En vain, d’Alsace ; épisode 80 : LES PLAISIRS ET LES JOURS

Ambroise Perrin

Ils ne savent plus trop bien qui a franchi en premier la porte, mais voilà, cela fait trois mois qu’ils sont « séparés », ça fait long, ils sont toujours en contact, mais pas trop, et chacun raconte que c’est l’autre qui a refusé de faire des concessions, avec des évidences : « tu choisis, c’est ça ou moi ! ». Le « ça » étant à géométrie variable, la maison, le boulot, les parents, les vacances, les amis, l’heure à laquelle on éteint la lumière et la quantité de sel dans l’eau des pâtes.

Aucun des deux ne pense que c’est définitif, mais chacun sent bien que c’est parti pour l’être. 

On a surtout des nouvelles via les amis qui sont d’une prudence de sioux quand on leur demande comment va l’autre et qui sont d’une bienveillance de curé de paroisse pour écouter les détails des doléances de chacun.

« Au moins restez bons amis… », phrase assassine, conseil stupide, entre l’amour et l’amitié on sait qu’il n’y a qu’un lit de différence. Tâchant quand même d’être aimable, il s’entendit dire « son amour est trop possessif voilà pourquoi j’ai fui ». Maintenant il apprend qu’elle est très déprimée, qu’elle est allée habiter chez ses parents et qu’elle passe sa vie au pieu, probablement à pleurer, dans un proche avenir c’est peut-être de bon augure pour lui.

Il entreprend alors un épisode « série Arlequin », il se pointe à l’improviste chez ses parents douze roses rouges à la main, il a l’air d’avoir 18 ans, les beaux-parents très aimables le font entrer, désolé elle n’est pas là, elle devrait rentrer ce soir ou demain, je vous sers un café, tiens, elle me vouvoie maintenant ?

Et parce que l’on se connaît bien depuis quand même pas mal de temps, le beau-papa dit, je vais l’appeler pour lui dire que tu es là… Inutile, elle ne me répond plus au téléphone… Laisse-moi faire, moi elle me répond. Et oui de suite, elle répond, le papa détaille la situation, il est là, tu veux lui parler ? Oui, oui, passe-le moi… Les beaux-parents se retirent à la cuisine… Écoute, là je suis vraiment très prise mais je te promets, je t’écris ce soir…

Il quitte les beaux-parents en se disant qu’il avait peut-être gagné une manche. Mais comme cela, sans prévenir, il aurait pu tomber sur une situation plus cocasse, par exemple qu’elle ait été avec un nouveau copain.

Il ne savait plus vraiment ce dont il avait envie. Il avait l’impression d’être un pion alors qu’il voulait jouer au héros. L’ambition enivre plus que la gloire; le désir fleurit, la possession flétrit toute chose, il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver, mais moins mystérieusement et moins clairement à la fois, d’un rêve obscur et lourd… Il n’attendait plus ni plaisirs ni jours ambitieux, ne pas recevoir de message l’aurait autant peu surpris que d’en recevoir un. Oui, elle lui envoya le soir même une belle déclaration, dont il ne devina pas si il s’agissait d’une moquerie pour gagner du temps ou d’un récit codé pour de nouvelles règles dans leur couple. Il s’était dit que le seul vrai test, c’était celui de savoir s’ils avaient toujours envie de faire l’amour, plutôt que de courir pour retrouver le temps perdu.

Il lut deux fois le message, trouva la première phrase un peu longue, admira les images créées par le vocabulaire et apprécia les impressions qui flattaient sa mémoire, il se convainquit qu’elle avait un talent littéraire qu’il n’avait point soupçonné et conclut qu’elle lui réouvrait la porte, sans en être parfaitement certain : « mon chéri ! Il est doux quand on a du chagrin de se coucher dans la chaleur de son lit, et là tout effort et toute résistance supprimés, la tête même sous les couvertures, de s’abandonner tout entier, en gémissant, comme les branches au vent d’automne. Mais il est un lit meilleur encore, plein d’odeurs divines. C’est notre doux, notre profond, notre impénétrable amour. Quand il est triste et glacé, j’y couche frileusement mon cœur. Ensevelissant même ma pensée dans notre chaude tendresse, ne percevant plus rien du dehors et ne voulant plus me défendre, désarmée, mais par le miracle de notre tendresse aussitôt fortifiée, invincible, je pleure de ma peine et de ma joie d’avoir une confiance où l’enfermer ».

Il eut l’impression d’être trop fleur bleue dans une réponse enthousiaste spontanée qu’il n’envoya pas. Il tenta des alexandrins flatteurs qui lui firent perdre un temps précieux pour répondre finalement et simplement « oui ». Son oui fut sans effet. Il réessaya de téléphoner, son numéro était toujours rejeté. Il feinta à partir d’un autre téléphone portable, elle raccrocha dès qu’elle reconnu sa voix, il n’eut pas le temps de dire « c’est moi ».

Bien des semaines plus tard, évoquant à un ami curieux et lettré qu’il était doux, quand on avait du chagrin, de se coucher dans la chaleur de son lit pour s’abandonner tout entier en gémissant, il comprit qu’elle n’avait que copié un paragraphe d’un recueil de nouvelles de Proust pour se débarrasser de lui. 

En vain, d’Alsace ; épisode 79 : VACANCES DE RIEN

Ambroise Perrin

Il a fait ce qu’il n’avait jamais pris le temps de faire, ou peut-être osé faire, ou plus certainement pas eu l’idée de faire : prendre des vacances. Non pas partir en vacances comme lorsque l’on est en congé, non, être en vacances tout seul, pour prendre soin de soi-même ; les circonstances faisaient qu’il était là, ce jour là, et pour un bout de temps, sans la famille, et qu’il n’avait pas envie, -il découvrait cette bienheureuse paresse- de contacter des amis; il avait pourtant des adresses partout, partout où il savait qu’il serait le bienvenu.

Il a rempli un sac de voyage en deux minutes, attendu le bus numéro 10 en vain, il a marché jusqu’à la gare, il n’avait prévenu personne, il est monté dans un TER où il n’y avait pas grand monde et est descendu au 13e arrêt parce qu’il aime bien le chiffre 13, c’était Goxwiller. La rue de la gare se prolonge en rue principale, et il n’y a rien d’autre, si ce n’est un peu plus bas, la rue des Vosges qui se prolonge en rue de la montagne. Il y a un restaurant, « Aux 3 Clefs », pas d’hôtel mais la voisine de la serveuse loue parfois une chambre d’hôte, c’est parfait merci.

On lui demande s’il vient ici à cause de la peintre Hélène de Beauvoir qui avait un atelier dans une ferme restaurée à Goxwiller, non, pas du tout. Il n’ose pas dire que c’est par hasard qu’il est là, et qu’il a du temps à perdre. Et si ça va pour vous, ce sera pour la semaine.

Rien à faire, glander, prendre son temps, décompresser… des expressions qui font ricaner, on sait comment cela se termine se disait-il, dans un club de yoga à transpirer en pensant à autre chose et à arrêter son abonnement à la troisième séance. Il était là pour prendre soin de lui-même, sans le regard des autres. Mais déjà cette pensée l’exaspérait comme si prendre soin de soi était un processus thérapeutique pour jouer avec l’évocation des semaines, des mois et des années passées, et pour se guérir des colères, de la rage, de la tristesse, du désespoir, des envies, des batailles gagnées qui avaient jalonné ce temps perdu.

Peut-être qu’il partira demain retrouver ses habitudes avec son groupe d’amis sur la terrasse du Brant. Ou alors il aimera tellement sa solitude qu’il découvrira la sérénité des moines qui s’enferment un an dans une cellule aveugle, cela ferait un bon scénario au cinéma, 1h30 pour raconter 365 jours dans 6 m², il adore persifler.

Il ouvrit dans son téléphone portable le carnet d’adresse, plus de 2000 notées en une petite dizaine d’années, cela faisait presque deux par jour, combien de prénoms, noms, et numéros de portable dont il ne se souvenait absolument pas; de qui s’agissait-il ? Effacer pour n’en garder qu’une bonne dizaine ? Une amie qui venait de décéder d’un long cancer avait mis au point un truc assez rigolo, un message SMS à toute sa liste de connaissances annonçant sobrement, rédigé à la première personne, son départ dans l’au-delà, commençant par « bonjour, je viens de mourir il y a cinq minutes » et terminant par « merci de ne pas répondre à ce message », l’infirmière des soins palliatifs lui ayant promis de cliquer sur la bonne touche au bon moment.

De quoi avait-il envie de parler et qu’il taisait, au boulot, en famille ? Rien ne lui venait à l’esprit, il avait cessé depuis bien longtemps d’exprimer son esprit critique. S’il était capable de s’enthousiasmer très rapidement, il avait aussi l’habitude d’être très analytique, de tout décortiquer, de déceler le bluff, les failles et de trouver bien des choses archi-nulles.

Au bout de trois jours, il sortit faire une petite promenade dans les prés et les vignes environnant le village, c’était sympa, il manquait juste un chien gambadant pour compléter le cliché. Il décida de faire tous les jours le même parcours, il n’était pas là pour explorer les environs.

Maintenant quand il croisait des gens dans la rue, il disait bonjour et on lui répondait. Il aurait bien aimé installer des rituels, à l’épicerie, au café et pourquoi pas dans une boucherie ? Rien de tout cela, sa logeuse qui allait tous les samedis matin « au Leclerc» lui proposa de lui faire quelques courses. 

La seule habitude qu’il instaura, au retour de sa promenade, fut de s’asseoir sur le banc en face de la mairie et d’attendre rien du tout pendant 15 minutes en regardant les géraniums. À gauche il y avait une petite maison d’un seul étage, avec deux ou trois poutres de colombages qui ne semblaient pas factices, la fenêtre de la cuisine donnait sur la rue, et il aimait y sentir l’odeur du pain grillé. Il imagina toute une romance avec la dame de la cuisine qui devait certainement faire ses propres confitures, mais cela faisait trois semaines qu’il passait et il ne la vit jamais.

C’est fatiguant de ne rien faire, il commença donc à prendre l’habitude d’une petite sieste dans l’après-midi ; quand il se réveillait il était épuisé, il aurait pu se recoucher. Prendre soin de soi, quelle blague.

Et il attendait avec impatience le lendemain matin, quand il irait s’asseoir devant les marches en grès de la mairie, qui ressemblait à une église surmontée d’un clocher insolite, avec six fenêtres arrondies comme au gothique, deux oeils-de-bœuf au troisième étage, un crépi rose entre les colonnes de pierre style moitié du XIXe siècle; on n’apercevait pas de devise officielle sur le mur. Il somnolait en surveillant les géraniums.

En vain, d’Alsace ; épisode 78 : JEUX OLYMPIQUES ALSACIENS

Ambroise Perrin

Il a été décrété que c’était bon pour le moral. Cette chronique, je l’écris avant que l’épreuve n’ait lieu et vous la lirez quand la médaille d’or aura été remise à la vainqueur, je sacrifie bien volontiers à cet engouement pour l’évènement du siècle (depuis 1924 !), les Jeux Olympiques chez nous : même les journaux les moins sportifs sont dithyrambiques, on ne peut plus allumer la radio sans entendre « quelle émotion ! » à propos d’un sportif qui va plus haut ou plus loin qu’un autre.

Nous ne sommes qu’au deuxième jour des épreuves et l’on est déjà noyé dans les médailles. J’imagine (je blague) que le dernier jour on titrera, lassés, en grand et en « Une »: OUF !

Je suis certain que l’on trouvera des champions « médaille d’or » dont la grand-mère est alsacienne, et l’on s’appropriera une sportive qui vit ici (de passage par hasard) depuis un an pour lui coller une glorification régionale. Donc moi aussi ! 

Prenez par exemple Augusta Muller, qui court très vite, elle était championne de sa classe au stade de l’Union à Haguenau, elle est arrivée première aux courses académiques, puis départementales, puis régionales (elle a gagné à Charleville-Mézières), elle a fait des stages en équipe de France et voilà, elle est qualifiée pour les épreuves de cross-country olympique féminine…

Je raconte vite puisqu’il s’agit surtout d’associer Jeux Olympiques et Alsace pour plaire à mes chers lecteurs alsaciens, voilà, c’est la Finale, un groupe de cinq coureuses en tête, puis trois, puis à 200 m de l’arrivée un beau duel en vue, les deux championnes se jaugent, la tactique c’est de laisser l’autre lancer le sprint pour la doubler à l’arrivée, Augusta observe son adversaire, mais c’est Karolina, l’Ukrainienne réfugiée à Wissembourg, nous sommes à 10 m de l’arrivée, Augusta accélère, passe Karolina, lui prend le bras, le lève avec le sien et la pousse sur la ligne en restant 30 cm en retrait, Médaille d’Or pour la réfugiée, une belle histoire larmoyante, que c’est beau et même grandiose l’esprit olympique, « émotion ! », je vous avais prévenu. (Et ce n’est pas plus nul que les vrais exploits des dingues qui pleurent d’avoir raté la médaille pour 1/100 de seconde).

En vain, d’Alsace ; épisode 77 : MADAME

Ambroise Perrin

À 45 ans, elle ne se demandait plus si elle était désirable, cela faisait si longtemps que Paul, son petit mari, sans rien dire, se réveillait de temps en temps, pour ce qui semblait correspondre à cette horrible sentence, le devoir conjugal. Elle se pomponnait toujours, par simple habitude, mais pas seulement, l’élégance étant une manière de vivre que l’on n’oubliait pas.

Bien sûr, elle se faisait toujours draguer, et elle imaginait, avec une indifférence qui était vite devenue lassante, que c’était pareil pour son mari. Il avait si peu de caractère qu’elle avait du mal à imaginer qu’il la trompait. Paul, en latin, cela veut bien dire « petit ». Que dirait-il si elle prenait des amants ?

Rodolphe ou Léon, pour plonger dans la tristesse de Madame Bovary ? Avec plus ou moins de délectation elle s’est mise « à jouer avec le feu », elle aimait cette expression, en portant de petites robes légères, en retenant ses cheveux avec des lunettes de soleil de marque, en ne mettant plus de soutien-gorge sous des pulls aussi moulants que son blue-jeans trop serré. Advienne que pourra ! Elle trouva des copines pour passer du temps à la terrasse du café Brant en sirotant à la paille des mojitos.

Peut-être n’aurait-elle pas dû rompre avec sa vie parisienne, les tourbillons de la Fac puis un super job dans une entreprise américaine, peut-être ne pas accepter « par amour » de venir ici à Strasbourg. Elle aurait pu rejoindre le siège à Chicago, épouser un Texan et vivre aujourd’hui à Miami. Et là, elle était membre de la chorale Saint-Maurice ! Le seul beau mec, c’était le vicaire, qui devait être gay ! Et demain, grande occupation, ce seront de nouveaux stores au salon, ils deviennent grisâtres au bout de 10 ans.

Son boulot, elle allait changer de boîte pour se persuader qu’elle était toujours ambitieuse, trouver un poste de responsabilité bien payé, avec son expérience, ce n’était pas un problème.

Mais surtout, ces bouffées d’amour, avant qu’il n’en reste que de la mélancolie, elle les reportait sur ses enfants, envahissant son petit garçon qui devenait adolescent de bisous en public, ce qu’elle ne pouvait plus faire avec sa grande de 16 ans, qui n’offrait maintenant à sa mère que des regards de pitié, qui masquaient mal sa gêne devant la « transformation », -elle lui sortit ce reproche un soir-, de sa petite maman !

Le temps allait passer, elle le savait. 

En vain, d’Alsace ; épisode 76 : C’EST HORRIBLE

Ambroise Perrin

Quand il est revenu, c’était de Tambov et si on lui demandait, distraitement, alors c’était comment, il répondait, c’était horrible. Et il ne disait rien d’autre. Il avait oublié les promesses qu’on lui avait faites pour y aller, deux ans auparavant. Il avait fait un trajet de trois mois pour revenir. Libéré par accident, ou par hasard, pris en charge par les Américains, ou les Anglais, il avait 19 ans, en paraissait 40 et ne pesait pas plus qu’un gamin de 12 ans. Puis la Croix-Rouge, puis des kilomètres à pied, puis un camp de transit et un hôpital, puis des wagons vers le sud, des pays qu’il devinait, l’Iran, la Palestine, puis l’armée française, il était trop malade pour s’y joindre, et un bateau, un centre de tri, un camion, des trains, l’arrivée dans le village, personne ne l’attendait, ah tu es là toi, avait dit une voisine.

Il ne parlait pas, mais la nuit parfois il hurlait dans son sommeil, le matin il ne se souvenait de rien, on comprenait, on disait, c’est la guerre qui remonte.

Comment parler des camps ? Il a répété simplement, c’était horrible, sa mère aussi disait « mais c’est horrible » quand les tomates commençaient à pourrir à la cave.

Parfois, une mère se déplaçait pour lui demander des nouvelles de son fils qui était parti à 17 ans comme lui. Comment raconter que l’on ne connaissait même pas les noms de ceux qui mouraient à côté de soi, s’ils avaient réussi à se faire faire prisonniers par les Russes. Quand un Alsacien désertait l’armée allemande, il pouvait tomber sur des soldats soviétiques qui exécutaient aussitôt leur prisonnier d’une balle dans la nuque. Et il avait vu ensuite comment ils passaient avec leurs blindés sur les cadavres de leurs ennemis, pour en faire une masse de chair, d’os et de sang, nourriture pour les corbeaux, les renards et les loups.

Pendant plus de 40 ans il n’a rien raconté. Il faisait bien partie d’une association « d’anciens » mais personne ne voulait parler. Quelques uns ont écrit des livres, d’autres ont été interrogés par des journalistes, on leur a demandé leur avis sur Oradour et le procès de Bordeaux ; plus tard ils ont été invité par des lycées pour rencontrer des élèves.

Un gamin lui a demandé s’il avait vu Hitler. Un autre si on courait vraiment vite quand on avait peur. Il comprit un jour que la classe confondait le film Spartacus qui était passé la veille à la télé avec la Seconde Guerre mondiale.

Alors il a continué à vieillir, ce qui était de fait un exploit qui l’étonnait tous les jours; à la retraite il s’est mis à ne rien faire, et il ne faisait rien; autour de lui tout le monde avait oublié la guerre et lui le soir quand il se disait tiens je n’y ai pas pensé aujourd’hui, il y pensait toute la nuit. 

Avant de mourir il demanda au curé si les horreurs qu’il avait faites en tant que soldat dans les Einsatzgruppen en Ukraine, il aurait dû s’en confesser, et que l’on écrive sur sa tombe, au village, « c’était horrible ».

En vain, d’Alsace ; épisode 75 : LA VIEILLE DAME QUI « FAICHIÉ »

Ambroise Perrin

Place Saint-Maurice, dans le coin sous le magnolia mauve et blanc, une belle balançoire à l’écart de cet espace public qui sert de cour de récréation aux écoles privées des alentours et dont les élèves sont donc très courtois. Les gamins se bousculent « pour faire un tour », c’est-à-dire grimper sur la planchette qui sert de siège et monter, à la force des abdominaux et du bon moment pour lancer les jambes, le plus haut possible.

Sauf que ce matin, Madame Meyer, la vieille dame qui habite dans l’immeuble au-dessus de la pizzeria qui était autrefois l’épicerie chez Ahmed ouverte tard le soir, Madame Meyer est assise sur la balançoire. Elle lit son bouquin et n’entend pas les enfants qui demandent poliment s’il vous plaît Madame on peut avoir la balançoire ?

Elle semble sourde. S’il vous plaît Madame il y a un banc là, qui est libre, vous voulez pas y aller ? Elle lève les yeux, fait un beau sourire, et elle ne bouge pas. Mais madame, c’est notre balançoire ! Vous voulez qu’on vous pousse, pour vous balancer ? Non, non, j’aurais trop peur de tomber. Et elle reste assise.

Les gamins se lassent un peu, ça fait un bout de temps que la vieille dame occupe le siège, elle se lève, se dégourdit les jambes en s’accrochant aux deux cordes de la balançoire, les gamins rappliquent : « la prochaine fois dans le tram, vous vous lèverez et vous laisserez votre place aux vieilles dames ! »

Quelle farceuse !

En vain, d’Alsace ; épisode 74 : UNE JEUNESSE DANS LE CHARBON

Ambroise Perrin

À 9 ans elle dû s’occuper de ses petits frères, à 10 le grand commença à la tripoter, à 12 son père couchait avec elle, à 13 le curé mettait la main dans sa culotte, elle trouva donc délicieux de se marier enceinte de 7 mois à 14 ans, à 18 ans elle avait déjà quatre enfants, elle avait divorcé trois fois et était même pour le second mari, veuve.

C’est une histoire vraie.

Elle s’appelle Loretta, et pour gagner sa vie, elle va dans des bars, elle a maintenant six enfants, elle chante pour les clients en ayant appris toute seule à jouer de la guitare ; « Coal Miner’s Daughter » est un grand succès, elle y raconte sa vie de fille de mineur de charbon. Ça se passe en Amérique, là où l’on chante de la country. On a aussi des mines en Alsace profonde.

En vain, d’Alsace ; épisode 73 : LES GRÉVISTES PARTENT EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Puisque ce sont les vacances, amusons-nous avec la grève des trains, la grève des contrôleurs « pour-le-bien-des-voyageurs », (vive la bagnole ? …c’est moins cher…) ; voilà, trois semaines de grève sont terminées, en plein dans les Jeux Olympiques, un premier train part de Strasbourg vers le sud de la France, c’est archibondé et comme c’était le bazar sur les quais, plein de voyageurs se sont faufilés et sont montés dans n’importe quelle voiture, les agents sont débordés, l’essentiel c’est de participer, et de rouler.
 
Deux débonnaires contrôleurs paraissent, pas du genre sympas qui plaisantent en rendant service pour trouver des horaires cachés dans une application secrète, non, des bourrus qu’il ne faut pas embêter ; y’a du monde il faut y aller, les QR codes sont récalcitrants, la dame là, elle est tellement stressée qu’elle ne sait plus sa date de naissance et il y a la petite connasse qui veut absolument s’asseoir à sa place et pas ailleurs, levez-vous madame vous êtes sur MA place, sauf qu’elle s’est trompée la petite hargneuse avec son gros sac et ses bras tatoués, une fois son enregistrement vérifié, non, vous êtes dans la voiture à côté, ici c’est la 13 ; au revoir Madame. Tout le monde rigole.
 
L’un des deux débonnaires me demande mon billet, et avec un grand sourire, je dis très fort « désolé je suis en grève », on continue de rigoler. Comment ça en grève ? Eh bien oui, je suis en grève, vous connaissez ! Ah monsieur, je n’ai pas de temps à perdre, j’ai trois voitures à contrôler… Eh bien moi monsieur, j’ai perdu trois semaines, à cause de la grève… 
 
Sur son visage, les signes du décontenancement précédent ceux de l’exaspération. Et vous allez où comme cela ? À Montpellier ! Montrez-moi vos papiers ! Je prends ma carte d’identité, je la lui montre, il veut la prendre, non, surtout ne pas la lui donner, il la garderait « en otage », je lui dis « je peux vous dicter les chiffres » … D’ailleurs s’il vous plaît montrez-moi votre carte de contrôleur ! Les voyageurs à côté observent, intrigués et amusés, d’autant que le contrôleur marmonne à mon égard ce qui ressemble à des insultes. Il sort sa carte. Moi j’ai pris mon carnet et je note, pas si vite laissez-moi voir, son nom, prénom, matricule, et vous êtes bien né le 28 février 1988 ? Vous faites plus jeune, bravo jeune homme, moi je suis né en 1953, je sais moi aussi je ne fais pas mon âge… Vous êtes sportif ?
 
Le gars va exploser et me lance un menaçant « je reviens » et inévitablement les deux acolytes sont de retour cinq minutes plus tard. Le nouveau joue à l’agent aimable, sort sa machine, tapote, « Montpellier c’est bien cela ? », oui je réponds, et j’ai la carte Senior Avantage Galvanisé, mais c’est inutile de me faire un billet, je suis en grève ! Là, Monsieur d’abord il n’y a pas de réduction dans le train, et ça ne va pas se passer comme cela, vous allez voir au prochain arrêt.


Effectivement, dès l’arrêt à Mulhouse, trois Rambo de la sécurité ferroviaire, deux messieurs en gilet pare-balles et une dame en queue-de-cheval, se dirigent directement vers moi et m’intiment l’ordre de me lever, de prendre mes bagages et de les suivre.
 
Mais pourquoi ? Ne discutez pas, vous allez sortir ! Mais je vous dis que je suis en grève ! Dépêchez-vous le train va repartir vous gênez tous les autres voyageurs ; on ne voyage pas sans billet, c’est tout ! Et il me prend fermement le bras, je hurle « ne me touchez pas » ce qui détend un peu l’atmosphère feutrée d’intimidation de l’équipe d’intervention, toute contente d’avoir un petit incident sous la main… La dame Rambo qui flirte RAID-GIGN demande à trois voyageurs de cesser de filmer avec leur téléphone, moi je réponds « vous êtes peut-être déjà une vedette sur Facebook » … ça rigole…
 
On ne voyage pas sans billet, répète le contrôleur qui veut reprendre la main, et moi je réponds, mais j’ai un billet, regardez, je n’ai jamais dit que je n’en avais pas, et je sors un vrai billet cartonné acheté en gare de Strasbourg la veille du départ, bien imprimé, ça existe encore, je vous ai dit que j’étais en grève, mais moi, je ne suis pas un fraudeur !

En vain, d’Alsace ; épisode 72 : C’EST L’AUTOMNE 

Ambroise Perrin

Madame Carillon habite depuis 1939 au quatrième étage sans ascenseur, et elle fête aujourd’hui ses 95 ans, vous pouvez faire des calculs. C’est bien-sûr la grand-mère de l’immeuble, tout le monde l’aide, pour les courses mais aussi bien d’autres services, les médicaments, les papiers administratifs, l’aide ménagère en retard, une part de tarte aux fraises et même un petit pot-au-feu, elle adore. 

Quand il y a de nouveaux propriétaires ou de nouveaux locataires dans l’un des neuf autres appartements, on leur explique « madame Carillon », ses goûts, ses manies, et de quoi on ne doit pas parler avec elle, de la guerre, de ses enfants, de son propriétaire, – le petit-fils du propriétaire, le loyer couvre à peine les charges, c’est un loyer « loi 1948 ». Elle est la seule dans tout l’immeuble à recevoir encore des cartes postales, les enfants en vacances savent qu’il « doivent » écrire à Madame Carillon !

La vieille dame possède un trésor, des pages à l’écriture écolière qui paraissent saugrenues, une sorte de « La Vie mode d’emploi ». C’est un cahier où elle note tous les déménagements, les locataires qui changent tous les deux ou trois ans, les propriétaires qui revendent au bout de 30 ans. Elle ajoute des remarques, les naissances, les décès dans l’immeuble, –mais de nos jours on va mourir à l’hôpital.

Au début du cahier tout de suite après-guerre, on lit les noms de ceux qui avaient une voiture, les premiers qui ont eu la télévision, les travaux sur le toit pour installer les antennes. 

Les toutes premières pages datent de quand elle avait 10 ans, ses parents avait emménagé ici, il n’y avait même pas encore de salle de bain dans les appartements, et elle y décrit la cour avec une écurie, et dans la rue une crémerie, un épicier, un boucher, une cordonnerie, un quincailler. Et même une brasserie, lieu de perdition dont elle ne veut plus se souvenir du nom, à l’angle de là où il y a maintenant un immeuble moderne de cages à lapins.

Mais surtout c’est elle qui règne sur le jardin. Avant les parkings c’était un potager, on faisait pousser des légumes, il y avait des vignes au milieu à mi-chemin des autres immeubles, la partie la plus ensoleillée. Maintenant tous les cinq ans les jardins perdent de l’espace, une hypocrite agence immobilière a coupé à 6h un matin l’érable qui visiblement se portait bien, pour construire des locaux loués hors de prix, l’écurie a été réhabilitée en trois appartements bruyants, la copropriété voisine a monté un grillage pour délimiter sa parcelle de gazon, la buanderie a été transformée en studio, et l’année suivante un permis a été accordé pour y ajouter trois étages et transformer cette partie de la cour en une zone macadamisée de quartier tapageur. 

Madame Carillon veut garder ses cinq mètres de potager, des tomates, des radis, des oignons, il faut élaguer le lilas qui fait de l’ombre, et l’année où rien ne pousse, le matin à l’aube, un voisin plante dans son carré de belles carottes avec les fanes, une botte qu’il vient d’acheter au marché de la Marne.

Cet été on fêtera avec un peu d’avance son presque centenaire, il y aura plein de monde dans le dernier coin d’herbe-gazon, avec un auvent démontable et des chaises en plastique blanches, la fanfare du facteur est invitée, et aussi les vendeuses de la Coop (même si c’est maintenant un Carrefour express) avec qui Madame Carillon va papoter presque chaque jour vers 16h après la sieste.

En vain, d’Alsace ; épisode 71 : UN ASSASSIN

Ambroise Perrin

La sidération passée, la compassion exprimée, c’est l’heure des questions. L’histoire n’est vraiment pas ordinaire, mais elle n’est pas improbable et avec tous les éléments reconstitués, elle se raconte aisément. 

On dit « le désespéré » lorsque quelqu’un monte un stratagème pour se suicider. Ici le désespéré est un salaud. En guerre avec sa famille, sa femme et ses deux enfants. Sa maîtresse l’a largué et a craché le morceau à l’épouse qui depuis explose toutes les 15 secondes. Les enfants sont terrorisés, ils n’ont pas 10 ans et les parents tentent de faire un peu semblant pour qu’ils ne soient pas de petits otages témoins du naufrage familial. Mais bien entendu ils comprennent tout et maladroitement mettent de l’huile sur le feu. 

La haine entre les époux dépasse largement les niveaux d’amour fou des jours lointains de fiançailles. Le venin fou. 

La grand-mère n’avait jamais téléphoné pour inviter ce dimanche-là toute la famille. C’est la gendarmerie qui de suite a compris qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Dans le coffre des bidons d’essence. Entre deux caméras sur l’autoroute après Brumath, moyenne de 170 km/h, des témoins diront avoir été doublés imprudemment. Délibérément il a foncé sur un pilier du GCO pour passer par-dessus les glissières. À la dernière seconde il a ouvert sa ceinture de sécurité et sorti la clé pour bloquer le volant. Un choc effroyable, un feu d’enfer immédiat, les autres automobilistes impuissants.

Mais dans le choc il a été éjecté, on la retrouvé presque par hasard tout cassé, mais vivant, alors que les pompiers procédaient à l’extraction des trois corps calcinés.

Un mois de coma, trois mois de soins intensifs, rééducation. Puis la prison, procès pour assassinat. C’est la sale histoire d’un sale type et il paraît que cela arrive parfois comme cela.

En vain, d’Alsace ; épisode 70 : CACAS 

Ambroise Perrin

C’est très sympa, deux grandes photos tirages « artistiques » en noir et blanc, accrochées en vitrine de sa galerie, elles ont la même facture, le même grain et le même contraste pour dire que les deux photos racontent la même histoire. Et sous chacune d’elles une petite vidéo en boucle, les passants s’arrêtent quelques secondes.

De ce côté une grand-mère qui a l’air très fière de bercer un nourrisson, elle donne le biberon à son petit-fils et lui met les fesses à l’air, on connaît ce beau souvenir avec le petit bisou sur le popotin un peu poudré, avant de refermer le lange. La photo encadrée est extraite du film.

La photo de l’autre côté, c’est la grand-mère dans les bras du garçon, elle est visiblement grabataire, la bouche entrouverte, un peu édentée, l’œil hagard, assise dans son lit l’air d’être non pas gênée mais perdue. Un petit plissement de la commissure des lèvres fait subrepticement un signe de remerciement, le jeune homme lui soulève délicatement une jambe pour tirer la couche qu’il a eu du mal à ouvrir, elle est pleine, cela coule un peu, elle cherche à écarter les jambes, il prend le revers de la ouate pour essuyer, le sexe est béant, il plonge un linge dans une cuvette d’eau tiède et répète plusieurs fois le geste où il tient le molleton épais et absorbant du bout des doigts. C’est d’une belle douceur, il essuie à nouveau, il lève la tête et sourit à sa grand-mère, on ne l’entend pas mais il lui parle gentiment, il ouvre une boîte de crème, il sait comment faire, les doigts glissent dans les plis de la peau, c’est peut-être un peu froid, il y a un petit pipi qui s’écoule, de suite absorbé par l’un des linges.

La grand-mère cherche à s’appuyer sur les coudes pour soulever le bassin, il peut remonter la nouvelle couche qu’il referme par des bandes collantes sur le devant, maintenant il lui enfile une sorte de pantalon de pyjama très large, il prend un gant de toilette et lui lave les mains, les rince, les essuie, il fait de même pour les pieds, il lui raconte une histoire, il se tourne vers la caméra d’un air guilleret, il prend un flacon de Chanel N*5, une goutte sur son doigt se pose sur les joues de sa mamie, elle semble déjà dormir, il lui pose un bisou sur le front.

Il y a 25 ans la même séquence n’avait pas été aussi longue. 

En vain, d’Alsace ; épisode 69 : MON FILS, CE HÉROS AU SOURIRE SI DOUX 

Ambroise Perrin

L’histoire est d’une tristesse et d’une bêtise rapide à raconter. Il vient d’avoir 18 ans, il habite à Hautepierre chez sa mère, il a un peu de fric parce qu’il deale de temps en temps, et un copain d’un copain avait un bon plan pour aller se battre à la guerre.

Quelqu’un racontera qu’il l’avait entendu dire « je veux défendre la liberté » et il a raconté à ses potes qu’il partait en Ukraine. 

Il n’a vu aucun film de guerre, il n’est jamais allé au cinéma, mais il est accro aux clips sur les réseaux, surtout les trucs secrets où il faut un code spécial pour entrer. 

Le copain du copain du copain lui a donné sur place, après un long trajet en bus, un faux passeport, dans une ville qu’il ne connaissait pas, et quand il a dit que son vrai nom était Wagner tout le monde s’est marré.

Après, on ne sait pas comment, mais les nouvelles sont arrivées par l’ambassade de France, en fait c’est l’armée russe qu’il avait rejointe, probablement sans le savoir, et il est mort le premier jour, non pas en opération, mais en manipulant une grenade à la caserne. Mort au combat.

Les gendarmes ont dit à sa mère qu’ils surveillaient la filière mais qu’ils ne pouvaient empêcher les jeunes de passer les frontières, et ils ont ajouté « il est mort dans un accident, c’est mieux pour vous »

En vain, d’Alsace ; épisode 68 : BOUVARD ET PÉCUCHET 

Ambroise Perrin

Deux hommes parurent. Deux inconnus qui s’assoient l’un en face de l’autre dans le train qui file vers le nord, ils sympathisent de suite. Il ne va pas me demander de tuer sa femme ! Ils sortent de leur poche tous les deux le même roman, drôle de hasard, probabilité bien moindre que s’ils lisaient tous les deux Le Monde, et la conversation démarre de suite sur la littérature française du XIXe siècle.

Petits assauts d’érudition, références communes, et d’autres points communs, un prof à la fac, un autre écrivain apprécié… Et le cinéma, ah ah, Hitchcock, et l’actualité, Kennedy, Reagan, Trump, les scénaristes américains sont les meilleurs !

Et dans la vie vous faites quoi ? J’ai fait pas mal de métier, mais me voilà à Soultz-sous-Forêt, c’est là que je descends. Déjà ! Et oui, moi je vais jusqu’à Wissembourg.

Seul maintenant dans le compartiment, il se dit qu’ils auraient pu échanger leurs adresses. 

En vain, d’Alsace ; épisode 67 : UN ARC-EN-CIEL EN VACANCES 

Ambroise Perrin

Ils se sont rencontrés chez des amis, ils se sont revus un peu par hasard deux jours plus tard, puis une belle soirée, puis une belle nuit, puis ils se sont vus de plus en plus souvent, c’était sympa, ils étaient libres tous les deux, son appartement était plus grand que le sien et sa colocataire venait de partir, il s’est donc installé chez elle, un jour elle a dit « chez nous », toujours sympa, lui aime bien faire le ménage, il cuisine des plats dont on peut congeler la moitié pour les jours où l’on est à la bourre, le samedi matin le marché, des légumes bio, ils ont commencé une caisse commune, elle s’est intéressée à son boulot et lui au sien, un soir ils se sont raconté leur vie « d’avant », son premier amour, elle avait 16 ans, lui la première fois, ce fut plus tard, à 18 ans, chacun sentait bien que l’autre ne racontait pas tout, mais c’est un peu la règle du jeu quand on fait des aveux.

Puis ils ont commencé à parler de leurs familles, tu n’as qu’à venir ce dimanche chez moi, chez mes parents, il a demandé « t’es sûre », ils vont peut-être se faire des idées… ne t’en fais pas, je ne les ai pas tous ramenés à la maison, et mes parents sont plutôt du genre modernes, et c’est vrai que cela s’est bien passé, avec son petit bouquet de fleurs et puis ce fut le temps des vacances, ils ne se sont même pas demandé s’ils partaient ensemble, cela leur a semblé évident, enfin, chacun a fait comme si c’était évident, une manière d’officialiser les choses, et où aller ?, il fallait trouver une destination, pourquoi pas l’Irlande, ou Venise ? –un peu trop romantique, ou en Ardèche, il a un copain qui y retape une vieille ferme, bref ce fut Prague, par l’autoroute via Nuremberg, on prend ta voiture elle est mieux que la mienne, ils se sont arrêtés bien-sûr à Pilsen boire une bière, finalement la Tchéquie, de Strasbourg c’est moins loin que Paris, et pas de péage…

Les propriétaires du Airbnb parlent bien l’anglais, le gars avait été guitariste dans un groupe de rock qui s’appelait les Chiens Jaunes dans les années 1960 – 1970, il leur raconte Jan Palach et l’ambiance le soir de la chute du Mur de Berlin, la chambre est confortable très maison de poupée avec des broderies partout et des coussins tricotés par la grand-mère, la salle de bain est sur le palier.

Ensuite il fallait trouver quoi faire, explorer le guide du routard et passer à l’Office du tourisme, traverser le Karlův most, le Pont Charles, visiter un musée, le lendemain faire une virée dans les petites villes des alentours, on ne va pas passer l’après-midi à lire dans la chambre, moi je sors sur une terrasse, moi je préfère rester un peu ici, finalement dix jours de vacances c’est super long, qu’est-ce qu’on pourrait faire demain, au bout de trois jours on a déjà des habitudes dans une petite gargote, il y a au coin de la place Venceslas en sous-sol une librairie d’occasions avec un rayonnage de livres en français, tiens le Rouge et le Noir, cela fait longtemps que j’avais envie de le lire, mais tu ne vas pas passer toute la journée dans ton bouquin et svp sors ton slip et tes chaussettes du lavabo, c’est pas un spectacle, et c’est là que le moindre détail prend une importance dingue.

Normal, on est tout le temps ensemble, l’ennui révèle les maniaqueries et les vacances rebellent le prince charmant. La princesse fait sa petite crise, dis-donc tu aimes bien la jolie serveuse de chez « U’ Thomase » !, de quoi tu parles ?, il marche maintenant sur des œufs, ce sont à chaque instant les couleurs de l’arc-en-ciel en plus de celles de Stendhal, tu sais que si on fait une superposition optique des sept couleurs de l’arc-en-ciel on voit du blanc, c’est Léonard de Vinci qui a fait cette découverte sur la persistance rétinienne, bah oui je le sais, ne me prend pas pour une idiote et ne détourne pas la conversation, punaise, c’est long les vacances, et si il faut se creuser le ciboulot pour trouver quoi faire pour passer du temps ensemble, cela pose des questions.

Maintenant elle n’arrête pas de critiquer la moindre de ses initiatives, et lui, plus qu’il est prévenant, plus il l’irrite. C’est une intimité dont ils n’ont pas encore l’habitude, la chambre d’hôtel où l’on ne trouve pas une place pour chaque chose et où l’on trébuche sur la valise coincée devant le petit fauteuil, d’ailleurs il n’y en a qu’un, l’autre s’assoit sur le lit.

Finalement on rentre deux jours plus tôt, le trajet se fait presque en silence, et quand il veut payer l’essence elle dit « on va faire moitié-moitié » ; à l’approche de la frontière il n’ose pas allumer France Info que l’on devrait déjà capter, arrivée à la maison elle dit qu’elle repart de suite voir sa mère, ça fait longtemps ; il dit oui, il est vraiment désolé d’avoir compris, il s’étonne de ne pas être trop triste, il rassemble quelques-unes de ses affaires, va acheter un bouquet de fleurs et laisse un petit mot, « je repasserai ».

En vain, d’Alsace ; épisode 66 : POUR MOI LA VIE VA COMMENCER 

Ambroise Perrin

Il a toujours rêvé de voyager, route 66, il est chauffeur de bus, longtemps les transports scolaires, puis les sorties du troisième âge où il fallait nettoyer les toilettes du bus, mais avec de bons pourboires, et maintenant chauffeur de la navette pour l’aéroport de Francfort, et c’est une promotion dans sa propre estime, après également cinq années à la CTS où il trouvait que les petits chefs de la Ville ne le considéraient pas comme quelqu’un d’agréable.

Et être agréable, c’est ce qu’il préfère. Les voyageurs sont toujours stressés, mal réveillés, ils ont oublié un sac chez eux et c’est trop tard, tant pis. Lui, le chauffeur, c’est le sourire, avant-goût du soleil des Canaries, il fait des blagues au départ et redescend volontiers vérifier dans la soute si le petit sac n’y est pas, mais oui madame, c’est votre mari qui a dû le mettre en même temps que la valise.

Deux impératifs, l’horaire et la sécurité. L’horaire parce qu’il faut faire un rapport écrit en cas de retard, un accident par exemple, mais il est champion pour sortir de l’autoroute et emprunter des voies de traverse. La sécurité, parce que là, ça ne rigole pas, s’il n’a pas été vigilant ça devient vraiment de sa faute, dans les stages on a bien insisté sur les responsabilités du chauffeur, « vous êtes Jupiter à bord », pour dire que c’est lui qui prend les décisions. Un passager bourré qui embête tout le monde pour s’asseoir devant et qui braille comme un cochon, il a un bip pour appeler la centrale qui envoie deux vigiles, suivez-nous monsieur, avec un peu de chance il pourra récupérer sa valise et bye-bye le bus part sans lui.

Alors la routine, ce sont juste des panneaux Ausfahrt qui défilent, il observe les saisons à la couleur des champs, il reconnaît les passagers qui font le trajet toutes les semaines, il n’aime pas quand on lui fait changer de véhicule, on s’habitue vite à ces machines, compagnes indolentes des sempiternelles rotations sur le goudron.

Un jour de nonchalance entre deux plaques de goudron, il est parti faire un tour vers les boutiques qui annoncent les zones d’embarquement, à la recherche d’un kiosque avec de vraies Bratwurst pour touristes, et il observa à un comptoir au milieu de l’allée une animation fébrile et des conversations bizarres, « on prend Tokyo ou Rio de Janeiro » ? Une heure avant le départ, des tickets de vol à 80 €, sans bagages à mettre en soute car trop tard, aller simple, le retour vous verrez sur place, l’aventure commence à l’aéroport.

Il a les clés du bus en poche, il a aussi sa sacoche avec son passeport, il a une idée folle, il y a une place pour Séoul, et le voilà qui s’envole.

En vain, d’Alsace ; épisode 65 : L’INNOCENTE

Ambroise Perrin

D’autres récits auparavant dans le blog

Si on cherchait à comprendre, on ne survivait pas. Rescapée de là-bas, Auschwitz, sa grand’mère n’en parlait jamais, elle hurlait toutes les nuits, on savait pourquoi, les voisins aussi, on ne disait rien. Elle, la petite fille, était hantée par Genet et Koltès.

Je l’ai rencontrée à l’entrée du TNS, élève d’une promotion où l’on osait écrire, elle m’invita à écouter son monologue, du théâtre ; tu verras cela n’a absolument rien de sociologique, c’est juste une manière de s’interroger sur la façon de parler de soi ; je ne savais absolument pas de quoi cela allait parler ; elle me dit, tu sais, on raconte toujours la même chose : éviter de demander « pourquoi ? ». Es gibt kein warum. Voilà, écoutez en lisant peut-être à haute voix et d’une seule traite. 

Le mec il m’dit, tu vois j’le connaissais pas le mec, il me dit lève ton pull, montre-toi, j’te jure, je touche pas et moi je dis ça va pas non, et il m’dit ben quoi t’as pas de sout c’est que tu veux bien, non, et moi je lui dis, ben non, j’veux pas, alors il me dit, allez, sois sympa, montre-moi, et je savais bien que si je lui montrais, il allait toucher, je le connaissais pas ce type mais ça se voyait qu’il aimait les gros nibards, alors je lui fais, bon regarde et je descends mon fute, tu vois là comme ça, avec le risque que tout le monde regarde, j’baisse mon fute et le slip avec, ensemble, alors là le mec, il était scié, dingue, il osait à peine mater, alors je lui fais ben quoi, tu veux pas regarder et tu sais, quand je serre les fesses, ça fait bouger ma chatte, mais grave, ça s’ouvre, ça se ferme, mais vraiment, tu ne vois que ça et le mec il est scotché, il mate un peu et il me fait mais t’es une salope toi, une vraie salope, moi j’touche pas une salope, t’es vraiment dégueulasse, alors je me mets le doigt dedans mais tu vois, d’un coup, jusqu’au fond, et je fouille un peu, et je ressors, y’avait un peu de blanc, ça coulait sur le doigt, le mec il est écœuré, mais alors dingue, il me traite de salope, salope, salope, t’es complètement dingue il me fait, et il se casse, bon débarras, mais moi du coup j’avais envie, mais vraiment envie, mais dingue, dingue, dingue, alors je me frotte le clito, mais à toute blinde, la branlette d’enfer, comme une folle, je frotte je frotte je me retourne si jamais on me voit et je frotte, je ferme les yeux et je sens que ça vient, que ça va être le truc super fort, pas comme une baise à la con, non, le super méga pied, le truc super dingue, et alors je refous mon doigt dedans mais là tout doucement et là ça va vite, ça monte, ça monte putain ça vient mais dingue, j’ai vraiment envie de crier tellement que c’est bon, le pied mais le pied mais aucun mec ne m’a jamais fait ça, j’arrivais plus à respirer, j’avais envie qu’on me frotte les nibards, je me passais la langue en haut en bas sur les lèvres, j’aurais sucé dix queues de suite et puis j’ai senti l’élastique du slip qui serrait, j’ai remonté mon fute, je suis sûre que cela se voyait sur ma tronche, je sais plus si j’étais complètement crevée ou si j’avais encore envie, en tout cas j’avais plus faim mais soif, j’suis allée au tuyau prendre de la flotte, ça débordait dans mon cou et j’ai senti le froid sur la pointe des seins, putain ils étaient tendus comme des flèches, j’avais vraiment envie de me frotter, c’est là que j’ai vu le Président, je ne sais pas ce qu’il faisait là, je suis sûre que c’est par hasard mais rien qu’en voyant ma gueule il a dû comprendre parce qu’il a fait un drôle de sourire, j’aurais pu faire comme si de rien mais j’ai juste un peu serré les yeux alors il m’a regardée et j’ai compris qu’il avait compris, j’ai ouvert la porte des chiottes et j’ai pas fermé, il est venu, il savait pas comment faire il pétait de trouille c’est évident, d’abord j’ai un peu levé mon pull, il osait pas toucher alors je lui ai ouvert son froc putain il bandait mais comme un dingue, mais tu parles j’avais à peine baissé son slip qu’il se met à gicler, comme une cascade, ça touche mon pull, et l’autre con il est là il me dit merci, je t’aime, je t’aime, quel con mais moi j’avais vachement envie, alors je le regarde droit dans les yeux, il était là tout con comme s’il avait couru les Jeux Olympiques, la langue dehors, j’ai voulu prendre sa main mais j’ai bien vu qu’il saurait pas faire alors je me suis branlée devant lui, tout doucement et de plus en plus fort, c’est venu exactement quand j’avais envie, j’avais l’impression que ça glissait le long de ma cuisse et lui il osait pas bouger, je l’ai mis dehors puis je suis sortie putain, j’étais excitée, je retrouvais plus ma copine, je regardais les mecs comme si je pouvais les baiser tous, j’ai vu mon connard de dos avec une pouffe, ça devait être sa femme, je suis passée tout près il a pas osé regarder, moi ça me faisait marrer j’allais pas le faire chier, je sentais mon pull qui frottait sur la pointe de mes nibards et je me disais que j’étais une vraie salope, ça me plaisait bien, la fête continuait et je me suis un peu baladée et j’ai vu l’autre petit con, celui qui était avec le connard d’avant, alors j’avance et je lui dis salut, salut qu’il me répond, et je me dis-toi mon mec, t’es bon, tu vas voir, alors je lui dis tu viens, on va boire un coup alors il me dit ben oui, si tu veux, t’es seul je lui demande, il me dit non mais je ne sais pas où ils sont les autres alors je me dis, c’est bon toi, alors je l’amène aux chiottes, et il a vraiment cru que c’était bon, tu parles, le con et je lui dis laisse-toi faire tu verras je lui baisse son froc putain il attendait que ça et là je me suis dit toi mon mec, tu vas pas rigoler, alors je lui dis il faut que je te fasse un truc alors donne-moi ta chemise sinon on va nous entendre je lui mets son mouchoir dans la bouche et avec sa chemise je le bâillonne, il veut l’enlever mais je lui dis laisse non, respire par le nez, tu verras, t’as jamais connu ça, et je descends, je commence à le sucer putain là je pouvais faire ce que je voulais de lui il était là, à mes pieds, comme le petit connard qu’il était, je lui dis attends et je prends la cordelette du rideau et je lui dis retourne-toi, penche-toi, je voyais son braquemart comme un cœur qui bat, il aurait tout fait pour que je continue, alors je lui ai attaché les mains dans le dos, je savais pas encore ce que j’allais faire mais je savais ce qui allait se passer, putain, j’ai serré, mais serré, il a tourné la tête, il avait une gueule d’enfer, il a vraiment dû se demander ce qui se passait, et moi je lui dis t’en fais pas tu vas aimer et je lui flanque une torgnole sur le braquemart qu’il a ouvert des yeux comme des soucoupes et là j’ai vu qu’il pouvait pas crier, rien, il avait envie de gueuler, de dire arrête, fous-moi la paix, mais que dalle, rien qui sortait, baisé le mec, alors doucement j’ai pris mon épingle, la seule chose que je voulais pas, c’est de voir du sang, je supporte pas, donc il fallait l’enfoncer jusqu’à la limite où ça pète quand ça entre, j’ai commencé dans la bite, puis les roustons, il a essayé de me cogner mais avec les bras coincés dans le dos, dans le chiotte, il pouvait pas bouger, là je crois qu’il croyait encore que ça faisait partie du jeu, qu’il allait encore prendre son pied, que c’était un truc qu’il connaissait pas et qu’il allait avoir l’air d’un con s’il se laissait pas faire, alors je lui ai souri, je l’ai resucé trois quatre fois et il est revenu, bien dur, il avait de nouveau envie, alors je lui ai attaché les pieds avec l’autre bout du rideau, et là il était cuit, il pouvait plus bouger, juste monter son cul et le laisser retomber sur le chiotte, alors je l’ai un peu branlé, pas trop juste qu’il se calme, je me suis mise debout sur ses cuisses, avec mes talons, j’avais ma chatte à 3 centimètres de sa gueule, il avait les yeux comme un dingue, il crachait, il toussait de l’intérieur, son nez on aurait dit un sifflet et je me suis branlée en ouvrant et fermant la chatte, il devait avoir vachement mal aux cuisses parce que je tapais du talon, il arrivait plus à bouger pour me faire tomber, alors j’ai repris l’épingle, je crois qu’il l’avait oubliée et je lui ai mis sur son cou et j’ai appuyé, appuyé, putain ça s’enfonçait sans percer, mon truc c’était ça, surtout pas de sang, il avait les yeux qui sortaient, le nez qui s’ouvrait, il avait bouffé la moitié de sa chemise, je lui ai mis ensuite l’épingle de l’autre côté, il y avait une tâche violette puis j’ai essayé sur la tempe et là ça s’est mis à pisser, connard, salaud, je veux pas que ça saigne, je lui ai filé une beigne d’enfer sur le pif, j’ai cogné mais vraiment comme j’ai jamais cogné, et là le sang s’est mis à pisser, il pissait du nez comme une vache, ça faisait un boucan d’enfer parce qu’il arrivait plus à respirer et il avalait le sang par le nez alors je l’ai cogné dans les couilles, des coups de tatane sur la queue, il est tombé, je lui ai sauté sur le cul, il avait la gueule sur le chiotte, j’ai posé mon cul dessus, je crois que si j’avais pu chier je l’aurais fait, j’étais à la fois dans une fureur dingue, complètement excitée et en même temps complètement calme, je voyais très bien ce que je faisais, j’aurais pu dire à l’avance tout ce que j’allais faire, en même temps je tapais dans tous les sens, je faisais juste gaffe à pas faire trop de bruit, j’avais les seins qui dégoulinaient de sueur, j’aurais voulu avoir une glace pour me regarder, c’est toujours super excitant sans soute, j’voulais pas enlever mon pull, car j’savais pas où le poser dans ce bordel mais la laine me grattait, je me suis frottée de partout putain c’était bon pendant que l’autre con il grognait encore, je l’ai retourné ça saignait pas trop sur sa tempe, je me suis dit que j’avais touché le cerveau en rigolant, je crois qu’il s’est mis à dégueuler parce que ça schlinguait de son bâillon, il avait dû vomi qui sortait du nez, ça allait sortir des oreilles le con, je me suis accrochée à ses couilles pour tirer pour voir ce que ça allait donner, c’est super solide, ça se tire mais ça bouge pas, ça devient très petit mais quand même élastique, je suis sortie en bloquant la porte, je me suis passé un coup de flotte sur la tronche et j’ai cherché les autres et tout de suite j’ai vu l’autre gamine qui rigolait avec le connard, je lui ai dit viens que je te raconte, je viens de me faire sauter par un mec mais génial, une baise d’enfer tu peux pas savoir le pied, la gamine me regardait et disait ah bon, tu crois, t’as déjà baisé je lui ai demandé ben oui qu’elle a dit mais je suis certaine qu’elle était jamais passée à la casserole et je lui ai dit ben à ton âge tu devrais commencer, ah bon, tu crois qu’elle fait, mais faut que ça me plaise, et je lui dis viens je vais te montrer un truc entre nanas, tu sais la baise y’ a que ça de vrai sinon t’es une conne et on a recroisé l’autre connard, il m’a regardée et je lui ai dit t’as envie il savait pas si c’était pour de bon, je suis sûre qu’il l’avait jamais fait comme ça, en fait moi aussi, je l’avais jamais fait juste comme ça, et je lui dis ben viens, je suis avec ma copine, et viens je lui dis à elle, tu vas voir, c’est génial, et on est allé derrière, elle avait envie de se barrer, mais pas question je lui dis tu restes, c’est tout, c’est moi qui te le dis, elle savait pas quoi faire, je me suis frotté la chatte à travers le fute le mec il avait l’air con, il a commencé à se toucher sur le jean moi je sentais mes nibards qui montaient, alors j’ai mis doucement ma main dans le slip de la gamine, elle savait pas quoi faire mais elle avait tellement les ch’tons de passer pour une conne devant le mec qu’elle se laissait faire elle osait pas le regarder, je crois que si elle avait levé les yeux elle se serait barrée, alors j’ai eu l’idée de génie, je lui ai dit retourne-toi je lui ai levé la jupe et je lui ai dit t’en fais pas garanti personne voit ton cul on est bien planqué et j’ai commencé à la caresser, là j’ai vu qu’elle savait ce que c’était parce qu’elle a tout de suite mouillé, je lui ai mis un doigt dans la chatte mais tout doucement, elle a crié ça va pas non mais je lui ai dit mais si laisse-toi faire, je sais moi et j’ai fait signe au mec qu’est-ce que tu attends, putain il a baissé son froc mais il osait pas, alors je lui ai dit mais vas-y, connard, elle veut que ça, tu crois qu’elle est ok qu’il me demande le con mais oui je te dis qu’elle adore ça, et l’autre qui dit non non j’veux pas, j’sais pas et moi je lui dis-moi je sais, t’as envie mais tu n’oses pas, avoue, mais je sais pas moi qu’elle dit, t’es sûre, mais oui tu verras c’est complètement génial alors il s’approche, il bandait tellement qu’il était prêt à gicler, moi je lui tiens le cul à la gamine, j’enlève ma main, et l’autre il veut entrer mais il trouve pas le trou le con, je lui prends la bite pour l’aider et il lâche tout et il s’excuse putain j’en avais partout et ça sent tout de suite très fort mais c’était pendant ce temps-là que les autres sont arrivés ils disaient rien, ils regardaient comme des cons, y en a pas un qui se marrait, alors j’engueule le con qui est là avec sa bite qui goutte et qui a peur de salir son slip, la gamine elle se demande si c’est pas exprès qu’il est pas entré parce qu’elle demande c’est tout ? et les autres se marrent, alors je dis bon c’est chacun son tour, elle demande que ça et l’autre il me demande, comme l’autre avant, t’es sûre que c’est ok, et moi je dis oui, c’est sûr et certain, vas-y, bon ben qu’il fait comme si c’était un ordre et qu’il fallait obéir, alors il baisse son froc mais il sait faire, il la retourne, il lui remonte les cuisses et schlac, d’un coup, il la saute putain la gamine elle hurle, c’est sûr que c’était la première fois, elle braille comme une dingue, je lui mets la main sur la gueule et je crie mais t’es dingue, tu veux alerter tout le quartier, ta gueule, alors elle dit doucement dis-lui d’arrêter, ça fait trop mal, et je lui dis ben non, quand on commence, on termine, et déjà y avait un autre qui suivait, pousse-toi qu’il disait quand l’autre venait de gicler et il se l’est faite en cherchant il a pris sa main pour trouver le trou, la gamine disait non non j’veux plus et moi tranquillement j’ai dit continue, c’est comme ça, alors j’ai bien vu que ses yeux voulaient me poser des questions et je lui ai dit y’a pas de pourquoi.

En vain, d’Alsace ; épisode 64 : LA DISPARITION DE KYLIAN M’BAPÉ AU NEUDORF

Ambroise Perrin

J’ai un peu fanfaronné en avouant n’avoir jamais vu un match de foot dans un stade. Oui, j’avais suivi une finale de Coupe du monde sur un grand écran en Allemagne, qui jouait contre la France, c’était marrant de voir tous ces hystériques, surtout les filles. Et puis par hasard dans un café en Belgique, qui jouait contre le Japon, une ambiance formidable, j’avais adoré cette sorte de communion dans le suspense et les tournées de bières offertes à chaque dribble réussi.

Ce jour-là j’avais été invité à Strasbourg au Congrès mondial de l’Association internationale des journalistes sportifs, ceux qui font la pluie et le beau temps dans la ferveur sportive de la population de toute la planète. Soirée décontractée mais en fait extrêmement officielle, de grandes décisions allaient être annoncées, qui allaient modifier les relations de la presse avec les stars sportives professionnelles, pour se dégager de nombreuses suspicions de corruption. Certains de la délégation française étaient des copains journalistes, nous avions été de la même promotion il y a 40 ans à l’école de journalisme à Strasbourg, l’un était rédacteur en chef à l’Équipe, l’autre responsable du service des sports à Libération… et il y avait celui que l’on jalousait en le poursuivant de nos sempiternelles moqueries, un cancre devenu vedette à la télévision, champion du baratin insipide sur le Tour de France et le Paris-Dakar. Nous étions quelques années avant notre retraite, on avait pris le temps de retrouvailles devant l’ancien bâtiment de l’École, le CUEJ, rue Schiller au bord de l’Ill, avec l’envie de faire un petit jogging dans le parc de l’Orangerie et de manger une glace à la roulotte de Franchi. Bref, du bon temps et du beau monde. Et on ne parlait que de cinéma, de voyages, de divorces, et du polar sportif que Jean-Paul venait de remettre à son éditeur.

Deux hommes parurent. Ils avaient l’air jovial, et semblaient excellents comédiens, en jouant aux petites gens modestes.  Les deux messieurs semblaient à l’aise dans ce parc noir de monde, où comme des aimants, ils attiraient les regards. C’étaient deux joueurs de football, l’un, je l’ai reconnu, c’était celui que le président Macron avait tenu dans ses bras parce qu’un tireur de son équipe avait loupé un penalty. À la télé l’homme politique montrait qu’il voulait consoler le malheureux sportif devant un milliard de spectateurs. Le joueur perdant, qui se nomme Kylian Mbappé, n’avait pas levé une seule fois les yeux vers le consolateur. Il voyait sans regarder. Ces regards qui jamais ne se croisaient auraient pu sembler d’une belle hardiesse, puisqu’ainsi le consolé devenait le dominant. Cela rendait le joueur assez sympathique.

Les footballeurs saluèrent mes puissants amis journalistes, et comme il n’y a pas de hasard dans ce genre de jeux, ce furent des déférences non feintes, chacun sachant ce que l’autre pouvait lui apporter.

Comme je ne connaissais aucun nom de joueurs espagnols, ce qui fut le premier sujet de discussion, nous nous mimes à parler de livres, et j’ai dit à Kylian que pour moi Madame Bovary était un modèle, et il m’a répondu, ah oui, Flaubert.

Puis on a parlé gros sous, quelqu’un avait lancé la conversation sur les droits télés, les sponsors et les ventes de maillots qui rendaient ridicule le chiffre d’un salaire mensuel de 6 Millions d’euros, sans compter les primes ; et les partenariats qui en plus doublent cette somme. J’ai vite calculé, cela fait 85714€ de l’heure, 1423€ par minute, ce que gagne un smicard par mois, ou 24€ par seconde ; je lui redis « bonjour, enchanté » et ce sont déjà cent euros € de passés, c’est rigolo.

Puis on en vint aux histoires de transferts, et quelqu’un prononça le mot de « disparition » à propos d’un autre joueur bien payé, mais qu’on ne voyait plus sur les stades ; j’ai embrayé sur Georges Perec, la disparition de la fameuse voyelle e, mais aussi la disparition de sa famille dans les camps. Je raconte comment dans ce cas, en littérature, la contrainte produit du sens. Cela intéresse beaucoup Kylian, il me dit, on se tutoie, j’aime ton prénom, Ambroise. Et il m’a demandé, qu’est-ce que je pourrais mettre en place comme contrainte, un truc artistique que tout le monde verrait, mais que personne ne décèlerait vraiment, puisque cette contrainte n’aurait pas de signification immédiate. Je lui réponds, jouer en ne touchant la balle qu’avec le pied gauche ! Non, non, me dit-il, c’est trop évident, tout le monde s’en apercevra de suite, impossible pendant un match.

J’ai alors une idée, inspirée par la célèbre journaliste Florence Aubenas qui s’était transformée en modeste femme de ménage anonyme pour écrire sur cette humble condition. Je lui dis, Kylian, tu vas vivre tout seul dans un tout petit studio au Neudorf avec exactement 1429€ pour le mois. On te trouve un boulot de serveur, tu portes une barbe, une perruque et un faux nez, avec un peu de chance, tu te fais 10 ou 20€ de pourboire dans la journée. On te trouve des habits chez Emmaüs, éventuellement une vieille télé et tu dois tout payer, le loyer, les charges, la bouffe, peut-être que tu pourras aller une fois au ciné, et tu iras chercher des bouquins dans les boîtes à livres dans les parcs, si tu aimes la lecture. Tu vis avec absolument rien de ta fortune. Personne ne doit être au courant, et pour ta famille, tu es en stage d’entrainement en altitude, et on sait qu’en montagne il n’y a pas de réseau.

Le plus difficile, m’a-t-il répondu, c’est de penser à ce qui va se passer au bout d’un mois, quand je vais « revenir » de ma piaule du Neudorf. Moi je n’aurais pas envie d’écrire un livre, l’expérience aura été trop personnelle pour la raconter. Je ne veux pas que cela soit compris comme une thérapie, ou une expérience sociologique. Mais je vais la faire, géniale ton idée, ce sera chouette de faire sa petite popote. Je donnerai des ordres à mon staff pour qu’on me laisse tranquillement m’isoler. Je suis impatient de savoir si je vais m’ennuyer.

Je crois, me dit-il encore, que ce sera tellement invraisemblable que je n’aurais pas besoin de faire d’efforts d’imagination.

En vain, d’Alsace ; épisode 63 : PARS, SURTOUT NE TE RETOURNE PAS 

Ambroise Perrin

C’est lui qui embauche et vire le personnel, 30 ans de boîte, et bientôt c’est certain, promotion directeur général, il sera le patron de la filiale des Etats-Unis, Born in the USA, il adore les 4 juillet, il n’écoute que de la country, Johnny Cash comme les dollars, il est bien vu par ses chefs. Aujourd’hui ses chefs lui disent, avec des circonvolutions, que c’est lui qui part. Restructuration, réorganisation, les actionnaires, nouvelles technologies, belle prime etc. Chômage.

Et lui qui pétait la forme, toujours sur la brèche, corps et âme pour la boîte, le voilà qui tombe malade, bien pire que la déprime, la rate qui se dilate, le foie qui n’est pas droit, le ventre qui se rentre, l’épigastre qui s’encastre, reprenez-vous lui dit son généraliste, je vous envoie chez un spécialiste.

Vous souffrez de quoi ? Du chômage… Qu’allez-vous faire pendant ce temps suspendu, vous avez un carnet d’adresses formidable, vous allez retomber sur vos pieds ! J’ai les genoux qui sont mous et les orteils pas pareils… La chanson l’obsède.

Il est devenu invisible, les enfants sont grands, désolé pour toi papa ; la maman a un petit job, heureusement dans une autre boîte, elle est très gentille à la maison mais ne hurle pas à l’injustice, elle ne va pas s’en mêler… C’est une chance, profites-en, tu seras payé à rien foutre, tant de chômeurs tire-au-flanc en profitent, à toi le tour ; merci les amis.

Il ne veut pas vivre aux crochets de la société, il n’a jamais pris de congé de maladie, pas d’artères trop pépères ni de nez tout bouché, pas de fricotage avec un soudain burn-out pour temporiser son limogeage, c’est maintenant qu’il devient confus, envie de rien, il dort mal la nuit, rate ses rendez-vous, cède à la picole, glande toute la journée, à midi il n’a même pas terminé de lire le journal, il veut voir personne, et surtout pas la secrétaire qui l’appelle pour remplir des papiers.

Un jour, on sonne, c’est le magasinier, il est gauche comme s’il rencontrait pour la première fois les parents de sa fiancée, il lui rapporte trois cartons avec ses dossiers… Mais je les avais laissés pour mon successeur ? Bah non elle n’en a pas besoin ! Ah bon ? C’est qui ? Elle ? Pas possible ! La plus nulle des nulles, mais le pauvre gars n’a pas envie de papoter, au revoir Monsieur et bonne chance. Il file, il a une bagnole de la boîte.

Là vraiment il n’existe plus. On lui conseille de faire du sport, de prendre soin de lui, comme s’il était en convalescence après une longue maladie. Sa femme en cause deux mots au toubib, ils vont partir en cure, cela le requinquera, mais non, il ne veut pas être en charge de la société il le répète tout le temps. Il décide de faire comme si de rien n’était, son gouffre de désespoir, c’est à la maison, c’est lui tout seul, dans son bureau à l’étage. Un peu comme s’il avait honte, pense-t-on, on le voit se lancer dans des activités associatives, prendre le temps d’être utile… Il lui faut une semaine pour régler un truc qui lui aurait pris une heure. Il s’engueule avec tous les bénévoles. Il refuse soudain de faire du caritatif comme une thérapie.

À l’agence de l’emploi des cadres, au bout de la deuxième visite, il a envie de restructurer toute l’organisation ; ses interlocuteurs sont tous des incapables, il décèle ceux qui ont fait les trois jours de stage de psychologie et qui répondent toujours « mais bien sûr Monsieur » et les autres qui lui balance des « il faut être réaliste Monsieur ».

Quand son banquier l’appelle parce qu’il a supprimé les achats automatiques mensuels dans son fond d’investissement d’actifs financiers, il l’envoie valser et lui réponds que maintenant son fric, c’est le moment de tout claquer.

Il a peur. Il est tétanisé à l’idée de retourner travailler, il a lu un article dans « Le Monde » qui calcule qu’il y a 14 000 décès chaque année imputables au chômage et qui relève que pour la société ce n’est pas un enjeu de santé publique digne d’attention.

Sa femme avait pris un travail quand les enfants sont devenus grands, elle s’est émancipée, et cela a probablement sauvé leur couple. Un ami d’une boîte de conseil lui répète, si tu te sens avili par ta situation, fais-toi auto-entrepreneur, tu trouveras des contrats. D’un seul coup, il s’est senti usé, un autre homme, à la limite de la médiocrité. Surtout ne pas se sentir assisté.

Sa femme toujours, fait comme si elle s’occupait de lui et dit à ses meilleurs amis qu’elle a peur pour lui, avec ses idées noires. Il y a comme cela des histoires qui finissent mal.

Il est tombé amoureux. Par accident, en inventant un pseudo ringard, il s’est inscrit sur un site de rencontres « sérieux », s’est rajeuni de 20 ans, a rencontré une jolie paumée en décompression de rupture, lui a remonté le moral, l’a emmenée au restaurant, lui a prêté de l’argent sans qu’elle en demande, est devenu copain-copain avec sa gamine de sept ans sans papa, et a trouvé un prétexte bidon de stage à l’étranger pour emmener sa douce conquête en vacances, au bord de la mer ; il a adoré tous les clichés de la vie qu’il détestait, a fait semblant de pleurer quand sa femme s’est offusquée, a rigolé quand son fils lui a dit « papa c’est une passade ne te laisse pas avoir, pense à nous » ; il a trouvé chez un bon bouquiniste des cartes postales des Galapagos et les a envoyées à un copain pour qu’il les poste à sa femme depuis Rio, ça fera la blague.

Sa copine est vraiment ignare, elle ne connait aucune chanson de Johnny Hallyday (« Pour moi la vie va commencer »), ne lit jamais un journal, cuisine vraiment mal, il s’en charge, et il sent qu’elle en aura vite marre de lui, alors il multiplie les petits cadeaux qui fonctionnent comme des aimants pour des amants. Il joue le grand jeu au Crocodile où il connait plein de monde, juste pour frimer ; elle a demandé un Coca-Cola, porte une robe décolletée vraiment indécente, le maître d’hôtel en se penchant évite les collisions du regard, et elle rit si fort qu’il fait de-même, il jubile d’être vulgaire, les loufiats attendent un bon pourboire.

C’est lui qui s’est lassé, mais il n’a pas voulu chanter comme Bob Dylan, « Don’t look back », ou comme Oasis, « In anger ». Ne retourne pas sur le passé avec colère, il y a de meilleurs endroits où jouer, et tu n’y es jamais allé…

En vain, d’Alsace ; épisode 62 : LE TONTON FLINGUEUR

Ambroise Perrin

Haut les mains c’est un hold-up ! La dame qui a aidé le monsieur à monter les trois marches de la Caisse d’Épargne est incrédule. Oui, il a vraiment un pistolet en main. Il y a une employée du côté des chaises pour attendre, il y a la dame qui est toujours au guichet et un peu en retrait le chef de l’agence dans son bureau ouvert, qui donne sur la salle d’entrée. C’est tout petit, tout le monde se connait, bonjour Monsieur Dieb, allez, rangez ce pistolet on voit bien qu’il est en plastique.

Mais monsieur Dieb est sérieux, il veut l’argent du comptoir, et la consigne est claire, ne pas risquer sa vie, donner l’argent au bandit. La caissière donne donc à Monsieur Dieb l’argent liquide de la caisse courante, 6420 francs, vous voulez une enveloppe ?

En repassant derrière le comptoir, l’employée, qui d’ailleurs est nouvelle dans l’agence et ne connait pas Monsieur Dieb, ou peut-être était-ce la stagiaire, on ne s’en souvient plus, et bien c’est elle qui appuie sur le fameux bouton « Alerte hold-up » discrètement et directement relié au commissariat de police.

Monsieur Dieb a empoché le montant de son filoutage, il faut l’aider à redescendre les marches en grès de l’agence et le voilà qui file en remontant la Grand’rue. Arrivé chez Sichel au feu rouge, le premier qui ait été installé au centre-ville, la police est déjà là. Les agents stupéfaits ne comprennent pas, c’est quoi cette histoire de hold-up à main armée, c’est vraiment vrai ce gangstérisme ? Ben oui, voilà, je vous rends l’argent… Attendez, vous n’allez pas partir comme cela, on appelle Strasbourg pour savoir quoi faire de vous… En attendant on vous emmène au commissariat, rue Georges-Clemenceau, bon on vous attend là-bas parce que votre fauteuil roulant, il ne rentre pas dans la voiture.

Au commissariat on lui demande s’il veut un verre d’eau, nous sommes en été, il fait chaud. Racontez-nous ce que vous avez fait, montrez-nous votre arme… Un pistolet à eau, on vous le confisque !

Au téléphone c’est le procureur qui demande qu’on l’écroue. Et voilà monsieur Dieb dans la cellule de la cave, derrière des barreaux. Il aimerait sortir rapidement, la femme de ménage est chez lui, vous comprenez, oui on comprend très bien, mais là ce n’est pas possible vous allez être en garde-à-vue.

La cellule de la cave rue Georges-Clemenceau est sordide, elle est rarement utilisée, une horreur de saleté, une plaque de béton à 40 cm de hauteur sert de châlit à un matelas pourri, et il n’y a qu’un soupirail où la lumière du caniveau n’arrive pas à traverser les toiles d’araignée.

Les policiers sont aussi embarrassés qu’aimables, ils lui donnent une couverture, c’est le règlement, et permettent à la femme de ménage de lui apporter ses médicaments. Quand elle comprend que c’est pour la nuit, elle revient avec une gamelle de fer blanc et un ragoût de chez elle, les policiers lui demandent de reprendre le fauteuil roulant qui encombre, ils ramèneront Monsieur Dieb en voiture. Il est polio depuis l’âge de huit ans, son fauteuil est doté d’un pédalier sur le devant en hauteur, qu’il actionne à la force de ses bras, c’est un fauteuil qui avait été récupéré chez un cul de jatte de Verdun que l’armée du Kaiser avait ainsi soigné en 1919, à moins que cela ait été les « Gueules Cassées françaises » qui l’eut pris en charge. A la mort du soldat on l’avait donné au jeune voisin polio. Bref un engin qui suscite encore le respect.

Quand un avocat, appelé par un policier, vint le voir en lui disant qu’il était commis d’office, Adolf Dieb (oui, son prénom, il était né en 1927, Adolf est un prénom que l’on trouvait dans toutes les familles en Alsace, adal wolf, le loup noble ; après la guerre pour faire plus simple les Adolf ont changé pour Alfred, il ne fallait pas donner prise aux nostalgiques ou aux moqueurs, et le prénom était devenu maudit), Adolf trouva que cela prenait une trop grande ampleur et que l’on en finisse, je paye une punition pour le déplacement et laissez-moi rentrer chez moi.

Eh bien non, il fallait qu’il comprenne qu’il était passible des Assises (c’est quoi ça ?) c’est-à-dire un vrai procès, un crime puni de plusieurs dizaines de milliers de francs d’amende et des années de réclusion criminelle. Tout ça pour un hold-up à la Caisse d’Épargne, et j’ai rendu l’argent ?

L’histoire de Monsieur Dieb a vite fait le tour de Haguenau, le journal n’a pas trop osé raconter les détails, et le directeur de la Caisse d’Épargne a annoncé à tout-va que lui, personnellement, et les employés, ne portaient pas plainte. Mais le siège à Strasbourg déclara qu’il ne pouvait pas intervenir, que c’était à la Justice de prendre tout cela à bras-le-corps.

Au bout de deux jours les policiers le ramenèrent à la maison, le docteur trouva qu’il n’allait pas bien, il avait l’interdiction de sortir du département, de rencontrer les témoins, de faire des déclarations, un vrai criminel.

Il fallut attendre trois années aussi longues qu’un siècle, et ce fut enfin le procès, à Strasbourg dans le grand Tribunal, avec des journalistes partout, sa photo dans Paris-Match, il n’avait pas eu le droit de répondre aux questions de Frédéric Pottecher de France Inter et de l’ORTF.

C’est que l’on savait maintenant pourquoi il avait braqué la Caisse d’Épargne. Il était le responsable de « La Lune au Soleil », une association d’aide aux enfants poliomyélites, il avait rempli un dossier pour un prêt, à la Caisse d’Épargne, de 20 000 francs, pour acheter un Combi Volkswagen d’occasion. C’était pour faire des excursions, avec une remorque pour les fauteuils roulants et la première destination était le lac Titisee à 147 km, partir tôt le matin et rentrer tard le soir, pour des enfants qui n’avaient pour seul horizon que le foyer d’accueil médicalisé derrière la maison Saint-Gérard. La Caisse d’Épargne n’avait même pas répondu, et quand il était allé voir le directeur, il lui avait dit qu’une association de droit local ne pouvait pas faire un emprunt, qu’il fallait demander des subventions, faire un dossier pour le budget de l’an prochain à la Ville. Mais le combi était en vente maintenant, et il pourrait partir en excursion dimanche dans 15 jours, un moniteur d’auto-école de chez Llerena était prêt à faire le chauffeur de bus gratuitement.

Alors si on ne lui prêtait pas l’argent il avait décidé de le prendre ! L’histoire était belle et émouvante, mais la justice est rigoureuse et implacable. Le procureur rappela qu’un hold-up est un hold-up, et qu’une arme est une arme, qu’elle soit efficace ou non, et que le trouble à l’ordre public était manifeste.

À un procès aux Assises l’avocat de la défense peut appeler plein de gens à la barre. Le Maire lui-même vint exprimer le respect que la Ville avait pour ce monsieur, il n’osa pas dire courageux. Le témoignage d’un enfant en fauteuil tira des larmes à toute l’assistance, et puis, une vedette vint défendre Monsieur Dieb, l’acteur Lino Ventura en personne. Il dit, je ne connais pas ce monsieur mais je connais la détresse qui l’a poussé à agir. Les enfants pour qui il a voulu braquer une banque ne sont pas comme les autres, ce sont des « anges incompris ». La médecine les appelle des enfants inadaptés. Parfois ils meurent jeunes, parfois ils survivent longtemps, adultes. Il faut avoir la dignité de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leur vie, et ce n’est pas le cas. Lorsque vous rencontrez un enfant pas comme les autres dans la rue, il ne faut pas le regarder comme un monstre. Ce n’est pas de la pitié dont il a besoin mais de la justice, et de la chaleur humaine. Et il faut de l’argent pour les aider à s’intégrer dans la société.

Alors, continua Lino Ventura, braquer une banque c’est peut-être un cri de désespoir ! Monsieur Dieb, on vous écoute monsieur, vous savez quand moi je braque une banque au cinéma, tout le monde est heureux et on m’applaudit, et bien dans la vraie vie, je voudrais aussi vous applaudir !

Le procureur ne laissa pas l’émotion prendre l’avantage, non monsieur, les bons sentiments ne permettent pas de bafouer les règles de la société, vous imaginez, chaque fois qu’une association aura besoin d’argent, elle ira se servir un pistolet à la main ! Je demande l’application de l’article 311–9. Avant que le jury ne se retire pour délibérer, avez-vous quelque chose à ajouter, demanda le président. Oui merci monsieur le juge, tant pis pour la prison, mais qui va payer un nouveau Combi ?

Monsieur Dieb ne se rendait pas compte qu’il risquait une peine jusqu’à 30 ans de réclusion criminelle et de 600 000 francs d’amende. Il ne fut pas acquitté, condamné à trois ans avec sursis et un franc symbolique d’amende. Quand il quitta le tribunal dans sa chaise roulante à pédalier manuel, il traversa une haie d’honneur qui applaudissait comme à l’arrivée du Tour de France.

Dans les jours qui suivirent, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Tous les jours le facteur passait avec la petite camionnette déposer des paquets au local de l’association. Des dizaines de paquets postés de toute la France et en les ouvrant y trouvait un pistolet en plastique et une enveloppe avec plein de billets.

En vain, d’Alsace ; épisode 61 : LA VIEILLE DAME TRÈS DIGNE

Ambroise Perrin

Elle dit qu’elle ne fait pas de politique, elle déteste Le Pen et méprise Mélenchon, elle va à la messe tous les dimanches, elle a 70 ans et elle va se marier. Son futur mari est juif, il a 32 ans, et alors ? brave-t-elle quand sa famille « qui-pourtant-est-tolérante » s’étonne un peu. Ils disent qu’ils sont amoureux et ce qu’ils font ensemble c’est comme la vie intime des footballeurs, « cela ne vous regarde pas ».

Elle est riche, elle a toute sa tête, et lui est fauché, et beau gosse. Ni elle ni lui n’ont la frivolité de jouer aux « people » pour narguer les petits cercles strasbourgeois. Tout juste s’amusent-ils quand les braves gens bien intentionnés remarquent que « d’habitude » c’est un homme âgé et prospère qui épouse une très belle dame ayant quinze ou vingt ans de moins que lui. Et on veut alors deviner qu’il « servira d’infirmier » et poussera sa chaise roulante quand elle aura abandonné le déambulateur.

Elle a une copine qui elle, fait de la politique. Elle milite pour les Droits de l’Homme et pense faire des legs à des institutions caritatives, les aveugles parce que son mari était presque aveugle, les restos du cœur à cause de Coluche qu’elle a vu à l’Olympia en 1975 et une association qui fait de l’alphabétisation au Burkina Faso, car elle connaît une nounou sympathique et dévouée qui vient de là-bas. Pourtant, qu’est-ce qu’elle « s’emmerde » dans la vie, sa copine !

Elle, depuis qu’elle est veuve, elle est toujours pétillante, des journées de ministre, elle s’est brouillée avec ses petits imbéciles d’enfants moralisateurs, et elle suit les bonnes idées du conseiller fiscal de feu son mari : ne placez pas votre argent, vos enfants ont de bonnes situations et vous avez déjà tout, « claquez-le ! »

Alors bien sûr elle se fait plaisir. Ce mariage, c’est la porte ouverte à toutes les suspicions, elle est trop naïve, elle se fait exploiter, et d’autres remarques un peu moins subtiles et beaucoup plus assassines. Et qu’est-ce qu’il fait le futur mari dans la vie ? Je vais vous dire, qu’il profite un peu de moi, je serai contente de lui laisser quelque chose ! Et la religion ? La religion c’est à la maison, dehors c’est du poison.

Même le notaire s’y est mis en lui téléphonant discrètement pour lui annoncer que, à propos du contrat de mariage, elle risquait de voir tout se dilapider, qu’elle n’avait pas le droit de déshériter ses enfants etc. Et l’homme de loi lui a révélé, avec la vanité toute mondaine des aristocrates condescendants pour les gens de petites et humbles conditions, qu’il y avait une vérité qu’elle devait connaître. Son heureux élu était papa d’une petite fille de six ans, et que même, il l’avait reconnue ! Bien entendu, il n’a jamais été marié, et… Mais bien sûr c’est formidable lui a répliqué sa cliente, j’adore cette petite, et sa maman aussi est adorable, je les aime beaucoup !

À 70 ans, cela lui plaisait de gaspiller dans des plaisirs futiles les dons de son esprit et de se servir de son érudition pour l’achat d’œuvres d’art, activité qu’elle menait emprunte d’une fausse discrétion pour ainsi satisfaire son désir de briller avec élégance dans la société qui la moquait. Et puis elle tapissa la chambre où ils passaient l’essentiel de leurs journées de plaques de liège brut, et c’est là, dans son « bouchon », qu’elle lui lisait à haute voix les passages qu’elle connaissait par cœur de Le Temps retrouvé.  

Comme elle avait un sacré carnet d’adresses elle ne fit pas dans la retenue en invitant une centaine de personnes à une « maous » réception. Tout le monde politique et culturel de Strasbourg se pressait autour d’un buffet géant, avec orchestre endiablé de country alsaco-tennessienne et récital enjoué par la Maison de la poésie. Le couple était resplendissant et se faisait des papouilles de jeunes fiancés. La vie est belle, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et on en profite. Elle demanda à Berthe Bertini, sa femme de ménage, et Alphonse, le cordonnier, d’être leurs témoins.

Ils se marièrent et firent beaucoup de croisières, au soleil et sous la pluie. Il est mort quatre ans plus tard dans un accident de parapente et elle est redevenu une veuve inconsolable.

En vain, d’Alsace ; épisode 60 : LYSISRAËLTRAGAZA ARISTOPHANE 

Ambroise Perrin

On baise plus tant que les mecs se battent. Vous m’entendez ? Niet, nada, que dalle, allez-vous faire foutre, on ne baise plus, terminé, on veut la paix ! la Paix mondiale ! Ouais… je n’ai pas dit qu’on n’avait pas envie, peut-être plus qu’eux, mais ce qu’il faut leur faire comprendre, c’est qu’on fait la grève ! Ouais les nanas ! La grève contre la guerre ! Ah Miquelas fait des blagues ? Et Guillaume qui meurt de désir son prépuce découvert ? Réveillez-vous les élèves, la pièce de théâtre est au programme du Bac cette année !

Ça va râler, ça va hurler, c’est sûr, mais je vous promets, Lysistrata, ça va marcher ! Femmes d’Athènes, femmes de Sparte, femmes de Gaza, femmes d’Israël, toutes ensemble, toutes ensemble ! Débarrassons-nous de ces terroristes, renversons ces extrémistes. On fait d’abord le ménage chez nous ! On prend les armes contre nos oppresseurs ! Vive les casques bleus d’Aristophane ! Cela fait combien d’années qu’ils se battent comme des malades ? Aujourd’hui Micias nous apporte un espoir de paix, et Darcy lui, dit des conneries, « faites l’amour, pas la guerre ! ». Moi, Lysistrata, je dis « ne faites plus l’amour, ça arrêtera la guerre ! »

On va les attendre, nos mecs, toutes pouponnées, toutes mignonnes, avec nos petites robes couleur safran, nos manteaux droits et nos belles chaussures, les parfums, le maquillage et les petites chemises transparentes ! Ils seront là, à nos pieds, à gémir : « nous bandons ! » Vous bandez ? J’en suis fort aise ! et bien faites la paix maintenant…

On dira que nous sommes des naïves ! Eh bien non, nous sommes des salopes ! Et tout le monde doit le savoir, les citoyens, les étrangers, les métèques, les femmes et les esclaves ! Vous allez voir les ambassadeurs spartiates et athéniens venir nous faire la leçon, nous demander d’être raisonnables… « Comment ça, raisonnables, imbéciles ? Vous prenez des décisions désastreuses et il ne faudrait faire aucune remarque ? À votre tour d’écouter nos conseils et de vous taire, comme nous auparavant. Nous allons vous remettre sur le droit chemin ».

Les filles ! Ce n’est pas pour nous que nous faisons tout cela, c’est pour la Grèce toute entière ! Je ne suis pas une déesse, je suis une femme comme les autres ! Je ne suis pas avide de pouvoir, je ne veux qu’une chose, un banquet de réjouissance en l’honneur de la Paix, où l’on baisera comme des dingues, avec des mecs bien repus. Lampita, Calomice, Myrrhine ! Vous m’entendez ? À aucun moment, il ne faudra céder !

Oui, nous aimons le sexe ! Oui, les hommes aussi ! Mais ce sont de gros balourds, il faut les manipuler pour laisser libre cours à nos rêves de paix et de bonheur ! Messieurs, nous sommes un fléau ? Oui nous sommes le grand fléau des hommes. Tout vient de nous. Les procès. Les disputes. Les rebellions terribles. Les chagrins. Les guerres. Mais voyons, puisque nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous, hein, puisque nous sommes un fléau ? Pourquoi ne nous laissez-vous ni sortir, ni pencher la tête dehors, pourquoi déployez-vous tant de zèle à garder le fléau ? S’il arrive que votre petite femme soit sortie et que vous la trouviez dehors, vous voilà fous furieux, alors que vous devriez vous réjouir si vraiment vous estimiez que le fléau a décampé, si vous ne trouviez plus le fléau à la maison ! Allez, voilà, ça commence ! Je suis comme une gourde à attendre sur la place déserte… C’est l’aube…

Si je les avais invitées à une fête de Pan ou d’Aphrodite, ou à une Bacchanale, toutes les voisines auraient accouru, ce serait la pagaille… Ah, il y a Calomice qui arrive ! Elle va encore trouver que j’ai une tête en porte de prison, tellement j’ai l’air de vouloir dire quelque chose de très, très important. J’espère qu’elles vont toutes venir, et ne pas rester à la maison à cajoler leur mari ou à torcher leur bébé. La situation politique dépend de nous, les femmes. Ou alors il ne restera bientôt plus aucun Péloponnésien, toute la Boétie sera détruite… Je suis certaine qu’elles vont toutes venir, elles vont débarquer, les Athéniennes, à la dernière minute en bonnes Méditerranéennes… Et celles de l’île de Salamine… qui mouillent dès le matin… leurs bateaux. Et les Acharniennes, qui souffrent tant de la guerre, et celles des marécages d’Anagyre, qui sentent si fort…

Ah mais voilà Lampita, ma petite spartiate préférée, avec son corps musclé qui pourrait étrangler un taureau… Par Castor et Pollux, quels beaux seins ! Et cette autre fille ? Une Corinthidienne, profonde… d’un côté comme de l’autre ! Mesdames ! Je vous ai convoquassées … (!!!) … vos hommes sont au front, en Thrace, à Pylos… ils reviennent parfois à la maison, posent leur bouclier, se soulagent sans que vous ayez besoin d’un fétiche de huit pouces en cuir… et pffuit, ils sont évaporisés… (!!!)

Êtes-vous d’accord pour me suivre si je vous dis que j’ai un moyen de mettre fin à la guerre ? Voulons-nous toutes forcer nos maris à faire la paix ? Eh bien, nous allons devoir nous passer de quelque chose ! – Vous le ferez ? Vous n’hésiterez pas ? Nous devrons nous passer… de … bites ! Ne protestez pas ! Je sais que certaines seraient prêtes à marcher sur le feu plutôt que de se passer de bites, car rien ne vaut la bite, ma chère… Euripide a raison quand il écrit que nous sommes une belle bande de salopes et que nous ne sommes bonnes qu’à une chose… Roupiller toute seule, sans une bite, c’est pénible, mais tout de même, c’est un cas de force majeure, nécessité de Paix !

On va rester là, chez nous, bien maquillées, à se balader toutes nues sous nos fameuses petites chemises transparentes, le triangle bien épilé… Nos maris banderont comme des fous et voudront aussitôt nous baiser… Eh bien, on se refusera à eux, et si on ne cède pas, croyez-moi, ils feront aussitôt la Paix ! S’ils nous laissent tomber, il faudra, comme dit le poète, « caresser la petite chatte perdue » … S’ils nous attrapent et nous traînent de force dans la chambre, on se cramponnera aux portes ! S’ils nous battent, il faudra bien se livrer, mais il n’y a pas de plaisir quand on fait ça de force. On essayera de leur faire mal. Un homme n’est jamais comblé s’il ne fait pas jouir sa femme. Vous êtes toutes d’accord ? Vous saurez convaincre les vôtres ? L’autre problème, mais on s’en est occupé, c’est l’Acropole et son gigantesque paquet de fric : les plus vieilles vont prétexter un sacrifice pour occuper les lieux. Everything is under control.

Je vous propose maintenant de prêter serment… sur des entrailles ? ou alors comme chez Eschyle, en égorgeant un mouton sur un bouclier ? Bon, un bouclier pour un serment de paix, ce n’est pas l’idéal… On peut aussi découper un cheval blanc en morceaux… ? Oui, Calomice, bonne idée ! Au lieu d’un mouton, on « égorge » une cruche de vin ! Comme du beau sang bien rouge qui gicle bien, et on jure de ne jamais y mettre d’eau ! Ô puissante déesse de la Persuasion, acceptez ce sacrifice et soyez favorable aux femmes ! Répétez toutes après moi : Nul, ni mari, ni amant… ne m’approchera… en érection… je passerai ma vie à la maison… sans homme… m’étant faite belle dans ma petite robe jaune… pour chauffer au maximum mon mari… s’il me prend de force malgré moi… je ne lèverai pas mes jambes au plafond… je ne ferai pas la position de la lionne sur une râpe à fromage… que ce vin soit pour moi si je tiens mon serment…

Vous êtes toutes prêtes à jurer ? Alors, je bois ! Et maintenant allons à l’Acropole aider les autres à se barricader. Au moyen de verrous et de pieux, nous fermerons les neuf portes. Strymodore, avec toutes ses médailles et son chœur de vieillards voudra nous foutre dehors ? Il veut nous enfermer ? Il veut brûler les portes ? Mais voilà que Stratyllis et son chœur de vieilles femmes, portant des cruches d’eau, viennent à notre secours ! Les femmes viennent au secours des femmes ! Les hommes pètent de pétoche ! Stratyllis les défie, comme une chienne qui leur mordrait les couilles ! Elle s’approche du bûcher avec sa cruche… Strymodore la traite d’insolente et veut lui clouer son grand bec, lui brûler les cheveux…

« Je suis une femme libre », répond-elle, grandiloquente… Ça y est ! On a mis en place une « cellule psychologique ». Et y’a le ministre qui arrive ! Il va parler à la télévision ! « Une fois de plus c’est flagrant, les femmes sont des dépravées… » En tant que ministre, je dois, après l’expédition en Sicile, reconstruire la flotte de guerre… Et maintenant que l’on doit payer, les femmes bloquent les portes de l’argent public ! Il faut faire sauter les verrous ! « Gardes, attaquez ! » Et bien c’est nous les femmes qui attaquons les gardes ! Nous sommes plus nombreuses ! Rendez-vous, vous êtes cernés ! Et maintenant le ministre qui veut instaurer le dialogue ! Il accepte de discuter avec les bêtes sauvages !

Oui, Monsieur le Ministre, nous avons barricadé la citadelle pour mettre l’argent public à l’abri, et que cela vous empêche de faire la guerre ! C’est bien pour arriver au pouvoir et voler l’argent que les politiciens font des putschs ! Cela vous paraît incroyable, Monsieur le Ministre, mais c’est nous qui allons gérer l’argent… Vous dites que c’est l’argent de la guerre, mais nous, les femmes, justement, on trouve qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre… C’est nous, les femmes, qui allons sauver le pays ! Ah, vous êtes stupéfait, ah, vous trouvez cela absurde ?…

Mais qu’est-ce qui te prend, ministre, à lever la main sur moi ? Tâche de te contrôler sinon c’est toi qui va en prendre une ! Guerre et Paix, maintenant, on va s’en mêler ! Fini le temps où l’on se taisait à la maison… Fini le temps de porter le voile, sur la tête et dans la tête… Finie la soumission ! Tiens, ministre, prends-le, mets-le sur ta tête et tais-toi ! Prends aussi ce petit panier de couture, mets bien ta robe, et fais ton ouvrage en grignotant des fèves. Moi aussi je peux railler. Hector s’adressant à Andromaque dans l’Iliade dit que « la guerre est une affaire de femmes ! » Et merde à Homère ! Allez le ministre, sois belle et tais-toi ! »

Eros et Aphrodite provoquent chez les hommes des raideurs délicieuses, dures comme des bâtons, et nous insufflent du désir à nos seins et à nos cuisses, nous les femmes… Un jour viendra où la Grèce nous appellera Mesdames Armistice. Nous aurons mis fin à la folie des hommes et à leurs habitudes de se promener dans les rues en armes et de parader en 4 x 4 ! N’est-ce pas ridicule de voir un homme acheter du poisson avec son bouclier à la main ?

Le pays, c’est comme une pelote de laine, lorsqu’elle est emmêlée, on la prend comme ça, et on la démêle, un coup par-ci, un coup par-là. On fera pareil avec la guerre, on la démêlera en envoyant des ambassadeurs, un coup par-ci, un coup par-là ! La politique est l’art du tissage, on a un modèle, c’est Platon ; avec notre énorme pelote de laine, on va tisser un manteau pour le peuple. Vous allez voir si les tricoteuses ne connaissent rien à la guerre ! Nous les femmes, on la subit deux fois plus que les hommes. D’abord en tant que mères des soldats envoyés au front, ensuite en tant que femmes devant profiter de notre jeunesse et des plaisirs. Et nous dormons seules à cause de vos expéditions ! Les jeunes filles vieillissent dans leurs chambres, c’est désolant ! Les hommes, même un peu grisonnant, ont vite fait d’épouser une gamine à leur retour, mais une femme qui a raté le coche, plus personne n’en veut !

Alors toi le ministre, ne me touche pas, tu me salis ! Casse-toi, pauvre con ! Va mourir ! Achète-toi un cercueil, prends ces fleurs et fais-t ’en une couronne. Monte dans la barque… Charon, le passeur des Enfers t’appelle… Quant à nous mes amies, restons vigilantes ! Les gardes ne semblent pas vouloir dormir. Ils vont nous accuser de comploter, d’instiguer un coup d’état, comme sous le régime tyrannique de Pisistrate et de ses fils Hipparque et Hippias. Ils vont avoir besoin d’argent pour vivre. Tentons de les réconcilier avec les Spartiates, même s’ils ne leur font pas plus confiance qu’à un loup mélenchonite la gueule grande ouverte.

Tiens Strymodore prêt à lever le poing sur Stratylis… la vieille ne se laisse pas faire ! Les vieilles cocottes, ses copines, arrivent à la rescousse ! Elles enlèvent leurs manteaux… Avis à la population d’Athènes ! Dès l’âge de sept ans, nous avons été consacrées à la déesse Athéna, à dix ans nous préparions les gâteaux sacrés, puis nous avons mis nos premières robes pour servir la déesse Artémis, et belles jeunes filles nous avons porté la corbeille sacrée parées d’un collier de figues sèches. C’est pour cela qu’il est de notre devoir de vous donner de bons conseils. Oui, nous ne sommes que des femmes, justes bonnes à payer leur tribut, à fournir les hommes. Mais vous aujourd’hui, vous avez dilapidé le trésor gagné pendant les guerres Médiques. Vous ne payez pas vos impôts, nous risquons la ruine.

Ah, vous aussi vous enlevez vos manteaux, vous cherchez l’affrontement, vous voulez montrer que vous avez des couilles ? Mais regardez comme on vous agrippe avec nos mains collantes ! Comme on vous surpasse à cheval, nous ne glissons jamais, même au galop ! Vous les hommes vous nous craignez comme les Amazones du peintre Micon ! Vous vous mettez nus parce qu’un homme doit sentir l’homme ? Mes amies, déshabillons-nous vite, qu’ils sentent bien l’odeur des femmes en colère, prêtes à mordre ! Tant que ma petite Lampita et ma copine Imène de Thèbes sont à mes côtés, vous ne nous faites pas peur…

Même si vous faites voter des lois sans majorité ou prenez sept décrets, vous n’aurez jamais aucun pouvoir sur nous, car « il n’y a pas faible qui ne puisse un jour tenir sa revanche ». Esope raconte comment un faible scarabée se venge d’une reine, une aigle toute-puissante qui a tué son compère le lapin, en parvenant à casser par trois fois ses œufs. Voilà des jours que je vous raconte notre lutte de femmes et notre occupation de l’Acropole. Aujourd’hui je me sens découragée. J’ai le blues, et « c’est trop honteux à dire, mais aussi trop dur à taire », comme on le voit si bien dans les tragédies d’Euripide. Je vais faire bref : « Les femmes, nous sommes toutes atteintes de baisophilie ! De plus en plus de copines s’échappent pour s’envoler au septième ciel. Elles rentrent à la maison sous n’importe quel prétexte, mais camarades, la lutte continue !

Tu parles ! L’une veut vérifier que son manteau de fourrure n’est pas mangé par les mites en allant l’étendre sur son lit, l’autre veut se mettre en branle parce que son ménage n’est pas fait, une autre encore prétend retourner chez elle pour accoucher, avec un casque de bronze sur le ventre pour simuler d’être enceinte, encore une qui crève d’insomnie à cause des « hu-hu-hu-hu » des chouettes… Toutes souffrent, comme des diablesses, de menteries ! Elles regrettent leur mari, un point c’est tout. Mais je suis certaine que pour eux aussi, les hommes, les nuits sont une souffrance terrible… C’est pour cela, les amies, pour la victoire, que nous devons rester unies ! Un oracle nous promet cette victoire : « les chattes se blottiront ensemble pour faire fuir le loup ». Je vois les groupes de vieilles et de vieillards qui s’interpellent… Et lui que demande-t-il ? – Hé la vieille, je voudrais te baiser ! – Essaie un peu et tu n’auras pas besoin d’un oignon pour pleurer ! – J’ai vraiment très envie de te taper ! – et si c’est moi qui te donnais un coup de pied ? – On verrait ta chatte poilue ! – Rien ! Toute vieille que je suis, je suis épilée de près.

Oh là, mais il y a un homme qui arrive ! Il marche bizarrement, il semble gonflé à bloc, il est tout raide ! Mais c’est Miquelas, le mari de Myrrhine… Myrrhine, à toi de jouer, chauffe-le, titille-le, câline-le ; je vais t’aider à le cajoler et le faire mijoter ! Bonjour monsieur Miquelas-du-Boncoup, je suis la sentinelle ! Mais il semble que cela tire de partout, tu es tout raide ! Cela doit être une véritable torture ! Ton nom ne nous est pas inconnu, chaque fois qu’elle mange une carotte ou une banane, ta femme soupire « ah si c’était Miquelas ! » … Il paraît que les autres hommes, c’est de la gnognotte à côté de toi, Miquelas… Ah, tu veux que je l’appelle ? Et que me donnes-tu en échange ? Ton sexe en érection ? Bon, je descends l’appeler… Elle dit qu’elle t’aime mais qu’elle ne va pas te voir ! Ah ! Tu ne fais que bander ?

Et voilà Myrrhine qui apparaît, que fais-tu Miquelas, tu veux qu’elle prenne pitié parce que votre enfant n’a pas mangé ni pris un bain depuis six jours ? Eh bien, tu es un bien mauvais père ! Allez fiston, embrasse ton petit papa chéri, mais toi Miquelas, bas les pattes ! Non, ta femme ne rentrera pas à la maison pour célébrer les obligations sacrées envers Aphrodite… Non ! Pas tant que vous n’aurez pas signé la fin de la guerre ! Ah, tu dis que tu verras ? Que tu veux coucher avec elle tout de suite, là, devant le petit ? Tu veux aller dans la grotte de Pan ? Mais Myrrhine ne peut pas, elle a fait un serment ! Tu prends le serment sur toi ?

Myrrhine, tu vas chercher un lit ? Ah Miquelas, tu veux faire cela par terre ? Myrrhine préfère un lit, couche-toi pendant qu’elle se déshabille ! Mais oui Myrrhine, va chercher un matelas, ce sera mieux ! Voilà… un petit bisou ? Mais oui Myrrhine, il faut aussi un oreiller, va chercher un oreiller… Tu parles à ta bite, Miquelas ? Tu as peur qu’elle meure de faim ? Voilà l’oreiller, voilà, sous la tête… Attends, Miquelas trésor, qu’elle enlève son soutien-gorge. N’oublie pas qu’il faudra signer le traité de Paix ! Mais oui Myrrhine, va chercher des couvertures ! Et puis, avant de le laisser te baiser, tu devrais le mettre droit et le parfumer. Toi Miquelas, tu veux faire gicler ton parfum ? Myrrhine, Miquelas aime les parfums de luxe, va en chercher un autre ! Oh ! La belle fiole ! Toi aussi Miquelas tu as une belle fiole… Mais oui Myrrhine, il faut aussi que tu enlèves tes chaussures ! Oh ! Myrrhine est partie en courant ! Miquelas chéri, n’oublie pas de voter pour la Paix !

Qui vas-tu baiser maintenant ? Tu connais un proxénète ? J’ai même pitié de toi, de ton âme, de tes couilles, de tes hanches et de ta queue en érection ! Quelle terrible crampe tu as ! Et oui, Myrrhine est une salope, pas une princesse ! Tu peux toujours demander à Zeus de l’envoyer en l’air et de la faire tomber pile sur ton gland !

Je vais maintenant sur la place du Sénat à Athènes. Mesdames, Messieurs bonsoir… La situation dure depuis des jours, vous voyez autour de moi des messagers, des hérauts, des sénateurs… Tous cachent d’énormes érections sous leur manteau… Ah voilà le messager de Sparte, il ressemble à un démon en rut, non, ce n’est pas une lance qu’il a sous le bras, je vois qu’il retourne son manteau, oui Mesdames et Messieurs, le messager de Sparte bande comme un gros dégueulasse, cela ressemble aux gros tubes où l’on range les messages… Il dit qu’il vient de Sparte pour la pacification, que tous les membres de Sparte sont extrêmement tendus, que leurs sacs à foutre débordent… Il demande si c’est le vieux lubrique de Pan qui a manigancé ce désastre.

Le Sénateur lui répond que ce sont les femmes, et que les femmes de Sparte font partie du mouvement ! Comment cela se passe-t-il dans le reste du pays ? Les hommes marchent pliés en deux, comme des transporteurs de lanternes ? Et les femmes ne veulent même pas qu’on leur touche la touffe tant que la Paix n’aura pas été promulguée avec la Grèce ? Oui, Mesdames et Messieurs, c’est un complot de toutes les femmes réunies. Le Sénateur réclame des négociations ! Des ambassadeurs de la Paix sont nommés, ils vont se rendre à Sparte, à Athènes… leur argument pour convaincre ? Leur bite !

Oui ! Aucun fauve, aucun feu n’est plus dur à maîtriser qu’une femme, et aucune panthère n’est plus enragée ! Nous assistons à des scènes de fraternisations, les femmes vieillardes rhabillent les vieillards, voilà Stratyllis qui enlève un moucheron de l’œil de Strymodore, il la remercie par un câlin, les vieilles femmes embrassent les vieillards… Strymodore jure de faire la Paix, il propose de chanter ensemble et cite le proverbe « avec elles, c’est la catastrophe, mais sans elles, c’est aussi la catastrophe ! »

Maintenant, tous les citoyens s’invitent les uns chez les autres, se préparent à sacrifier des cochons de lait, à dépenser de l’argent dans la liesse générale… Mais les portes restent fermées tant que la Paix n’est pas vraiment signée. Les ambassadeurs de Sparte arrivent devant l’Acropole. Ils ont une espèce de caisse à outils entre les cuisses… Oh ! Le mal a énormément grossi ! L’inflammation s’aggrave, ma parole !

Le Sparte s’adresse à Strymodore-le-Grec, il dit qu’il n’y a qu’une seule chose à faire, la Paix, à n’importe quelles conditions. L’ambassadeur athénien arrive, sa tunique fait des faux plis… Les ambassadeurs des deux pays demandent à me voir… ils me proposent d’étudier l’état des lieux et pour ce faire, ils ouvrent leurs manteaux… Des deux côtés, la même maladie… La douleur prend dès le matin, tous sont complètement exténués. Ils négocient. S’il n’y a pas de négociations, ils disent qu’ils vont finir par se taper la Grande Folle ! Tous se plaignent. Les ambassadeurs évoquent leurs érections, ils sont prêts à se réconcilier ! Ils veulent faire appel à mon expérience, moi, Lysistrata, la plus virile de toutes les femmes ! Ils ont besoin de quelqu’un de bienveillant et de méchant, de tendre et de teigneux, de réel et de surréel, de terrifiant et marrant, de tolérant et d’intransigeant. De belle comme tout, Lysistrata, c’est fou !

Je les séduis par mon charme. Tous les hommes sont gonflés à bloc, pas question de se manipuler les uns les autres, c’est le moment de la Réconciliation, qui doit être belle comme une femme vêtue. Je vais demander aux Athéniens et aux Spartes de se rapprocher, près de moi, je les prends par la main, non, par la bite, tout en caresses, et je les fais se mettre côte à côte…

Écoutez-moi Messieurs ! Je suis femme, et pourtant j’ai de la cervelle ; comme Euripide, j’ai mes idées à moi, qui ne sont pas trop mauvaises. Vous aspergez les autels d’eau sacrée à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes, vous vous entretuez, vous détruisez vos villes et vous mourrez en bandant. Souvenez-vous que vous pouvez vous faire du bien ! Souvenez-vous quand l’ambassadeur de Sparte Périclidas est venu ici à Athènes, qu’il s’est prosterné sur les autels, tout blanc dans son uniforme tout rouge, et qu’il a demandé, suppliant, une armée aux Athéniens parce que Sparte avait été touchée par un tremblement de terre. Les Spartiates avaient tant besoin d’aide humanitaire ? Alors Bernardore Kouchneros et Limon l’Athénien, à la tête de 4000 soldats, ont intégralement sauvé Sparte. Souvenez-vous aussi, quand tout le peuple d’Athènes avait été réduit à l’esclavage, que les tyrans avaient pris le pouvoir, Sparte a organisé des Brigades Internationales aller combattre pour la liberté, que les Thessaliens et les soldats du tyran Hyppias ont été tués pour que vous soyez des hommes libres ?

Oui aujourd’hui c’est le jour de la Réconciliation, le premier jour de la construction de l’Union, et ce n’est pas croyable comme son cul est beau ! L’Union a un beau cul ! Et vous, arrêtez de mirer ma chatte pendant que je vous parle ! Vous vous êtes tellement entraidés, pourquoi continuez-vous à vous faire la guerre ? Bon, Sparte, vous voulez récupérer les petites montagnes ? Mais échangez-les contre le mont de Vénus ! Mettez-vous d’accord avec vos concitoyens ! Tous veulent exactement la même chose que vous : baise pour tout le monde ! Allez-vous purifier pour que les femmes puissent vous accueillir dans l’Acropole, les portes grandes ouvertes. Là, vous prêterez serment et vous vous engagerez les uns envers les autres. Puis chacun reprendra sa femme et s’en ira. Préférons la fête, sortez vos couvertures, vos broderies, vos manteaux, vos tuniques, vos bijoux ! Offrez votre blé le plus fin aux serviteurs et aux enfants… Que le banquet commence !

Le banquet se termine ! Je n’ai jamais rien vu de pareil de ma vie. Même les Spartiates étaient charmants. Malgré le vin, on s’est très bien tenu à table. Je crois qu’il faudrait toujours être saoul pendant les rencontres diplomatiques. Quand on n’a pas bu, on ne cherche qu’à foutre la merde. Ce que les Spartiates disent, on ne l’écoute pas, et ce qu’ils ne disent pas, on l’imagine : on ne parle pas de la même chose. Dans un banquet, si quelqu’un se trompe de chanson, et bien, on fait comme si de rien n’était. Un Spartiate a demandé en fin de banquet que les musiciens jouent un air de flûte, pour chantonner une chanson en l’honneur des Athéniens. Il a évoqué le travail de mémoire, que les jeunes gens n’oublient jamais les terribles batailles qui ont opposé leurs parents, la bataille d’Artémis, les bateaux perses, le roi Léonidas et son armée de gros cochons ; il chantait une ode à la joie : « venez voir notre trêve, faisons que notre Union dure le plus longtemps possible, que notre amitié soit éternelle grâce à nos serments ».

Oui, moi Lysistrata, j’invite tous les citoyens de l’Union à ne pas refaire les mêmes erreurs à l’avenir. Que chaque mari à côté de sa femme, que chaque femme à côté de son mari danse en l’honneur des dieux ! Invoquons Dyonisos aux yeux lubriques et ses prêtresses déchaînées ! Invoquons Zeus le roi des dieux ! Invoquons sa maîtresse, bienheureuse et vénérable ! Invoquons toutes les autres divinités… Qu’elles soient les témoins éternels de la Paix obtenue par la déesse de l’Amour !

En vain, d’Alsace ; épisode 59 : COMMENT TE DIRE ADIEU, TSCHÜSS, DO SVIDANIYA  

Ambroise Perrin

À l’âge de 17 ans elle avait vieilli de vingt ans en moins d’une semaine. Les Russes étaient arrivés à Berlin en avril. Le soir de Noël 1944 elle avait fêté son anniversaire, sans rien, juste dans sa tête. Sa mère lui avait offert un bout de livre récupéré sous les gravats d’une maison effondrée, la Cerisaie de Tchekhov. Elle rêvait d’aller au théâtre.

Les Russes, ce fut pire que les bombardements. Les Russes, après, tous les jours, elle ne pensait plus qu’à eux, même à 40 ans, 50, 60, 70 ans et plus, et quand un soir, elle se disait tiens, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, elle allait y penser toute la nuit. Des cauchemars de quelques secondes et d’autres aux méandres amnésiques qui se prolongeaient des dizaines d’années.

Il y eut un soldat de 17 ans qui pleurait, il s’excusait, elle lui a demandé, c’est la première fois, il a dit oui, mais je dois, les nazis doivent payer. Elle lui a demandé, et toi, tu crois que je suis nazie ? Il n’a rien dit, il a dit je m’excuse je n’y arrive pas, parce que d’autres soldats attendaient. Il est vite parti, et il a redit Au revoir, Madame, en l’embrassant sur les joues ; attends un peu, et elle lui a demandé à cause de son accent, tu viens de Novossibirsk ? Il a dit oui, vous connaissez ? C’est une jolie ville ? Après, elle invente dans sa tête, pendant que les autres défilent, toujours saouls, les gros, les gras, les blessés, les qui puent, elle lui dit, j’irais bien un jour visiter Novossibirsk, qu’est-ce qu’il y a à voir ? J’habite dans une ferme, je ne connais pas, je ne connais que la gare, mais elle est très belle… Et les gens sont gentils ? Oh oui, très gentils ! Tu vas encore à l’école ? Oui, je veux étudier le théâtre ! Ah oui ? Tu connais Tchekhov ?

Et puis le cauchemar rattrape la rêverie, jamais elle n’a joué Ranevskaya et lui Lophakin pour endiguer cette rencontre qui l’a obsédée pendant que tous les autres la martyrisaient, que le bas de son corps était en sang et qu’elle sauvait sa carcasse grâce à ces bouffées anesthésiantes de romantisme. Quand les mois de viols seront passés, qu’elle deviendra un être fantôme solitaire et mélancolique, elle repensera à ce petit soldat, comment lui dire adieu, alors qu’il se sera probablement fait tuer à un carrefour, mal protégé par un camion éventré, et pris pour cible par un tireur allemand aussi isolé que désespéré. Elle pense à son petit voisin de 15 ans et demi, qui jouait au capitaine dans les jeunesses hitlériennes, parti avec un autre soldat âgé de 18 ans en criant qu’ils allaient défendre la ville.

Les Berlinoises ne parlaient jamais du passage des Russes parce que toutes savaient. L’humiliation et la honte, et une douleur insurmontable, comment leur dire « on vous oublie ? ». Et après avoir subi les viols, elles subissaient le rejet de la société.

Elle habitera une petite ville dans un petit immeuble avec un petit travail sans jamais se marier, sans jamais avoir de vraies amitiés, avec ses petites boîtes de médicaments et ses petites envies de se suicider, et sa grande solitude face à ses souvenirs. Dès qu’un mot en russe était prononcé, elle paniquait. Jamais, jamais elle ne descendait dans une cave, lieu d’épouvante. Elle ne parlait pas, alors elle lisait. Elle décida de n’avoir pour lecture, activité qui lui était aussi indispensable que les verres de schnaps, que celle d’un dictionnaire. La taille des gros livres la rassurait. Les mots sans histoire la faisaient rêver. Il lui fallait six années de plongée quotidienne pour atteindre la dernière page des 20 volumes, avec un supplément et un atlas, de la Brockhaus Enzyklopädie, la 15ème édition publiée en 1935. Lecture complète, dans l’ordre alphabétique page après page en immersion totale, comme si elle entrait au couvent, retraite qu’elle répéta huit fois dans sa vie. L’encyclopédie avait 24 000 pages, textes sur deux colonnes en très petits caractères, elle lisait huit pages par jour.

Elle aimait les mots parce que les mots la rattachaient à une autre vie. La lecture de la définition des mots avait ce pouvoir anesthésiant dont elle ne pouvait plus se passer, et mettre des mots bout-à-bout, dans l’ordre d’un roman, elle n’en avait pas l’envie, en morte qu’elle était. Elle n’avait pas la témérité de rentrer dans un récit, elle les avait tous vécu, en panorama. L’état des choses ? Tout ce dont on a besoin c’est une histoire, disent les scénaristes de cinéma.

A 97 ans, elle peine à lire les mots serrés de sa Grosse Brockhaus, elle prend une loupe, elle s’endort ; une vie entière dans des mots inusités qui subsistent sur l’image du visage d’un jeune homme de 17 ans à qui elle n’a pas trouvé un moyen de dire adieu.

En vain, d’Alsace ; épisode 58 : UN MEC SIMPLE

Ambroise Perrin

On l’a traité de tous les noms, d’abord des insultes, puis ce furent des propos racistes et, « on ne sait jamais il en est peut-être », antisémites. Comment répondre si ce n’est filer en rasant les murs ? Aller se jeter dans l’Ill, de dégout ou de désespoir devant tant de bêtises ? Dénoncer ces deux zigotos qu’il a la charité de prendre pour des imbéciles plutôt que des xénophobes patentés ? Porter plainte oui il le faudrait systématiquement, ou au moins faire un signalement ! Heureusement il y a des associations qui répondent à ces détresses, d’abord une écoute, puis des conseils juridiques s’il le faut. On lui conseilla donc d’écrire, mais il avait une trop haute estime en la littérature pour en faire une thérapie. Il a alors participé à un concours de nouvelles, dont le thème était justement cette année « le rejet des autres dans la vie quotidienne » et il a intitulé son texte « un mec simple ». Voici.

Aux caisses, un coup d’œil. S’il y a une grosse Noire, avec de gros sacs et un caddie rempli de deux enfants, ça va coincer, y’a toujours un truc qui merde, prendre l’autre file. Ça n’a pas loupé, une histoire de barre-code en promo, je suis dehors, elle n’a pas bougé et ça braille. Et bien-sûr dans le caniveau ensuite, le paquet de chips renversé, et moi le héros, je récupère le chiard et le rend à sa maman, merci Monsieur, vous êtes bien aimable ; j’adore rendre service.

J’adore aussi l’équipe de France, mais c’est dingue, seul le gardien est Blanc, tous Blacks, et c’est le Café-Au-Lait qui marque et Macron qui se vante « vive la France », les Blancs ce sont les remplaçants ! Celui-là le Black s’il rate le penalty, on le renvoie dans sa jungle jouer avec les singes une banane dans le cul ! ? Avec les potes, on se marre, oubah ! oubah !  

Dans la bande, y’a des meufs parce qu’on n’est pas des pédés. Les soirs de biture après le match, ça passe à la casserole, faut bien que jeunesse se passe, de toute façon toutes des salopes. Ça n’empêche pas de les ramener en bagnole à la maison, une dernière pipe au volant, on n’est pas des chiens, dehors, c’est dangereux, la nuit, y’a tellement d’Arabes. Faut être sympa quoi…

Je suis marié, jamais de violence contre les femmes, jamais, je suis contre les hommes qui battent leur femme. Enfin, ma femme, parfois, elle me fait chier, mais chier, quelle connasse, on est en bagnole et il faut qu’elle m’emmerde avec des conneries, elle la ramène avec un truc à la con, ça m’énerve, je suis au volant et patati et patata, et tu devrais faire ci, et je t’avais bien dit ça, j’arrive à un croisement, elle est dangereuse cette conne et bing, une bonne mandale dans la gueule c’est parti tout seul, putain elle saigne et le gosse à l’arrière, c’est rien petit, papa et maman discutent, c’est rien qu’elle répète, regarde dehors, mon chéri…

Le week-end, on se retrouve dans les bois à faire la guerre. Enfin, on s’entraîne avec tout le bataclan (lol !), les battle dress, les poignards RZM Obersturmbannführer, les battes de baseball, dans le cul mon pote, pas de bière, pas de shit, cent pompes le matin, close-combat et les conférences sur Wagner, pas les Walkyries mais Prigojine, le rêve, tirer des balles pour de vrai, avec de vrais ennemis, et pas dans des cibles en carton au fond du ravin.

Certains vont dans les manifs foutre la merde, apprendre à taper et à dégager, sentir les flics qui arrivent par derrière, casser mais rien voler, juste l’adrénaline. Le plus drôle c’est le lendemain, sages comme des images, à aider les vieilles dames à traverser la rue, merci jeune homme, heureusement qu’il y a encore des gens comme vous.

Et les Juifs ? Là aussi, on a eu des conférences, c’est assez compliqué parce que ce n’est pas évident, on apprend plein de choses, on ne savait pas qu’ils étaient partout. Chez nous dans le groupe il y en a qui se détestent, des clans les uns contre les autres, mais à part ça, tous ensemble, on déteste les Juifs. Pas la peine de comprendre, c’est eux qui ont le fric, la politique, les journaux, tout.  Le pied c’est quand un curé est venu nous expliquer que c’est les Juifs qui ont tué le Christ et que les camps à Auschwitz, c’est super exagéré. Bon n’empêche que dans mon immeuble, il y a des Juifs, je les connais, ils sont cools, aucun problème, je me demande même si la syndic elle n’en est pas, en tous cas, elle gère vachement bien le plombier et la boîte qui a refait les peintures de l’escalier, alors on ne peut pas dire qu’on est raciste. On s’est même cotisé pour des fleurs et la remercier ! Youpine, ça, ça m’a bluffé, pas grave, faut faire comme si de rien n’était, ça nous arrange.

Un autre truc pour dire qu’on est des gens bien, on organise des soupes populaires, comme les Restos du cœur, des soupes de légumes bien chaudes, sur une carriole, dans de grands gobelets en carton, et on se marre, dans la grosse casserole, il y a un jambonneau et des lardons, ben ouais mon pote, on est en France ici, mon pote, tu veux de la soupe, ben c’est avec du cochon, dans le cochon tout est bon, sinon t’as qu’à prendre un kebab, mais même pour les bougnoules, c’est pas gratuit, alors tu choisis, t’as faim ou non ? Une fois encore je ne suis pas raciste, on a des potes qui rentrent de Turquie (chut ! Ils étaient un peu plus loin), ils ont fait le Jihad, ils nous racontent, l’entraînement, les Kalachs et tout, c’est génial ! Bon, on sait que c’est craignos, on ne les a vus qu’une fois, on était vachement baba.

Les mecs ils ont des couilles, ils se vantent un peu avec leur truc de décapitation de mécréants, on se doute bien qu’ils en rajoutent parce que nous dans le fond, on est des mécréants. Y’a juste des gens qu’on n’aime pas, on a le droit de le dire, non ? On est en France, c’est la liberté, merde, ici.

On est du quartier. Pendant un demi-siècle, les bourgeoises du quartier envièrent à ma mère son fils tellement sage. C’est moi, pour des clopinettes je monte les courses à l’étage, je répare la bagnole, je cherche les gosses à l’école, je bricole les fusibles après le passage du contrôleur. N’empêche, j’ai un casier comme une facture de garagiste, mais quand je sors, je fais tout à chaque fois pour me ranger. Je suis tombé trois fois, toujours pour la même connerie, un mec qui s’affale, je lui filerai bien un coup de schlass, mais je risque de ramasser le bouchon.

Je termine par une histoire marrante, vraiment pas méchante, un jour, un rebeu demande une bière dans notre rade, et quand le mec sort, le patron, il casse le verre d’un grand coup et il fait « dans celui-ci, plus personne ne boira » … La rigolade quand j’ai dit « s’il ti pli missié, timi donnes oun biiire ? » … Alors, tu le casses ce verre ? Dis donc, si t’as 30 clients comme ça l’après-midi, faudra des pailles !

On s’est marré ! On est vraiment une bande de mecs vachement bien. Bon, je sais que c’est difficile de dire qu’un salaud c’est un mec sympa.

En vain, d’Alsace ; épisode 57 : BLANDICES ÉVANOUIES

Ambroise Perrin

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, elle portait une petite robe absolument découverte. Par plaisir elle avait pesé l’ensemble, le string et l’étoffe vaporeuse, 87 grammes auxquels il fallait ajouter à peu près autant pour ses sandales.

Son rire, sa gorge et ses cheveux flamboyants semblaient l’enivrer dans un nuage d’insolence, elle flottait entre ses amis comme un merle moqueur éperdu dans les boutons de fleurs naissantes d’un cerisier. Elle tend des embuscades, nargue la bienséance et s’envole, son jeu de provocation à peine commencé. Les tristes et les sévères n’osent montrer leurs exaspérations qui ne sont que d’impossibles pointes de jalousie.

I love men prévient un discret tatouage, mais le n est barré, I love me, et on s’y rallie délicieusement. La complicité de ses courtisans est d’une telle évidence que la dévorer des yeux n’est pas un péché. Oui elle adore se montrer, oui on adore la regarder.

Ses petits seins dansent dans les imaginations, elle frissonne de pudeur, on grille de chaleur. Tout est simple et les amis développent nonchalamment leur joie d’être là, sans penser qu’un jour, peut-être pas forcément perdu, ces moments seront des confettis dans leur mémoire, et que tout retour sera impossible.

Ce bonheur deviendra irréel comme un quartier lointain, celui des rues de notre jeunesse, où l’on chercherait en vain la petite maison bleue derrière laquelle on échangeait des baisers.