En vain, d’Alsace; épisode 15: LES LARMES DE L’ASSASSIN DE KLINGENTHAL

Ambroise Perrin


L’arme du crime, les larmes du crime et l’âme du crime quand on évoque la victime : un crime par lame, à Klingenthal, à la manufacture qui avait été créée par Louis XV, le mari de la princesse polonaise de Wissembourg Maria Leszczynska, pour y fabriquer des lames d’épée. Le nom entier étant Klingen-Schmiede im Ehn-Thal, les Forges de Lames de la Vallée de l’Ehn. 

L’assassin sema la confusion, chaque détail pouvant lui être fatal, s’il se faisait prendre avant qu’on ne le pende. Le détail qui le perdit, ce fut un bruit, très spécifique (Klingen signifie tinter). La victime, qui n’était pas morte, avait reconnu la sonorité très précise de cette lame sortant de son fourreau. Le presque assassin fut arrêté alors qu’il s’apprêtait à demander l’asile au Mont Sainte-Odile. 

Sa femme, il avait imaginé la tuer, et pourtant, il l’aimait, le juge lui dira « vous me ferez 20 ans » et l’Antoine, -tout le monde le connaissait à Boersch-, répondit bien-entendu « quand on aime on a toujours 20 ans ». 

Il avait volé ce sabre à longue lame, l’arme du crime, en 1996, dans le grenier de l’école, pendant les travaux de transformation en musée. Préméditation ! hurla le procureur; impossible ! rétorqua la défense; à l’époque il ne la connaissait pas, la Simone, il l’avait rencontrée un soir de Noël, elle avait un air de sorcière, il prétendit être le diable et elle rit en lui offrant un sachet de bredeles dont la recette était un secret maléfique.

L’avocat tenta le vice de forme, il y avait deux Klingenthal, l’un en Saxe, à la frontière tchèque où l’on y fabrique toujours des violons, et celui-là, ici en Alsace, célèbre aussi pour ses stages de photo dans le Centre de vacances ; et il y avait aussi deux Wissembourg, en Bavière et l’autre en Alsace sur la Lauter.

J’ai assisté au procès. Les experts firent des démonstrations. Tendez l’oreille ! Oui, chaque lame sortant de son fourreau avait un bruit particulier, et qui donc fut identifié par la victime. L’assassin confondu reconnut son crime et profita d’avoir la parole pour en expliquer les circonstances.

L’Antoine raconta que son ancêtre, le fils du maître d’arme de Klingenthal, avait été médecin à la bataille de Waterloo, et quand il revint, il choisit de vivre seul dans une cabane sur les rochers, au milieu de ses livres et loin des sabres. On l’appelait le Waldbruder et on disait qu’il avait fait vœu de ne plus jamais toucher une arme. Trop de sang dans les batailles ! En bas la manufacture employait cette année-là 1815, de majuscule défaite, 679 ouvriers qui avaient fabriqué en vain 71 000 sabres d’une mortelle qualité pour la cavalerie de Napoléon. Si les lames avaient été livrées à temps, Waterloo aurait été une victoire !

Comme souvent aux assises, la chose se solda de propos amphigouriques. On comprend donc qu’aujourd’hui encore, dans l’esprit populaire, Klingenthal, avec sa fabrique de redoutables couteaux et son assassin amoureux, reste le village de la mort.

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