toujours actif, comme ses amis retraités membres de nombreuses associations. Sa fille un jour, en tête-à-tête, lui demanda, « papa, tu es heureux » ? L’année suivante il mourut, ce n’était pas le foie et ce n’était pas l’alcool, ce n’était pas une mauvaise santé qui se dégradait ou une maladie sournoise non décelée. Rien. Il cessa simplement de vivre. On ne trouva aucun mot, pas de lettre où il aurait dit pardon, d’ailleurs pourquoi, il n’avait pas pris de disposition testamentaire, ce qui intrigua le notaire, il n’avait simplement plus eu envie de fredonner la belle chanson de Gainsbourg chantée par Françoise Hardy, qu’il avait un jour rencontrée dans les coulisses d’un concert au Palais des fêtes, « comment te dire adieu ». 

Devant la fosse, le cercueil au fond, sa « gentille fille chérie adorée », qui n’avait depuis longtemps plus donné l’occasion à son papa de lui susurrer cette ritournelle en quatre mots, prit d’un grand geste toutes les roses blanches qui attendaient les affligés et jeta ce gros bouquet d’un coup sur le bois verni. Elle avait à côté d’elle deux grands sacs Ikea criards, elle sortit des bouteilles, des tire-bouchons, les distribua, et commença un jeu de sommelier en versant du bon gros rouge sur le papa, tapis au fond de son capiton de fausse soie blanche dans sa mystérieuse et maintenant éternelle carapace de hêtre naturel, un bois qui a l’élégance de la tristesse indiquait l’étiquette aux pompes funèbres. Elle leva une tête neutre, puis fit un petit sourire bien étudié qui disait « à vous ! ». Personne n’osa exprimer être offusqué.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 21 : LA ROUTE DU VIN

  1. C’est l’histoire d’un vin-cu par on ne sait quoi, peut-être simplement le temps qui passe ou une histoire qui l’a dépassé ? Il n’avait même pas le vin triste -;)

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