Retour rue des Fourmis, épisode 18: L’ENVELOPPE NOIRE

Ambroise Perrin

Quand le facteur avait une enveloppe bordée de noir, il ne la mettait pas dans la boîte aux lettres avec sa porte en bois vitrée, dans l’entrée, il montait à l’étage et toquait à la porte. Tes parents sont là ? Et il remettait l’enveloppe d’un air grave ; souvent, on ouvrait l’enveloppe devant lui, mon Dieu, mon Dieu, il faut que je coure à la poste pour téléphoner ; le facteur toquait à l’autre porte et la voisine s’occupait des enfants. 

Je sais qu’en période de deuil, Papa n’écoutait pas les informations à la radio, parce que le silence était une façon de penser au défunt. Et il ne fallait pas rigoler. D’ailleurs, Maman nous cousait un crêpe noir au manteau et tout le monde à l’école savait qu’on était en deuil, et là aussi, il ne fallait pas nous embêter. 

Parfois, c’était un télégramme et, bien sûr, le postier l’avait lu, et il disait :  « Je suis désolé. » Plus tard, madame Ohlmann au rez-de-chaussée a été la première à avoir le téléphone ; c’était elle qui recevait les nouvelles pour tout le bloc, on allait chez elle pour les décès, et aussi les Loewenguth du 2e étage pour les naissances, Simone était l’aînée des neuf enfants et je l’aimais beaucoup, et en face, les Ingelaere avec Thérèse, que j’aimais aussi beaucoup, c’est la vie. 

« C’est la vie », qu’on disait dans le bloc du 1, rue des Fourmis, et c’était un peu comme si toutes les familles étaient en deuil. Parfois, on s’y attendait, à la mort ; d’autres fois, c’était une terrible surprise. Je me souviens d’une amie de Papa, Andrée Saale, qui habitait à Chelles, près de Paris, elle était syndicaliste comme lui et on avait dormi chez eux en allant visiter le château de Versailles. Elle était morte très jeune ; on répétait : « 35 ans, c’est pas possible », Papa nous a tous mis à genoux devant le canapé du salon et on a prié. Papa disait qu’il avait la foi du charbonnier ; il n’aimait pas les curés, mais pour le bon Dieu, on ne sait jamais, et il aimait chanter les chants grégoriens dans la chorale de l’église. 

La première fois que j’ai vu un mort, ce n’était pas de la famille, mais le directeur du collège de Papa, monsieur Ernst. C’était à la morgue derrière l’église Saint Georges, de l’autre côté de la fontaine Saint-Ambroise aux Abeilles. La morgue était ouverte, le couvercle du cercueil de côté, le monsieur était tout blanc, et Papa m’a dit : « Tu vois, c’était un peu mon ennemi à l’école, mais devant la mort, on s’incline et on montre son respect. »

Un commentaire sur “Retour rue des Fourmis, épisode 18: L’ENVELOPPE NOIRE

  1. oui, c’est vrai, la précision de ces détails racontent toute une époque , ou les relations codifiées étaient néanmoins sincères… L’évocation de ces souvenirs créent des images, bien plus pertinentes que celles produites par les contacts via les réseaux sociaux, et les clichés tellement convenus qui circulent par Internet… je vois encore ce visage blanc, image qui a plus de 60 ans… Ambroise (merci pour ces commentaires sur mon style, si élogieux !)

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s