En vain, d’Alsace ; épisode 14 : COÏNCIDENCES POUPONNES À WASSELONNE

Ambroise Perrin

« Vous pouvez me le tenir deux minutes s’il-vous-plaît ? » Je m’étais arrêté parce que je voyais toutes les affaires au sol, les poireaux, la boîte de tomates concassées et le paquet de couches-culottes. La poussette était à l’envers, et en me tendant le bébé, il me dit « merci, je ne peux quand même pas le poser sur le macadam ». En plus il pleuvait sur le parking du Carrefour rue de Romanswiller à Wasselonne. 

Le jeune homme ramassa ses achats et remplit la poussette, mais là, plus de place pour le moutard qui braillait dans mes bras. J’ai dû avoir l’air compatissant du bon samaritain car il me proposa de l’accompagner, « j’habite à 300 mètres à côté de l’Étoile, en face de la mairie ». Va pour la balade, me voilà papa d’occasion trottinant à côté d’un grand dadais qui renversa à nouveau son chargement, la roue avant de son bolide à mouflet étant voilée. « C’est la première fois que je suis seul avec Lucien, me dit-il, ce sera une semaine sur deux ». « Comme Gainsbourg » je réplique, « oui, c’est cela, on adore la Javanaise mais on vient de se séparer… enfin, elle est partie ». 

Devant la porte du petit immeuble, que faire, laisser le bébé sur les pavés pour monter les courses ou laisser le bébé seul dans l’appart’ puis descendre récupérer la pitance des jours à venir ? « Montez, je vous offre un verre, j’ai du whisky japonais ». À 10h00 du matin, je me suis dit « alcoolo », voilà pourquoi elle s’est barrée, eh bien, non, la bouteille n’est même pas entamée, et finalement je préfère un café.

Le bruit de la machine à capsule calme le Lucien posé sur son couffin après avoir chaudement humidifié le bas de ma manche d’un gentil petit pipi. Son paternel me tend la tasse et une poigne enjouée, « moi, c’est Marcel, je suis étudiant en lettres modernes », « et moi c’est Ambroise, je passais là par hasard » répliquai-je, ajoutant « enchanté », sans faire d’allusion à l’illustre Temps Perdu. 

Le hasard est certainement farceur puisqu’on entend soudain un discret, toc, toc, toc et une guillerette petite jeune fille apparaît, elle s’excuse de venir à l’improviste, je devine qu’elle est au ciel avec des diamants puisqu’elle me dit « je suis Lucie », et elle ne semble étonnée ni par mon air de baby-sitter confirmé, ni par la bouteille nippone ambrée sur la table à langer.

La maman ! Il faut savoir s’arrêter quand tout va bien, oui, ce sera bientôt la fin de cet intermède matinal dans l’intimité d’un couple naufragé, je vais donc conclure par « bon je vous laisse » et filer à l’alsacienne mais Marcel désemparé invente « c’est Ambroise, c’est lui qui me fait passer ma thèse sur Flaubert », pieux mensonge forçant ma complicité pour innocenter la fortune de notre rencontre et justifier ainsi ma présence saugrenue dans le capharnaüm de l’appartement. 

C’est à ce moment-là que Lucien tend les bras vers moi et lance joliment « Papa ! »

3 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 14 : COÏNCIDENCES POUPONNES À WASSELONNE

  1. Je suis sûre que tu aurais aimé que cette histoire t’arrive … et si elle t’est arrivée, elle montre ta gentillesse et la fin est très drôle ! J’associe sur un événement du même ordre. Il y a longtemps, dans le bus gare Montparnasse à Paris une jeune femme monte et dépose sur mes genoux son bébé en couche-culottes, ça devait donc être l’été, pour aller composter son ticket ! J’étais aux anges de ce bébé si moelleux dans mes bras et pendant quelques secondes j’ai pensé à le voler et descendre en courant … je ne l’ai pas fait, bien sûr, mais je l’ai dit à la mère qui ne m’a pas cru et s’est mise à rire à gorge déployée -;)

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