En vain, d’Alsace ; épisode 18 : ‘’N’HABITE PAS À L’ADRESSE INDIQUÉE’’ À URMATT

Ambroise Perrin

Elle avait sept chats mais cela ne lui suffisait pas. Sa maison était à la sortie du bois, elle avait été longtemps isolée, mais on avait construit plus bas un lotissement pour gens pas trop fiers et qui se moquaient bien de la vieille dame de la maison forestière. C’était vers le Stiftswald à Urmatt. Il lui fallait une petite demi-heure pour descendre le chemin jusqu’à la rue de Molsheim, puis elle tournait à droite rue du Général-de-Gaulle jusqu’au tabac, et elle revenait par la mairie jusqu’à la place des Fêtes. La fête, c’était le Proxy, elle y connaissait le prénom de chacune des trois caissières et celui de la remplaçante des vacances ; elle achetait un paquet de gâteaux, ou une boîte de petits pois, une tranche de jambon dans son plastique ou encore une banane, un seul produit, juste pour bavarder, jamais plus de 3 euros.

Même avec la visite au Proxy, les journées étaient longues, la télé ne marchait plus depuis longtemps, et puis elle était un peu sourde et sur chaque chaîne, « ce n’étaient que des bêtises ! ». Madame Schreiner lisait le journal tous les jours et elle avait pensé à quelque chose de très astucieux : non pas le journal déposé tôt chaque matin devant la porte, mais un abonnement par la Poste, aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Le facteur n’était pas dupe, il avait tout de suite compris pourquoi chaque jour il lui fallait faire un détour d’un kilomètre : « comme cela j’ai de la visite, lui avait avoué Madame Schreiner, et avec un journal de tous les jours, vous êtes obligé de passer tous les jours ». Elle guettait son passage.

Au bureau de poste d’Urmatt on ne travaille que trois heures le matin, et on fait aussi la banque postale, les retraites, les colis en dépôt-relais, les forfaits mobiles, les box internet, les cartes prépayées… pas trop de temps pour le courrier-à-bavarder, de toute façon ce ne sont que des publicités, des lettres, des vraies, cela n’existe plus. Alors, la vieille dame s’est dit, « comment ça des lettres, cela n’existe plus ? ». Elle acheta trois paquets de 50 enveloppes au supermarché et un gros cahier pour arracher les pages. Elle écrivit chaque jour une lettre à sa meilleure amie, c’est-à-dire à elle-même, et la page pliée en quatre dans l’enveloppe, il lui restait à inventer avec l’Atlas qu’elle avait depuis l’école, de belles adresses de destinataire : Madame Hélène Schreiner, 13 rue du Soleil, Rio de Janeiro, Brésil. Madame Hélène Schreiner, 432 rue des Gangsters, Chicago, USA. Madame Hélène Schreiner, 1 rue des Fourmis, Haguenau. Et bien sûr très lisible à l’encre noire à l’arrière de l’enveloppe, sa vraie adresse, « expéditeur Madame Hélène Schreiner 3, rue du Stiftswald, 67280 Urmatt, France ». Au bout d’une semaine, ou parfois un mois, l’enveloppe revenait avec plein de tampons exotiques, le facteur sonnait, « bonjour encore une lettre ». Et c’était écrit dans toutes les langues, « n’habite pas à l’adresse indiquée ».

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 18 : ‘’N’HABITE PAS À L’ADRESSE INDIQUÉE’’ À URMATT

  1. Quelle belle idée ! Je me souviens d’un ami, il racontait qu’il avait, dans sa jeunesse, joué à ce jeu et voilà Ambroise Perrin qui raconte la même histoire … Je vais essayer de les mettre en contact. Ils pourraient en faire un petit livre à offrir pour les fêtes de fin d’année … l’année prochaine, bien sûr -;)

    J’aime

Laisser un commentaire