En vain, d’Alsace ; épisode 178: CIMETIÈRE PREMIER ÉTAGE RUE GEILER

Ambroise Perrin

Le bruit est bizarre, plutôt étouffé, avec parfois un bris de verre. Ce sont les cris d’interpellations qui sont gênants, je vais au balcon et je vois les fenêtres grandes ouvertes au premier étage de l’immeuble en face, on jette plein d’affaires dans une benne juste en dessous.

Sentiment d’indignation, j’observe pendant de longues minutes, et ce pourrait être une description de la Vie mode d’emploi. La dame voisine âgée a dit à la boulangère que sa famille la dirigeait, c’est le mot qu’elle a employé, vers un EHPAD. Mais quelque chose de vraiment bien a-t-elle insisté. Les neveux sont là, sur le trottoir, aucun ne dit qu’elle ne reviendra plus, qu’elle ne pourra plus revenir, qu’elle ne rajeunira pas, qu’elle ne peut plus être autonome, et que pour payer cet établissement hospitalier, il faut vendre l’appartement, ou peut-être juste cesser de payer un loyer, elle habite là depuis au moins quarante ans, et ces deux bonshommes qu’elle ne devait pas voir souvent ont dû se charger des démarches auprès des organismes de tutelle.

Il y a probablement quelques meubles qui ont été déménagés dans le grand 19 m² de l’EHPAD, pour un semblant d’univers familier, avec les albums photos noir et blanc, le livre sur les pharaons, le violon de son mari, cinq chemisettes et deux pulls, un manteau, les chaussons d’hiver aux semelles antidérapantes, une trousse de toilette, et maintenant il faut trouver quoi faire du reste. Emmaüs a été sollicité, puis la Croix-Rouge. On a lu une petite annonce pour le débarras des maisons, des blasés qui savent ce qui peut se monnayer sont venus. Prenez ce que vous voulez et jetez le reste.

Et c’est comme cela que moi à mon balcon je vois passer et s’écraser un fauteuil, un miroir, des cadres, des livres, de la vaisselle, des cartons pleins qui ne s’ouvrent même pas dans leur chute, les chaises de la cuisine qu’il faut briser parce qu’elles prennent trop de place, les planches des étagères, des monceaux d’habits, une collection de petits chiens en plastique, des boites de conserve peut être périmées.

Au début il y avait un gars qui mettait de temps à autre quelque chose de côté, il a monté une pile d’objets sur le trottoir et puis il faut aller vite, l’appartement doit être vide avant 16 heures quand le camion viendra récupérer la benne, alors tout tombe, toute une vie tombe.

En vain, d’Alsace ; épisode 177 : PAYS BRIGITTE BARDOT

Ambroise Perrin

L’année du bac, 1972, l’été en stop, pas de destination, Katmandou c’est trop loin, la bretelle d’autoroute à Kehl en face de Strasbourg, et on verra bien. Hasard des rencontres, trois jours plus tard, un village au sud de Karlovac en Yougoslavie, une petite auberge qui accepte les deutsche mark, tu viens d’où toi ? Euh, Strasbourg, France, Frankreich, Franchouille ? Paris, Parisse ? Eiffel Touwaer ? Tatatata allonzenfantspatriiiie ?

Alors l’aubergiste, un grand sourire, remontant ses deux grosses poignes sur les seins, ah, Du kommst Brigiiitte Bardot ? Oui, oui, mon pays c’est Brigitte Bardot ! 

En vain, d’Alsace ; épisode 176 : LA BÛCHE

Ambroise Perrin

C’est le soir de Noël. Il sait qu’il est farci de métastases comme une bûche de crème fruits de la passion. C’est quoi qui te ferait plaisir ? ‘Du temps’ répond-il pour plomber l’ambiance. La famille est là, toute la famille, chaque gamin filme le Papy avec son portable et lui sourit avec mauvaise grâce. Il débouche un Pommard 1953 et tous pensent qu’il liquide ses meilleures bouteilles.

Dans la grande pièce de la vieille maison il y a encore la cheminée que l’on allume uniquement ce soir-là, cela amuse les enfants qui y jettent les papiers d’emballage des cadeaux. C’est magique dit le Papy. Il faut y mettre une belle bûche, un bout de la branche du pommier qui est tombé, et la laisser brûler jusqu’au retour de la messe de minuit.

Les restes de bois calcinés, c’est cela la vraie magie de Noël. Ah bon ? Le grand-père du grand-père du grand-père utilisait ce charbon de bois pour guérir les maladies, apporter de bonnes récoltes, éloigner les maléfices, favoriser les naissances, protéger des incendies et de la foudre, on lit cela dans un recueil d’archives à la bibliothèque de la mairie. Le soir du réveillon chacun mangeait pour sa santé un morceau de la bûche calcinée. Aujourd’hui on a la carte vitale et on préfère celle du pâtissier. Pas certain que celle-là guérisse du cancer, même si c’est à ce moment-là que l’on s’embrasse en se souhaitant bonne santé.

Noël c’est aussi la soirée où l’on pourrait dévoiler des secrets de famille, il y en a toujours que tous ne connaissent pas, et ceux que l’on croit deviner, ceux que l’on a envie d’oublier et ceux que l’on ne partage pas non pour ne pas blesser mais par cupidité. Alors par convention sociale on théâtralise de grandes joies, on fait montre de générosité pour masquer ses frustrations et ses rancœurs. On verra l’an prochain.

Mais Noël tout seul, ce n’est vraiment pas dans notre mode de vie ; l’année dernière, à cause des grèves du train, Papy a passé sa nuit de Noël devant sa télé avec ses DVDs, Voyage à Tokyo et d’autres films d’Ozu. Et une pensée pour Mamie, morte en quelle année encore ? Il s’était acheté une mini-bûche, ‘portion une personne’ à la boulangerie en face, et quand il s’est éloigné trottinant avec son petit paquet et sa baguette au levain, la vendeuse l’a rattrapé sur le trottoir pour lui faire la bise avec ses bons voeux.

Noël c’est une journée cruelle, un rite pour faire savoir aux gens tristes qu’ils sont tristes, et aux gens seuls qu’ils sont seuls. Avec pour spectacle les guirlandes qui traversent les rues mais pas les cœurs, les insolentes illuminations qui forcent les malheureux à regarder de riches bonheurs mis en scène par des familles aveugles et affairées.

Si au lieu du pôle Nord le Père Noël venait de Ouagadougou et qu’il traversait la Méditerranée à la nage sur une embarcation gonflable, ce serait magique d’une autre façon. La bûche congelée de chez Picard serait décorée de girafes et de lions et elle aurait fondu au soleil d’Afrique avant d’atteindre dans nos assiettes à dessert son rôle culturel et économique de fête hégémonique mondiale.

Le Papy qui a lu son journal ‘gauchiste’ murmure ainsi qu’il veut échapper à la conspiration mondiale de la joie mercantile du Père Noël. Allez, c’est le réveillon pas la rébellion de Noël ! On rigole en lui réexpliquant qu’il est toujours un adolescent révolté et trouble-fête et la famille entière entame les pires chansons en chœur avec entre les dents le couteau à fausses notes qui servira plus tard pour la volaille et la bûche.

Le sapin reste seul au salon avec ses boules récupérées de l’an passé et qui serviront encore l’an prochain, mais il sait bien qu’il ne sera plus là.

En vain, d’Alsace ; épisode 175 : CAPRICES

Ambroise Perrin

Il avait commencé le violon à cinq ans. Sa grand-mère, qui pensait avoir raté l’éducation de sa fille, se rattrapait avec lui. Une petite demi-heure tous les soirs, puis l’école de musique municipale à Haguenau, pour vite jouer avec d’autres enfants.

Il était plutôt doué, il progressait parce qu’il travaillait son violon tous les jours. Il a l’oreille juste s’enthousiasma Madame Küchler la professeur du conservatoire, et il a une bonne mémoire. Avait-il du plaisir à jouer ? Il n’eut jamais l’occasion de se poser la question. Mais le solfège, quand les copains avaient piscine, là, il s’amusait vraiment. 

À 10 ans il joua dans l’orchestre de l’association culturelle de la banque, sa grand-mère y était soliste, Bach, Haendel, le Kyrie en ré mineur de Mozart, avec le chœur de la paroisse ; il était un peu la sympathique coqueluche de ces amateurs passionnés.

Il était bon à l’école, il voulait être aviateur, les maths étaient son fort et la vie passait, manger, violon, lycée, devoirs, violon, dormir. Il fit des études de pharmacie, on cessa de lui demander de jouer à Noël devant la famille, il prit son violon au cimetière quand on enterra la grand-mère, et tous les mardis soir, répétition avec l’orchestre qui se produisait trois fois par an à la Salle des fêtes ou à l’Église protestante…

S’il arrêtait de jouer pendant un mois, en vacances au loin, il ressentait ce manque qu’il imaginait être celui des drogués. Sa pharmacie était prospère, il finança un petit orchestre de chambre, un quatuor, pour Béla Bartók. Parfois, discrètement, il prenait la place du second violon, là c’était vraiment pour le plaisir. Il aurait aimé jouer dans un philharmonique, le Messie de Haendel, ou dans un Opéra, la Flûte enchantée.

Il se lança un défi, les 24 Caprices de Paganini. Il se remit à travailler son instrument sérieusement. Les enfants étaient grands, il n’avait imposé à aucun la musique et aucun ne jouait d’un instrument, ni même n’allait, comme lui assidûment, aux concerts à Strasbourg.

Se lancer dans Paganini, ce fut comme faire un truc en cachette, avoir une maîtresse, il n’en parla à personne, il imaginait y arriver au bout d’un an, et ce furent de longues années à s’accrocher vraiment, tous les jours. Il voulait être content de lui avant la retraite, à la vente de la boutique. Les Caprices décida-t-il, c’est comme un marathon, peu importe le chrono final, ce qui compte c’est de franchir la ligne d’arrivée. Un marathon en cinq ou six heures, pas d’importance, et ses Caprices furent comme cela, trop lents, laborieux, hésitants, il gardait les yeux fermés presque tout le temps, et parfois il entendait la cloche du 30e km, les notes graves pour ceux qui titubent mais jamais n’abandonneront.

Il ne faut pas partir trop vite parce que l’on a confiance en ses jambes, même si l’on sent que cela roule tout seul. Les premiers Caprices parurent accessibles, il essaya de tous les défricher à la queue leu leu ’’juste un peu pour voir’’. Très vite il comprit qu’il ne devait pas passer au suivant avant de bien maîtriser celui en cours. Il travaillait parfois trois heures par jour, et bientôt il abandonna la partition, son oreille lisait sans peine les notes gravées dans sa tête. Virtuose il ne l’était pas, il ne l’avait jamais été, mais rapide, cela à force il le devint, c’était absolument indispensable.

Il y a des passages complexes, des pièges d’artifices savamment écrit par Il Cannoni. Avec un ami kiné, il fit des exercices d’agilité de ses doigts, pour ne pas sombrer aux passages chromatiques et aux arpèges. Tout est affaire de mental se répétait-il quand il devait surmonter ses réflexes pour donner une grande indépendance à ses doigts. Il adorait les passages en doubles cordes, comme des défis de folie, l’index en sang. 

Ses doigts commandaient sa vie quotidienne, il alterna les étirements, les massages pour affermir les tendons et détendre les muscles, les tapotements pour améliorer la circulation sanguine, il utilisa des crèmes pour hydrater le coussinet de peau sous les premières phalanges. Il trempait ses inestimables bouts de doigts dans des bains tièdes de paraffine puis dans de la glace pilée, avant de les enduire d’huile avec de l’arnica ou du camphre. 

Quand vinrent les pizzicati et les glissandi, ce fut l’Everest, il fallait assurer chaque pas, planter un python entre chaque note. Il cessa d’écouter les enregistrements de Heifetz, de Grumiaux son préféré, de Boulier, de Garrett, d’Accardo, du russe Markov, il les avait tous. C’est Kreisler qu’il avait le plus écouté, peut-être le plus expressif mais aussi le moins virtuose, et Hadelich, le plus joyeux. Tous sont merveilleusement désespérants. Il devait se sevrer, il ne devait n’y avoir plus que lui, et lui seul avec sa propre teinte, ses trébuchements, ses petites tricheries techniques auxquelles il refusait son désespoir.

Arriva en la mineur le numéro 24. À 3 km de l’arrivée personne n’abandonne la course. On est galvanisé parce qu’il ne reste qu’une ligne droite, mais c’est la plus difficile, le thème de la mélodie semble simple et il y a 11 variations et un final. Tout ce que l’on a réussi jusqu’à présent doit se contracter en une seule foulée, les accords sont extrêmement complexes, l’archet doit chevaucher des doubles et triples cordes, il faut réussir des intervalles de dixièmes, le premier doigt sur la corde mi et le quatrième sur la sol, pas étonnant que Paganini fut considéré comme le diable.

Il n’enchaîna jamais, dans son salon tapissé de livres, les 80 minutes des 24 caprices d’une seule traite. Oser cet aboutissement avait le goût du fruit interdit du paradis. Et un jour son ami Serge, patron du téléthon, lui proposa de venir jouer à la télévision le solo qu’il voulait, dans une émission du genre ‘’les amateurs à l’antenne pour la bonne cause’’. Toute la journée les musiciens se succédaient, studio portes ouvertes, pour récolter des fonds et financer la recherche médicale… Un pharmacien violoniste c’était aimable ! L’apothicaire dévoila son programme à l’animateur, qui lui-même mélomane fut franchement abasourdi. Flairant une aubaine assez racoleuse, avec les probables plantages du violoniste, il se dit que débonnaire ou non, la prestation stimulerait l’audience, et il lui donna le temps d’antenne qu’il lui faudrait.

On se doute que, puisqu’on raconte cette histoire, notre héros réussit l’exploit en enchaînant les bijoux féeriques comme un maréchal à la tête de 2000 hussards lancés au galop.  Il laissa les dernières notes du 24èmeCaprice en l’air, au ciel un ange avait posé sa main sur l’archet. Il fixa un instant la caméra, les yeux dans les yeux, il prit dans sa manche la petite capsule qu’il avait préparée, à la pharmacie il avait tout ce qu’il fallait. Il reprit les notes finales avec déjà une grimace de douleur, il eut encore le temps de poser le violon au sol, ce temps qui était maintenant vertigineusement court. ‘’C’est bien fanfaron tout cela, le diable m’attend’’ se murmura-t-il en se penchant, pour ne pas l’écraser, de l’autre côté de son fidèle instrument et il s’écroula, peut-être heureux.

Une bave couleur d’encre coulait sur son menton, ses mains, comme celles de Pierre Boulez, tentaient quelques gestes minimaux pour diriger l’orchestre, l’ange lui fit une petite tape sur l’épaule, ‘’c’est bon, ça va maintenant’’, il trouva la force de sourire, il était sur scène, il était mort.

En vain, d’Alsace; épisode 174: VIEUX

Ambroise Perrin

Son père lui a dit, tu ne l’épouseras pas, en tout cas pas avant 50 ans ! Et cinquante ans plus tard, elle a 67 ans, elle est veuve, ils se retrouvent par hasard, lui aussi, il est veuf !

Tu te souviens ? Bien sûr que je me souviens, je voulais mourir quand ton père a refusé… ‘´Je crois que l’on ne s’est jamais embrassé’´… On dîne ensemble un de ces soirs ? Ce soir ? Oui…

On résume, et les voilà mariés, quelle belle histoire. Mais vite, très vite, ils n’ont rien à se dire, ils ont chacun leurs petites habitudes, leurs maniaqueries qui n’ont aucune chance de se combiner… Alors la belle histoire part en eau de boudin, et la fatidique petite phrase ´´restons bons amis’´conclut ce conte de fée mal embouché.

Bon Dieu, comme on se sent seul, passé l’âge de croire aux amours éternels, mais bien peinard, oui seul dans son lit à écouter Léo Ferré et à se lever à 3h de la nuit pour se faire des spaghettis. Même si l’on se sent floué par les années perdues, si l’on se sent glacé dans un lit de hasard.

En vain, d’Alsace ; épisode 173 : PAR PLAISIR

Ambroise Perrin

Il a 104 ans, il n’est pas encore mort, et il ne veut aucune médaille. Aujourd’hui, il dit qu’il préfère dormir que d’avoir des souvenirs, oui il se lève tard le matin. Dormir la vie. Avant c’était souvent vivre la nuit. À midi il va pisser, il braille qu’il chie à la gueule de tout le monde et comme on imagine qu’il perd un peu la tête, l’aide-soignante, qui lui lave les fesses, le traite comme un bébé.

Elle me laisse entrer pour lui dire bonjour. Il y a un petit coffret en bois sur son bureau, pas de fric, pas de bijoux, pas de lingots, rien qu’un cahier. Une date, 1945, il avait donc 24 ans, après la guerre. Sous le carton du fond de la boîte, caché, un poignard dans un étui qui schlingue.

J’ai dix minutes avant que l’on ne parte, je lis son cahier en diagonale. ‘’J’ai tué, parfois au couteau, souvent par plaisir’’. Il y a ainsi une cinquantaine de pages joliment anacoluthiques. Cela ne ressemble pas à des notes de confession, c’est écrit avec une distance littéraire comme si tout allait être publié en un roman ; et il précise aussi que ce ne sont pas des secrets de mémoire de guerre, simplement des réminiscences et ‘’surtout pas de procès’’ ; je sais qu’il a refusé qu’on le trimbale sur les plages de Normandie, où d’ailleurs il n’a jamais mis les pieds pendant la guerre. C’était pile lors de ses 100 ans, pour le faire poser avec d’Anciens Combattants et des Vétérans américains, russes, allemands ‘’réconciliés’’, et il avait hurlé qu’il détestait ces gens. La terre entière.

Et bien en 1945 ‘’je suis possédé par la haine, comme César haïssait Pompée ‘’ écrit-il. ‘’La haine et le péché, c’est ce qui fait marcher le monde. J’ai une double passion, pour la vie sauve et pour le meurtre. Mon alexandrin préféré c’est celui de Phèdre, Ah ! Je t’ai trop aimé pour ne pas te haïr. Je lis encore : ‘’J’ai appris à tuer comme on attrape une maladie à son insu, sans raison et sans but’’. 

‘’Dans la neige de Russie je me récitais Molière, Vous voulez un grand mal à la nature humaine ; Oui j’ai conçu pour elle une effroyable haine’’. Je poursuis ma lecture. ‘’Je suis le premier que je déteste, je me hais, mon narcissisme c’est de me faire souffrir moi-même. Mon premier souvenir c’est d’avoir détesté ma mère, sa présence, puis son absence. C’est comme cela que je suis devenu un intégriste de la haine’’.

Je tourne quelques pages et je me demande s’il a vraiment déversé cette bile au sortir de la guerre, si ce texte est hardiment spontané. Eh bien là il précise que tout est vrai. Ce qu’il raconte, c’est le sang qui pisse toujours abondamment, le sang chaud, mousseux quand on enfonce la lame dans le cou du gars lié sur la chaise, ou alors dans le ventre, dans les reins, ou plus rapide, pour rien, un caprice, dans le cœur. Mais là, le sang s’étale plus lentement sous la chemise. Et il ajoute ‘’je préfère le cou’’. 

‘’J’ai un don de naissance, l’égoïsme. Je me fous de la morale, au Front ma satisfaction c’était ma survie. Me voir vivant, c’était mon plaisir’’

Je me dis que ce salaud a dû tabasser sa femme, martyriser ses enfants et empoisonner la vie de ses voisins. C’est une crapule qui aurait pu crever à la guerre, et comme il allait mourir, il a pris du plaisir à tuer, pas comme un sadique, mais comme un miraculé intermittent des saloperies. Comme un romancier qui jubile à aligner de belles phrases, il a balancé des grenades sur des familles coincées dans un couloir. Autant d’importance que de bien tourner un palabre pour placer un imparfait du subjonctif. Je lis qu’il aurait aimé qu’une de ces vermines à étoile jaune sorte un flingue et le descende, il se vante qu’il se serait glorifié à agoniser les boyaux sur les genoux comme ses camarades de Barbarossa, il a vu passer les balles qui assassinent, peut-être les a-t-il vraiment vues, et il est là, il n’est pas mort.

En vain, d’Alsace; épisode 172: FAMILLE

Ambroise Perrin

Maintenant que la mère est morte, elle est vieille. Les frères et sœurs sont restés au loin, c’est elle qui s’en est occupée. Au notaire ils ont dit qu’elle pouvait garder tous les meubles, mais comme elle n’avait aucune place où aller…

Elle dit quand même que c’est elle qui s’était aussi occupé de la chaudière, elle est encore neuve, mais cela ne compte pas a dit le notaire.

Elle a dormi pour la dernière fois dans la chambre à côté de celle de la mère. Elle devra donner une adresse pour quand la vente sera finie. Et ouvrir un compte parce que celui de la mère a été fermé.

Depuis on n’a aucune nouvelle, et oui ça va faire bientôt dix ans.

En vain, d’Alsace ; épisode 171 : LA VIE EST BELLE

Ambroise Perrin

Le feu passe à l’orange, vite, orange sanguine, pas de chance deux motards en face. Coupez votre moteur s’il vous plaît, papiers du véhicule. Ce n’est pas possible, il est tellement, tellement pressé, mais s’il commence à discuter, cela risque d’être encore plus long. Les deux gendarmes ont une proie, ils vont lui faire la totale, l’assurance, les pneus, quand on cherche, on trouve quelque chose qui cloche.

Son téléphone sonne et se connecte automatiquement au haut-parleur de la voiture, « Professeur, professeur, où êtes-vous, il faut commencer de suite ! »

C’est là que commence l’aspect optimiste de cet épisode, parce que les gendarmes savent être curieux, sympas et efficaces. « Je suis le professeur Jean-Luc Voirdumoulin, je dois commencer une greffe du cœur, et si je ne suis pas au bloc dans cinq minutes, l’organe est perdu ». Le motard l’observe : « Avec tous ces travaux et ces rues barrées… Oui, oui, c’est pour cela que je suis en retard et que j’ai forcé au feu, il faut absolument que j’arrive maintenant à Hautepierre… Monsieur c’est impossible à cette heure-ci, il vous faudra au moins une demi-heure… »

Le motard se tourne vers son collègue : « Tu vas ranger la voiture sur le trottoir, débranche ta radio et passe-moi ton casque. Voilà professeur, montez derrière moi, calez-vous au dossier et accrochez-vous ! »

Le chirurgien entrevoit un bon dieu protecteur de la science et complice des forces de l’ordre, et les deux fesses collées au cuir de la BMW R 1250 GS le voilà, cramponné à l’Archange Gabriel, qui s’envole en zigzaguant sur les trottoirs pour descendre l’avenue des Vosges toujours bloquée, et qui fonce à 180 km/h sur la bretelle d’autoroute le gyrophare allumé et la sirène hurlante.

En vain, d’Alsace; épisode 170 : LE PERROQUET DU CHÂTEAU DE VERSAILLES

Ambroise Perrin

Pendant quarante-deux ans Madame Müller travailla comme femme de ménage au château de Versailles. On l’appelait la Pompadour mais son prénom était Reine. Cela avait amusé le chef du personnel, et ainsi il l’avait embauchée à l’essai. C’était juste après la guerre, un tel emploi représentait une sacrée chance.

Reine Müller arrivait de Wissembourg, à la frontière allemande, elle venait de se marier en quelques semaines, son fiancé, qui était son voisin de la rue du sel, revenait lui de Russie, et elle avait failli ne pas le reconnaître, après quatre années d’absence…

Il n’avait jamais voulu raconter ce qu’il avait fait ‘’là-bas’’. Il disait juste ‘’il faut oublier’’, mais l’administration ne l’avait pas oublié, c’est pour cela qu’ils étaient partis à Paris. Au bout de quelques semaines, parce qu’il y avait des procès, qu’il avait été gradé, qu’il était Alsacien mais qu’il avait en fait toujours la nationalité allemande, Otton dit à Reine qu’il partait plus loin. Un jour elle reçut une lettre postée en Uruguay, puis plus rien.

Le château de Versailles devint sa maison, son foyer, chez elle. Ce qui surtout lui plaisait, c’étaient les passages secrets. Quand le roi quittait sa reine au milieu de la nuit pour aller voir la Pompadour, il y avait de quoi rêver et d’oublier les horreurs de la guerre. Les gendarmes sont venus trois fois lui demander si elle savait où était son mari, non, il était parti, aucune nouvelle.

Des années plus tard, quand des touristes allemands se promenaient dans la galerie des Glaces, elle les observait, elle les écoutait, mais elle ne disait pas qu’elle les comprenait. Elle ne revint en Alsace que pour l’enterrement de sa mère, le curé la reconnut, ils ont parlé quelques instants, il ne lui a pas posé de questions. Elle ne dormit même pas à la maison, elle prit une chambre à l’Ange. Elle préférait être seule.

Elle lut des livres sur l’opération Barbarossa, sur les Einsatzgruppen, sur les Malgré-nous, sur la réconciliation franco-allemande, mais disait-elle, cela ne l’intéressait pas plus que ça. Elle lut aussi l’Œuf et Moi et toute la série des Jalna, les 16 volumes qui l’emmenaient de l’autre côté de l’océan, mais elle n’attendait plus, et un jour elle se dit qu’elle n’était plus amoureuse. Elle pensa bien à se remarier, elle était encore plutôt jolie, mais il aurait fallu faire des papiers et des années passèrent.

Alors qu’elle approchait de la retraite, un jeune homme vint la voir au château, c’était le fils d’une de ses nièces, il voulait l’interviewer sur ses souvenirs de guerre, mais elle se méfia et de toute façon elle n’avait rien à dire. Elle ne lui demanda pas comment allait la famille et lui ne lui raconta que les histoires de ses copains ‘’à la fac’’.

Quand elle dû partir, le nouveau directeur organisa une fête avec de la musique royale en son honneur, et lui offrit une copie du portrait de Marie Leszczynska. Elle avait toujours bien aimé la femme de Louis XV qui avait habité Wissembourg avant son mariage. Les collègues s’étaient cotisé pour lui offrir un perroquet moqueur, et peut-être venait-il d’Uruguay.

Bientôt elle n’eut plus aucun contact avec les autres employées du château. Les voisins de son immeuble changeaient souvent. Elle fut triste lorsqu’à la supérette sa caissière préférée changea de magasin. C’était la seule personne avec qui elle bavardait, il fallait venir le matin juste avant 10 heures, l’heure creuse.

La Pompadour est décédée à l’hôpital et personne n’est venu réclamer le corps. C’est un service de la municipalité qui a procédé aux funérailles de Madame Müller Reine née Schreiner et l’agence immobilière se chargea de vider l’appartement. Le perroquet, depuis longtemps empaillé, que les vers dévoraient, dont une des ailes était cassée et dont l’étoupe sortait du ventre, fut jeté à la benne, pour la déchetterie.

En vain, d’Alsace ; épisode 169 : C’EST LA FIN 

Ambroise Perrin

C’est une star. Une très grande comédienne au théâtre, une très grande vedette au cinéma, sur son nom on monte des films à gros budgets, et je ne dirai pas son nom pour ne pas me vanter.

Je l’ai rencontrée en 1991 au Festival de Cannes, elle n’était pas connue, une interview sympa, elle avait du temps. On a aussi parlé de Chabrol et de sa Madame Bovary qui allait sortir, elle ne connaissait ni L’Éducation Sentimentale, ni Bouvard et Pécuchet. En sortant de son majestueux hôtel, je suis passé dans une librairie, et je lui ai laissé les deux livres à la réception.

Hier, elle était en tournée de promotion pour son 43e film, une seule date en Europe, j’apprends par hasard qu’elle est à Strasbourg, je ressors ma bonne vieille carte de presse et je me faufile parmi les happy few. Le service d’ordre pour un blockbuster hollywoodien, ce sont des gardes-chiourmes américains, l’attachée de presse est américaine, la maquilleuse est américaine, et en fait seuls les journalistes sont européens, venus de Londres, Rome, Berlin, Paris.

Une photo d’elle en couverture, cela fait vendre du papier, un gros tirage assuré, en échange pub maximum pour le film, photocall dans 27 minutes, je comprends le plan média maous en me faisant éjecter poliment. What’s your name ? me demande la deuxième assistante de la troisième attachée de presse. Alors je fanfaronne et je crie bien fort «Flaubert… et je suis français comme Madame … » en citant le nom de famille de la star !

Elle m’a entendu dans l’autre pièce, elle passe la tête dans le couloir de la suite, « eh, et bien ça fait longtemps, attendez cinq minutes s’il vous plaît ».

Je ne suis pas le seul à être baba, et me voilà effectivement cinq minutes plus tard, un peu intimidé quand même, à papoter. Elle se marre parce que je n’ai pas vu le film du jour, « plus d’un million d’entrées aux USA en 15 jours, oui, les Américains, ils m’aiment bien, et bien jeune homme, j’ai lu tout Flaubert, merci encore pour les deux bouquins. Et surtout sa correspondance, avec Louise Colet, cela m’a beaucoup aidé pour mes rôles au théâtre… »

« Vous êtes toujours journaliste à la télévision ? » Je lui raconte que je fais maintenant un blog où j’invente beaucoup la réalité… « Vous faisiez faire une lecture enregistrée d’une page de Bouvard et Pécuchet, à chacune des personnes interviewée… ». Elle se souvient de cela ! « Je me suis arrêté après le premier chapitre… Vous veniez de faire Michel Piccoli ! »

« Vous savez, regarder en arrière, jauger sa carrière, il arrive un moment où tous les artistes le font… Et il y a tant de regrets… Mais ce n’est pas facile de prendre le temps d’être honnête avec soi-même, et quand on se lance, on grince des dents…

Je vous parle comme cela, parce que vous ne prenez pas de notes ; entre-nous, sans une bonne dose d’arrogance, on a tendance à tout oublier… D’arrogance ? Oui, ou de vanité… Ma scène préférée au cinéma, c’est dans Singin’ in the rain quand Gene Kelly raconte le soir d’une Première le début de sa carrière… Le héros s’invente alors une vie !

On a tous des réussites et des échecs, c’est une banalité, mais ce qui compte c’est d’avoir su en tirer quelque chose de créatif. Quand on a eu du succès dès le départ, faire des choix de carrière est très difficile. Après on oublie ses échecs. Et plus vite que le public, parce qu’on y a tiré une belle expérience. On adore avoir été téméraire, mais on n’avoue jamais les remparts qui nous protègent. Et à n’importe quel âge, on pense à l’avenir, et en 2025 une vieille comme moi n’a même plus besoin de faire semblant d’être jeune ! »

Je n’ai pas le temps de protester, l’attachée de presse s’impose et me murmure « sorry, maintenant, c’est la fin. »

En vain, d’Alsace ; épisode 168 : I CAN’T GET NO, BELLY

Ambroise Perrin

Le jour où, devant la glace, il renonça à l’illusion de faire un régime pour perdre sa bedaine, il se dit, ça y est je suis vieux. Il avait tenté BLM sans beaucoup de conviction, bouffe la moitié, un truc simple qui demande juste un peu de volonté.

Qu’est-ce qu’il en avait usé, de la volonté, pour réussir les diplômes les plus hardis en fac, et pour se hisser au sommet de son entreprise, où, années après années, il écrasa tout le monde, surtout ses meilleurs amis.

Il se rappela qu’il avait été plat comme un beau ventre dans ses sentiments. Les bons sentiments redondants, ils dégoulinent de piètres compromis et mènent à la ruine de l’agressivité combative nécessaire pour gagner. Et gagner, c’est éliminer les autres pour être le seul, le premier, le premier de cordée, c’est la mode d’y croire, que l’on peut ainsi grimper et grimper.

Et là il n’arrivait pas à éliminer quelques cinq ou six kg de trop, alors il se dit, oui, c’est l’âge. Au lieu des sentiments, il fallait montrer beau, et c’était devenu impossible. Ce qu’il n’osait s’avouer, c’est qu’il se complaisait dans cette torpeur, alors que toujours son hyperactivité masquait sa lâcheté. 

Il était président de pas mal d’associations culturelles et caritatives, du Cercle des anciens  chefs d’entreprise du Bas-Rhin, et membre d’une foule d’autres petits clubs où sa renommée et sa fortune suscitaient, dans un merveilleux malentendu, le respect.

Son chauffeur Alfred était resté à son service, il entretenait à la perfection sa discrète vieille Jaguar. Il pouvait ainsi se garer à 100 m d’un rendez-vous afin d’arriver tranquillement à pied.

Il rassembla ses carnets pour rédiger ses mémoires, décida de passer par la fiction, embaucha un journaliste vénal comme nègre, s’en débarrassa , rassembla trois anciens et dévoués membres de son cabinet qui laborieusement usèrent de flatteries à chaque paragraphe, il relut, et prenant le regard inquisiteur de Truman Capote comme modèle, réécrivit lui-même le tout.

Le résultat fut un sac fourre-tout sucré-salé, non pas indigeste, mais insipide, et qui eût beaucoup de succès à sa publication. Il accepta une rencontre publique à la salle blanche de la Librairie Kléber, ses ennemis politiques qu’il avait battu à chaque élection étaient là à le féliciter, au premier rang, et il vit plus tard sur une photo que le pan de sa chemise dépassait sur son pantalon, décidément, il était bien vieux.

Quand comme cela, cela sent le sapin, on se tourne vers sa famille. Ses enfants n’avaient pas le temps, son épouse se battait avec ses propres problèmes et ainsi il nota qu’il n’avait personne à qui se confier. 

Il voyagea. Il revint. Des années passèrent, le petit ventre rond était toujours là. Il mangeait sainement, faisait du sport, buvait peu de whisky, juste du japonais, le meilleur. Il lut beaucoup, se remit à écrire, et là, cela lui plaisait.

À 16 ans, il avait fait le tour de l’Angleterre en auto-stop, 60 ans plus tard il recommença l’aventure. Trois heures sous la pluie à la sortie de Liverpool, alors que la nuit tombe, que l’on ne sait pas encore où dormir, ce fut un délice. Sauf que le temps perdu, cela ne servait à rien de le rechercher, l’auto-stop c’était terminé, obsolète, d’ailleurs impossible de trouver un bon endroit pour être vu et où un automobiliste pas méfiant aurait pu s’arrêter. C’est finalement une voiture de police qui le déposa devant un hôtel, après que le flic lui a demandé s’il ne voulait pas voir un médecin, tellement il grelottait.

Il traversa l’océan, retrouva le campus où il avait brillamment réussi dans le Massachusetts. Il ne reconnu que peu de bâtiments et tous les étudiants lui parurent profondément débiles. Quand on déteste les jeunes, c’est que l’on est vraiment vieux.

Il refit le trajet du transsibérien, mais cette fois en cabine de luxe, il survola des cascades en hélicoptère au fin fond de l’Afrique, se baigna dans le Blue Lagoon à Reykjavik, inutile de compléter la liste de ces privilèges de retraité aisé.

Il cessa même de refuser de faire une croisière en Méditerranée à la poursuite des héros des mythologies locales, de vieilles histoires qui n’avaient pas vieillies, pour faire plaisir à son épouse. À 4h du matin, il se leva pour aller manger une pizza sortant du four au buffet gargantuesque du bateau.

Tant que tu as la santé, lui répétaient ses amis. Il commença à découvrir que cela faisait maintenant plus de 70 ans qu’il était en forte déprime, même s’il ne mentait pas en disant que toujours, tout l’intéressait.

Quand son notaire lui dit qu’il était prudent de préparer sa succession, et que le banquier lui souffla qu’il lui fallait optimiser le pognon qui dormait sur ses comptes, il se déshabilla dans la salle de bain et se mit à contempler avec satisfaction sa belle bedaine. D’ailleurs, c’est Mick Jagger qu’on entendait à la radio.

En vain, d’Alsace ; épisode 167: PREMIER SINISTRE

Ambroise Perrin

C’est jour de fête. Depuis qu’il est seul, il a un peu plus de temps, il est président de la Maison des associations. Il fait essentiellement du social et pas trop de gestion ; l’actualité bouscule tout, les clubs se boycottent, les affiches sont arrachées, et chacun se replie sur lui-même, dans son clan, pétri de certitudes et de mauvais sentiments.

Son discours sera de langue de bois, que dire d’autre qui ne ressemble à un éditorial d’un magazine bien-pensant ? « Ne cédons ni aux sirènes de la haine, ni à la tentation du désespoir, ces forces corrosives qui rongent les âmes et brisent toute espérance ». Applaudissements de politesse, c’est le 50e anniversaire de la Maison, quelques notables vont se succéder pour des bribes de solennité dans leurs discours. Trois gamins démarrent une démonstration de hip-hop cloud rap. Le buffet est du genre plutôt fauché.

Et en sortant, on lui aura volé sa bécane; il croira d’abord à une blague, à une petite vengeance ou à un test, non, le vélo est parti, envolé; avec tant de monde, le voleur était vraiment gonflé. Le cadenas sectionné lui a donné le blues, il l’a ramassé, peut-être pour l’assurance. Vous aussi, dira le planton de service à la Police, revenez demain.

Son bon vélo, pas vrai tout neuf mais quand même, ce n’est pas son vol qui lui donne tant d’amertume. Il fut il y a longtemps gamin, et il a vécu mai 68 et ensuite par procuration et par prolongation, il a eu envie de tout lire et de tout changer; il a toujours été un chic type, le chef de bureau sympa, il n’a jamais divorcé et les enfants ont tous bien réussi, il a plutôt super bien gagné sa vie, son appartement pour sa retraite ressemble à un palace, de belles bibliothèques, des tableaux de peintres renommés, il voyage, des colloques, des conférences, des crapahutages partout aux coins de la planète… 

Mais aujourd’hui ce sont les divisions dans la société qui gèlent son cœur et sa pensée. Quelle désespérance ! Drôle d’impression de se sentir bâillonné, d’être un pauvre pion ballotté. Il doute de ses convictions, c’est peut-être cela qui maintenant le rend malheureux. Dans sa vie quotidienne, aucune raison objective de se plaindre, mais ça ne va pas. Sa solitude n’est pas du maniérisme. Et c’est difficile de partager ce sentiment, il a trouvé le mot, le spleen, ce truc « bas et lourd qui pèse comme un couvercle.»

Bien entendu ses multiples occupations permettent de masquer les dilemmes qui se faufilent dans ses habitudes d’opiniâtre persévérance. Il ne se sent pas encore assez vieux pour tout laisser tomber, la santé ça va, merci beaucoup.

Les haines qu’il perçoit et qui l’entourent se transmettent par des gens qui n’ont aucune culture, par exemple un manque crasse de références historiques. D’anodins clichés entretiennent les confusions et il y a des amis avec qui il préfère ne plus parler, effaré de ne pas avoir soupçonné tant de bêtises, et ce, depuis des années. 

Un jour il lui faudra épurer le passé et reconstruire les amitiés. Ce ne sera pas facile, la mémoire collective instaurera une sorte d’indignité nationale envers ceux qui par lâcheté et complaisance, et, surtout par intérêt personnel, auront créé cette atmosphère atrabile .

Mais pour le moment il doit conclure son discours d’inauguration, il y a de nouveaux locaux, l’atelier attenant à la Maison des associations ayant été réhabilité. 

Il scrute les visages, il cherche des signes de reconnaissance qui rappelleraient qu’un jour la raison reprendrait ses droits. Il perçoit que certains sont prêts à l’invectiver. D’autres, nonchalants, ont discrètement le nez dans leur téléphone portable.

Les meilleurs speechs seraient les plus courts, encore une bêtise, sauf lorsque l’on n’a rien préparé et que l’on tente d’improviser en faisant de l’humour. Pour une fois, pas de blague, pas de complicité avec le public désabusé, il répète simplement le mot convivialité partagée, en se disant qu’il fait un gros mensonge.

Et par facilité il fait une citation, Gramsci sans le nommer :  « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Et si l’on refuse de voir ces monstres, on risque soi-même d’en devenir un.

En vain, d’Alsace ; épisode 166 : SUZANNE DRAGUE LES VIEILLARDS

Ambroise Perrin

Suzanne est une sacrée aguicheuse, elle se tape des vieillards, ça se sait, et tous se racontent cette histoire. On disait qu’elle se vengeait, qu’elle vengeait les filles qui avaient mauvaise réputation, celles qui avaient pourtant bien plus d’aplomb et d’ardeur que les mecs.

Ses seins gambadaient sous une chemisette transparente, il faisait chaud, elle s’en allait, prétendait-elle, à la rivière se baigner, un pied déjà dans l’eau.

Les petits vieux baveux trouvent un prétexte pour s’approcher, elle rit de leurs mains baladeuses vite audacieuses, et son rire s’enflamme en encouragements. Ce n’était pas une fable de La Fontaine ou une chanson de Georges Brassens, elle minaudait fort peu et les gens bien intentionnés se demandaient si son mari Daniel savait. 

Elle faisait commerce avec l’innocence, mais elle n’était pas dupe du double voyeurisme qu’elle provoquait, les gros dragueurs qui lui tournaient autour et les mateurs qui se marraient.

Ordure, dégueulasse, saleté murmuraient les pitoyables pendards qui se réfugiaient dans leur morale bienséante de frustrés. Le curé aurait dit une messe pour son âme. Les matrones voulaient sa peau. Sa copine Bethsabée ne disait rien.

Suzanne embarque ses proies dans les bosquets de drôles de jardins des délices, elle pousse de petits cris stridents qui carillonnent au fond des frocs ; à qui le tour supputent les badauds peu effarouchés, sans penser qu’un jour elle leur trancherait la tête et que tous verraient le sang gicler.

En vain, d’Alsace; épisode 165 : DES POULES, DES MOUCHES ET L’IMPOSSIBLE CONSOLATION DE NOTRE DÉSESPOIR 

Ambroise Perrin

Au petit déjeuner, des œufs mimolettes, des œufs durs, à la coque, des œufs brouillés, ou une omelette… Une mouche tournait sur les assiettes, cherchant la sortie de la salle du petit déjeuner de l’hôtel. Dès qu’elle se posa, il la rafla, il faisait cela depuis l’enfance, dans la ferme des grands-parents. On gardait la main fermée et on y introduisait le pouce pour l’écraser.

Déjà une semaine dans ce faux palace à attendre la femme aimée. Elle ne viendra pas, il le sait, prisonnier de sa soudaine liberté. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, lui avait écrit son ami suédois avant de prendre le large avec elle. 

Personne ne sait quand tombera le crépuscule. La vie n’est pas un problème, c’est juste un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.

Combien d’œufs pond une poule en une vie, qui peux atteindre huit ans ? Un œuf par jour à partir de cinq mois, un peu moins en vieillissant. Il échafaude alors, avec l’aide de moult coqs pour couvrir les pondeuses, que tous les œufs soient conservés jusqu’à la naissance de poussins, imaginant que les Français renonçassent à leurs quatre œufs hebdomadaires. Et vu que nous sommes 68 millions, qu’il y a jusqu’à 9 poules au mètre carré dans un élevage en plein air, que la France s’enorgueillit de 551 695 km², et que notre pays est souvent pris pour modèle, il se mit à envisager la terre entière recouverte de poules et à reconsidérer son désarroi face à ce fatal déferlement gallinacéen. 

Les hommes ressentiraient alors le défi effroyable que l’éternité lance à leurs existences. Seule consolation, se rappeler que rien de ce qui est humain ne dure… Il se dit qu’il lui fallait s’assurer que sa vie n’était pas absurde, qu’il n’était pas seul sur terre, et qu’il lui fallait écrire un livre qu’il offrirait au monde pour inciter à vivre simplement, pour prendre ce que l’on désire, et pour ne pas avoir peur des lois, pitoyable allégeance à la certitude que la liberté n’existe pas.

Les poules lui enverraient le signe définitif de sa servitude à la peur de vivre. Les pages qu’il écrirait aurait la capacité de créer de la beauté à partir de son désespoir, de son dégoût et de ses faiblesses. Pour lui, ce ne serait pas le devoir avant tout, mais la vie avant tout. Choisir des moments où il ferait des pas de côté et sentirait que hors de cette masse que l’on appelle la population mondiale, il était aussi un être autonome.

Combien de pages aurait-il le temps d’écrire avant de mourir ? Qui compterait ? Un lever du soleil n’est pas une performance, mais la vie humaine, elle, est extraordinaire puisqu’elle cherche à atteindre la perfection. Dans cet immense poulailler il serait stupide de nier que la réalité de la vie c’est d’avoir la mort sur ses talons. Les organisateurs des oppressions savent faire comprendre ce message, nulle part l’on peut vivre libre si l’on sort des formes de la société. 

Dans ce monde de plumes, de coquilles et de caquetages, il décida de ne pas se laisser écraser par le nombre et de trouver une ardeur qui soit plus forte qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig en avait fini de disséquer dans sa lettre d’adieu sa culpabilité, ses émotions, sa peur, sa solitude. Il lui avait piqué sa nana et lui donnait maintenant des leçons de survie. Il faut dire qu’il connaissait le malheur. Il avait témoigné, dans un livre qui eut un grand succès, des conditions infernales de la vie des rescapés de la dernière guerre, la famine, la haine, les souffrances, les horreurs. De quel autre sujet pourrait-il parler aujourd’hui ?

Oui, j’étais devenu son interlocuteur et son souffre-douleur bien-aimé et dans ma réponse je lui ai rappelé la mouche. La femelle ne s’accouple qu’une seule fois, car elle stocke le sperme du mâle, qu’elle utilise à chaque ponte. C’est-à-dire un millier d’œufs en plusieurs salves. Les larves mettent une dizaine d’heures à devenir asticots. Si tous survivent, en moins de dix jours (et parfois en deux seulement si le temps est vraiment clément), les nymphes deviennent adultes et jusqu’à 12 générations peuvent ainsi se succéder chaque année.

Au-dessus des fientes de nos poules, les couches de mouches vont se superposer. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en progressions exponentielles pour réaliser que très rapidement de grosses épaisseurs de mouches dépasseront les 1,75 m de nos petites personnes, et que les problèmes de consolation de notre désespoir seront résolus.

En vain, d’Alsace ; épisode 164 : LE DORMEUR DU VAL-DE-MODER

Ambroise Perrin

Est-ce une maladie ? Dès qu’il est assis en classe, il s’endort. Ce n’est pas qu’il dédaigne les cours, il est bon élève, il a de bons résultats ; non, il ne passe pas ses nuits sur un écran et les réseaux sociaux, il lit des livres en papier, il se couche tôt, il fait du sport, il mange bien, mais là, dès qu’il est assis, dès que le cours ronronne, il s’assoupit, il finit par fermer les yeux.

Il habite Pfaffenhoffen à Val-de-Moder où il n’y a pas grand-chose de vraiment attractif pour un jeune de 16 ans. Il y a des clubs, des associations, une vie extrascolaire guère passionnante. Garçon effacé, sans problème. Indifférent à bien des choses, et s’abandonnant sans peine à ne rien faire dans l’atmosphère de banalité du patelin.

S’endort-il de même au cinéma, au théâtre, au concert ? Non, là ça va, il tient le coup, c’est en classe qu’il bat en retraite ! Le médecin scolaire lui a suggéré de faire des tests, pendant 15 jours il est venu en classe bardé de petites ventouses sur la peau, avec un capteur dans la poche, pour enregistrer le rythme cardiaque et la tension. Il a fait des analyses de sang, arrêté de manger trop sucré, bu de l’eau à la récré. Il répète quelques exercices de gymnastique d’éveil avant d’entrer en classe.

Il a sa place à côté d’une fenêtre, qu’il peut laisser entrouverte pour bénéficier de l’air frais et vivifiant du parking des profs.

Comme il a de bonnes notes, les profs, certes un peu dépités d’avoir un dormeur sous leurs yeux, suivent le bon conseil de la psychologue scolaire : foutez-lui la paix ; peut-être que simplement il s’ennuie en classe, et que c’est vous les profs qui êtes lénifiants.

En vain, d’Alsace ; épisode 163 : T’ES D’OÙ, TOI, VRAIMENT ?

Ambroise Perrin

Slimane El Laoui est, comme son nom l’indique, français, et quand on lui demande ‘’mais vraiment, tu es d’où, toi ?’’ il répond d’Elsenheim. C’est encore le Bas-Rhin, commune juste en face de Grussenheim dans le Haut-Rhin.

Slimane est Lieutenant-colonel de gendarmerie au GIGN, l’unité d’élite de la gestion de crises et d’intervention dans les prises d’otages. Il ne paraît peut-être pas grand et fort, il est spécialiste de nombreux sports de combat, notamment le krav maga, une technique très physique qui ne fait pas rigoler. 

Donc ce soir-là, rue Clemenceau à Marckolsheim à l’autre bout de la gendarmerie, lorsqu’il sort du restaurant Little Italy et que trois malabars en goguette lui lance un ‘’alors Mohamed on a bien mangé, et on se tape une petite alsacienne, elle est jolie ta blondasse’’, Slimane ne dit rien, ne pense qu’à mettre son épouse en sécurité, et raidit les muscles.

Dans le métier, il y a une frontière infranchissable entre action en mission et petit problème personnel, ce qui ne veut pas dire se laisser casser la figure par des imbéciles racistes croisés par hasard.

Première étape, la force mentale, faire le dos rond ; deuxième s’excuser, ‘’pardon laissez-nous passer s’il vous plaît’’, troisième, et il est champion pour cela, la négociation, ‘’je vous paye un pot et c’est bon’’, quatrième, discrètement déclencher son portable pour contacter tout le bastringue, cinquième, et ce sera dans quelques secondes car Slimane sait anticiper, se préparer au contact physique. ‘’Eh Mohamed, on ne veut pas rentrer à la maison ?’’, que lui dit le gros rondelet en lui versant le reste de sa canette de bière sur le crâne. Sa femme entre-temps s’est réfugiée au restaurant, et tout cela a bien duré 30 secondes.

Sixième étape, après un ‘’désolé monsieur’’, deux coups pour se dégager car ils sont déjà à trois sur lui, et quelques prises inexpiables que l’on pratique avec le sourire à l’entraînement. Le gars immobilisé par terre est ko l’épaule bloquée, son copain est simplement assommé et les parties génitales écrabouillées, et le troisième qui sort un couteau, quel festival, il lui fait un peu peur en lui retournant le bras avec l’arme, à 2 cm des yeux, avant que la douleur au poignet, qui fait un bruit de verre brisé, ne lui la lui fasse lâcher. Les trois sont au sol, anéantis, ‘’neutralisés’’.

Les gendarmes arrivent, c’est eux qui vont gérer le trouble à l’ordre public ; les collègues de la police municipale se pointent, l’un dit ‘’quelle rigolade, mais on les connaît ceux-là, ils ne sont pas méchants’’ et Slimane disparaît avec délicatesse et officiellement anonyme.

Les trois racistes seront déférés au parquet sans que la victime n’ait à se déplacer, et les quelques spectateurs de la scène finale, sortis de la pizzeria, broderont une histoire que les familles des trois braillards en garde à vue n’arriveront jamais à démêler. 

En vain, d’Alsace; épisode 162 : MAMAN EST MORTE

Ambroise Perrin

Maman va très mal, elle a été hospitalisée à Wissembourg, son état se dégradant petit à petit et sans qu’on le dise, irrémédiablement. Je suis là, dans la gestion de mes sentiments, de mes souvenirs, et de tous les trucs administratifs avec les toubibs, lorsqu’un coup de fil, et pas de la famille, vient perturber le trouble quotidien de ma course contre le temps.

C’est Christophe, comme le saint de 11 m de l’abbatiale Saint-Pierre-et-Paul, qui par un étrange hasard me demande comment ça va et ce que je deviens. Cela doit faire 50 ans que l’on s’est perdu de vue !

Je reconnais curieusement sa voix et nous partageons immédiatement la familiarité de notre adolescence, lorsque nous avions fait un tour d’Europe en auto-stop au gré des coups de chance pour de courts ou de plus longs trajets, récompensant nos attentes à la sortie des villes.

Je lui parle de maman, là, à l’hôpital de Wissembourg, il me dit qu’il est à Zyrardòv à l’ouest de Varsovie, le dernier mot du dictionnaire des noms propres, que ses enfants sont grands maintenant et qu’aujourd’hui il parle mieux le polonais que le français.

‘’Oui Wissembourg, je me souviens très bien, sais-tu qu’une année après notre voyage, j’étais passé chez toi, mais tu étais en fac à Strasbourg, et sans me connaître, ta maman m’avait accueilli ? Elle m’a d’abord offert un chocolat chaud puis un repas, je suis resté trois jours dans ta chambre, tes parents ont été simplement merveilleux et accueillants. Aujourd’hui on dirait que j’étais un parfait étranger, et je n’avais pas l’accent alsacien ! Un soir on est allé manger une tarte flambée, du lard et des oignons… Pour le Nouvel An, je leur avais envoyé une carte postale, ils ne t’en ont pas parlé ?’’

Je pense à ta mère me dit-il encore, on se reverra bientôt, d’ici là soigne la bien. 

Oui le téléphone de la maison n’a pas changé depuis 1973, avec son numéro qui se termine par 13 13.

Et 43 jours plus tard, le voilà, Christophe, qui frappe à minuit à la porte alors que maman survit miraculeusement dans son lit médicalisé installé au milieu de la salle à manger. Christophe ! Sa famille polonaise l’appelle Werner et il a fait carrière dans le cinéma, surtout à la télévision… Moi dans le journalisme et la politique européenne… Tu as faim ? Oui je veux bien…

On n’a pas trop envie de nous raconter nos vies… Un long silence, une deuxième bonne bouteille… Peu importe conclut-il. Et il commence son récit.

Dès qu’il a su que maman était malade, il a tout arrêté et il est parti, à pied… À pied ? Oui à pied, et il me raconte la tradition des pèlerinages votifs, et que par souvenir certes lointain mais soudainement ragaillardi, il avait de manière profane décidé que l’heure, pour ma maman, n’était pas encore venue de mourir. Bien entendu, lui seul connaissait cette action propitiatoire, ce sacrifice qui nouait un échange symbolique avec la mort pour que la dame qui lui avait si généreusement offert l’hospitalité il y a 50 ans, vive. 

‘’J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement neuves qu’elles m’inspiraient confiance. Je me suis mis en route pour Wissembourg par le plus court chemin avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à pied’’. 

Pendant près de deux mois il a marché à contre-courant du monde contemporain. Souvent seul, parfois accompagné par un autre marcheur, un breton, qui tint un journal de bord de leur traversée des champs, un éloge de la marche. Ils sautaient les barrières croisant le bord des routes, cédant parfois à la tentation de l’auto-stop. Ils ont traversé des paysages hantés par le froid, la neige, le gel ou la pluie.

Je le laisse parler, comme si les mots de sa solitude débordaient soudain. Il marchait contre la mort d’une vieille dame qu’il n’aurait pas reconnu en la croisant dans la rue. ‘’Mes pas allaient à la recherche du temps, avec mes moyens d’homme, en misant sur une sorte de souveraineté du cœur’’.

Le soir venu, il a fracturé les portes de résidences secondaires, il s’est enfoui dans la paille des étables, il a loué des chambres dans des auberges improbables. Il se souvient de la frayeur de bruits qu’il ne comprenait pas. Dans ce corps à corps avec des horizons qu’il traverse comme un orgueilleux animal invincible, il passe comme une ombre dans les villages endormis.

Ses allures sont toujours silencieuses, sans cérémonie. Il arrive devant la maison, il entre à l’improviste. Il ne s’étonne pas que maman le regarde avec un fin sourire, comme si elle savait. Elle savait les kilomètres parcourus, pour elle.

Il m’a dit alors, elle m’a compris. Quelque chose de doux traversait la chambre et virevoltait le long de leurs deux corps, chacun exténué.

Elle lui fit signe d’ouvrir la fenêtre. Plus de lumière.

Un jour il me dira, oui il fallait que je marche pour que ta maman vive. Effectivement elle n’est morte que cette nuit-là.

En vain, d’Alsace; épisode 161 : TERMINUS

Ambroise Perrin

La petite Mamie est là, dans le 10, celui qui fait le tour de la ville en passant par la gare. Elle revient de chez sa sœur, elles se voient une fois par mois, elle tient son ticket et son sac à main bien serrés et elle sourit de temps en temps au jeune homme tatoué qui s’est levé pour lui donner sa place.

Un couple avec des sacs à dos essaye de suivre l’itinéraire sur l’écran au milieu du bus, we need to know when it is, the station. Three stops répond la Mamie, ben oui, ce n’est pas parce qu’on est une vieille dame fatiguée au look RSA qu’on ne parle pas parfaitement l’anglais.

Elle décèle de suite qu’ils sont américains, from where are you coming from ? Illinois ! Ah ! Les champs de maïs, comme chez nous en Alsace… C’est ici, la gare, et comme son billet est valide pendant une heure, elle se dit tiens, je vais les accompagner, ça me fera des vacances de papoter avec eux.

Les voilà autour d’un coca (véridique !), attablés au sushi bar puisqu’il n’y a plus de buffet ou de brasserie dans le hall d’entrée, transformé en Centre commercial. Les deux racontent leur tour d’Europe, en 10 jours, Finlande et Maroc compris. Ils sont rigolos, Strasbourg c’est l’Allemagne, true ? Ils ont mangé une merveilleuse pizza à la brasserie du Canon, choisie parce que sur Internet on dit que c’est là que la bière Kronenbourg a été inventée.

Les écouter, pour notre vieille dame, cela ressemble vraiment à des vacances exotiques. En la quittant, la jeune fille lui offre son « passe trois jours trajets illimités » et bien entendu, on échange les adresses e-mail.

Trois jours à se promener sans s’arrêter à Strasbourg ? Eh bien voilà des destinations de vacances ! Elle décide de prendre toutes les lignes, d’abord les bus, puis plus audacieuse, les trams, jusqu’à leur terminus.

Terminus, Madame, tout le monde descend lui dit gentiment le conducteur. Et vous repartez dans combien de temps ? Dans 10 minutes ! Et bien je me promène un peu et je repars avec vous. Elle est la première installée, elle peut donc choisir un siège dans le sens de la marche, elle a pris soin d’emporter un carnet. Elle note joyeusement ses impressions de voyage, les tenues super décontractées parce qu’il fait chaud, la station où un barbu dort et ne réagit pas quand le bus s’arrête, et en fin de course des terrains vagues avec des cabanes qu’elle n’aurait jamais imaginées à la sortie de Strasbourg.

Au centre-ville les gens disent bonjour au conducteur, ailleurs, ça rouspète parce que la poussette a une roue cassée. Le pire, ce sont ceux qui hurlent au téléphone comme s’ils étaient seuls, elle ne savait pas qu’on parlait autant de langues différentes à Strasbourg, mais personne en allemand, personne en anglais.

Pour changer de ligne, elle demande aux conducteurs. Elle déteste l’échangeur place de l’Homme de Fer et la foule du Centre Halles. Sa plus belle station, ce fut Gallia, elle est sortie pour aller au resto U, cela faisait 60 ans qu’elle n’y avait pas mis les pieds. À l’entrée un étudiant lui a dit ‘’c’est bon passez devant moi’’ et elle a mangé à l’œil, petits frissons !

En trois jours la Mamie aura fait 17 terminus, c’est épuisant les vacances !

En vain, d’Alsace; épisode 160 : L’HOSPICE

Ambroise Perrin

Il ne peut plus lire, ses yeux lui font mal. Après quelques lignes, tout est flou, la pupille brûle, les larmes coulent, il arrête. Toute la machine se déglingue raconte-t-il. Parce qu’il a cassé quelques assiettes et renversé le guéridon avec le vase Art déco, la famille qui ne s’occupe pas de lui pense qu’il ne peut plus rester seul. Ce sera mieux pour toi d’aller dans une belle maison de retraite, tu auras ta chambre avec tes meubles, et bla-bla-bla.

La seule chose qui lui importerait vraiment, ce serait d’emmener sa ‘’chaîne stéréo’’ (les enfants, on ne rit pas) et comme en plus il est un peu sourd, il la mettra toujours volume à fond. Non, il ne veut pas de casque, si ça gêne les vieux de l’Ehpad, vous n’avez qu’à insonoriser ma chambre avec des plaques de liège comme Proust.

On découvre alors qu’il y a 2m³ de CD livres audio et trois fois un mètre de haut de 33 tours à trimbaler jusqu’au mini studio d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, et qu’il est absolument impossible, mais vraiment absolument pas question de faire un tri ; s’il en manque un, je n’y vais pas !

Raconte-nous Pépé ça parle de quoi tes CD ? Ça raconte l’histoire d’animaux qui font des sons tellement forts en pétant tout le temps qu’on les enferme dans un zoo avec des chèvres. Et puis il y a aussi la chèvre d’Esméralda, la danseuse de Victor Hugo. J’adore écouter les quatre CD d’André Dussollier, sa voix monte sur les murs de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Vous m’emmenez à Paris faire une visite ?

J’écoute aussi Paroles de Poilus, mon grand-père était un Poilu, ce sont des lettres qui commencent toutes par ‘’vous n’allez pas me croire’’… C’est comme de la musique classique ? Non, pour Bach, Mozart, Beethoven, il y a plein d’enregistrements mais pour les artistes de mon époque il n’y a que la télévision qu’on oublie avant même que l’émission soit terminée. Alors quand j’entends des voix qui racontent ou chantent ce que j’aime depuis ma jeunesse, je ferme les yeux et je vois tout !

Mais tu es presque aveugle ! Oui mais moi j’ai mon imagination grande ouverte, je vois Cocteau, Prévert, Michel Simon, Chagall chez Jacques Chancel, Pagnol. Et j’écoute tous les romans lus par de grands comédiens ! À la recherche du temps perdu ce sont 110 CD ! Merci Proust ! Pour d’autres auteurs, les textes sont parfois coupés, ce sont des extraits, tant pis ! Dis-toi bien mon petit gaillard, ce n’est pas de la nostalgie passéiste quand je passe la journée avec du blues d’avant-guerre à la Nouvelle-Orléans, c’est pour qu’un jour toi aussi tu écoutes cette musique formidable ! Pour que tout cela continue à exister ! À quoi servent tous ces souvenirs ? À mieux aimer !

Je raconte la fin de l’histoire, la famille n’avait pas le temps avec ses caprices de farfelu. C’est l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette qui a trouvé une belle solution. Elle a raconté la vie de Pépé sur Facebook pour trouver un menuisier qui a cloué les meubles pour qu’ils ne tombent pas, un restaurateur qui livrait des repas à domicile, un journaliste qui enregistrait les anecdotes pour son émission de radio… Cela a duré 15 jours. Les pompiers sont venus une nuit le relever, ‘’opération tortue’’, il était sur le dos et il n’arrivait plus à se relever, il avait été obligé de presser sur le bouton de sa montre bracelet d’alarme.

En vain, d’Alsace ; épisode 159 : LIVRET DE FAMILLE

Ambroise Perrin

Que sait-on d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants, deux petites filles de cinq ans et qui a raté son suicide ? Il n’en a pas eu le courage ont-ils pensé, les membres du jury. Lâcheté ont persiflé les chaînes en continu, tant mieux, il va devoir s’expliquer. On va comprendre ! 

Comprendre, comprendre, ils ont tous ce mot-là dans la bouche, tous depuis qu’il est tout petit lui ont dit de comprendre. Il fallait comprendre qu’on ne joue pas avec l’eau, qu’on ne se salit pas dans la terre, qu’on doit manger lentement, qu’on doit donner une pièce au mendiant. Mais il n’a jamais voulu comprendre, et maintenant on lui demande, expliquez-vous.

Est-ce qu’il n’a pas envie de vivre ? Sentir l’air froid du matin sur sa peau nue, tomber de fatigue après avoir encore passé une heure de plus réveillé pour vivre la nuit ? ‘’Je le plains’’ a-t-il lu sous la plume d’un éditorialiste. S’il était mort, il n’y aurait pas de procès, les victimes n’auraient pas droit au défilé des témoins affligés. Sans procès, ce serait un peu comme si elles n’étaient pas vraiment mortes…

Entre ici, pauvre femme, pauvre épouse, pauvre mère. Quand il a su qu’elle attendait des jumeaux il décida de les appeler Étéocle et Polynice. Raté, ce furent des filles, de futures femmes. Un témoin a dit qu’il fut un père très aimant, un papa gaga. Le bonheur l’irradiait lorsqu’il promenait ses enfants en poussette. 

C’est un homme seul, il était seul au sein de sa famille, se consacrant uniquement à son règne de chef, réfléchi, audacieux, travailleur, gagnant bien sa vie, pas d’alcool, pas de tabac, sportif, tennis et course à pied, dit un autre témoin.

Tous les experts allaient expliquer ce que lui ne savait pas, comme par exemple exprimer des regrets, alors que oui bien sûr il regrettait. Il allait nier des détails sans importance, s’engouffrer dans de fausses pistes, désespérer ses deux avocats. Il n’y avait rien de nouveau à avouer, alors que dire ? Que raconter ?

Oui il était seul avec tout ce sang. Ce sang sur ses mains, cela lui appartenait. Mais sitôt qu’il prononça cette allégation, une humble quérulence qui lui semblait être une banalité, le président le bombarda de questions pour y voir un geste sacrificiel. Il était épuisé, il se laissa somnoler jusqu’à s’endormir, le président demanda au garde, un gendarme, de le réveiller. On n’avait jamais vu cela aux Assises. ‘’Mes amis disent que je suis sympathique’’ lança-t-il avec lassitude, ce qui n’était guère une réponse à la question posée. 

En fait, on ne lui demandait pas son avis, il n’avait rien à dire, c’était juste un long défilé de veuleries condescendantes à l’image de la société qui surtout ne pouvait être coupable d’une pareille horreur, il écoutait révérencieusement les balbutiements, les louvoiements, les scrupules et les réticences des experts, de sa famille, de sa première petite amie, de ses collègues de bureau. On percevait ses efforts d’homme affable à ne pas présenter de sourires railleurs.

Il demanda des feuilles de papier, un stylo. Le droit permet-il qu’il fasse autre chose que d’écouter ? Cela faisait trois années qu’il était en prison, il aimait le trajet quotidien jusqu’au tribunal, même s’il voyait très peu le paysage, dans le fourgon, le long de l’Ill. Être indifférent à tous et à soi-même.

La journaliste du Monde développa une double page qu’il trouva bien écrite et quand il eut la parole, il la félicita, ce qui gêna les protagonistes du tribunal. Vous faites le critique littéraire s’indigna l’accusation. ‘’De sang-froid’’ répliqua-t-il.

Je suis fatigué répondit-il au président. Vous ne dormez pas la nuit ? Si, très bien, non, je veux juste que l’on en finisse ! Mais cela ne vous intéresse pas, ce qui va vous arriver ? Mais oui bien sûr, mais qu’est-ce que je peux y faire maintenant, je ne bouge qu’avec des menottes, mon seul intérêt c’est d’observer la salle, il y en a qui ont tous les jours les mêmes habits, d’autres qui changent tout le temps comme si c’était eux les vedettes ! 

Vous êtes une vedette ? bondit le président. Mais non, pas du tout, ne comprenez pas de travers ce que je dis, je suis quelqu’un de bien ordinaire, je pourrai être à votre place, j’ai fait des études de droit. Et vous à la mienne… Et il ajouta : ‘’je trouve que vous n’avez pas l’air sympathique, Monsieur le président, en vous écoutant depuis une semaine je me demandais si vous aimiez votre femme et si vous aviez des enfants’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 158 : DÉDICACE 

Ambroise Perrin

Il a dit qu’il était mon meilleur ami. Je m’attendais à « tu es mon meilleur ami » puisqu’il aurait aimé que je le consolasse lorsqu’il feignait l’indifférence dans ce Salon du livre où sa table était désertée comme la sale farce d’un rendez-vous bidon.

Il adorait ces séances de signature car il voyait des files longues comme un prix Goncourt. C’était juste deux ou trois copains qui passaient par là, et qui avaient déjà le bouquin à la maison.

Certains auteurs quittent leurs piles éternelles pour baguenauder. Ils traînent leurs bottes dans les allées numérotées, le visage illuminé de bonté pour les chers collègues, et ce ne sont pas les sourires qui seuls trahissent la condescendance.

Vous êtes écrivain. Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s’en vont. Et lui, le célèbre, il s’arrête là, à votre stand. Salut, alors ça va, un peu de monde ? Moi j’ai attrapé un torticolis du poignet à force de signer. Dis donc, j’ai lu une bonne critique de ton bouquin, content pour toi ! Ah? Eh bien tiens ! Je te l’offre !

Et vous prenez celui d’en-dessous de la pile, comme si c’était le plus précieux, et vous vous lancez dans une dédicace inspirée, devant l’insolent qui poireaute. Punaise, c’est quoi son nom encore ?

Va-t-on débuter par « à mon ami », et griffonner quelque chose qui tentera de ne pas être convenu, laborieusement poivré d’une once d’humour et subtilement salé d’un relent de vacherie ? Que nenni ! Avec majestueusement en tête la dédicace de Proust en 1914 à Marie Scheikévitch dans l’édition originale de Grasset de Du Côté de chez Swann, vous couvrez d’une bien fine écriture tous les espaces vierges des trois premières pages, une longue lettre où vous reprenez les grands thèmes de votre cours de littérature à vos étudiants en licence de lettres.

Vous ne levez pas les yeux, surtout ne pas donner prise à un « je te laisse je repasse tout à l’heure » et vous concluez par une phrase retournée dans la marge où seul le mot solitude est un peu lisible. Son cadeau sous le bras, le célèbre écrivain s’en alla.

Et lui mon ami, son hold-up de notoriété accompli, sa petite rage de jalousie apaisée, il me chuchota, devant mes yeux ébahis, « t’as vu comment je me suis consolé » ?

En vain, d’Alsace ; épisode 157 : JUSTE DES IMAGES

Ambroise Perrin

Il ne vivait que pour ça, le cinéma. Une vie par procuration sur grand écran. Sa vie c’était dans les salles et depuis peu la nuit devant son écran de téléviseur, uniquement des films classiques. Un carnet pour noter ce qu’il avait vu, 2 ou 3 films par jour, souvent plus, il ne notait que les titres, le nom du réalisateur et l’année de sortie.

Il n’avait pas d’amis, il détestait ses parents, ou plutôt ses parents le détestait. Le mépris, c’était réciproque et cela n’aurait pas fait un scénario de série B comme ceux que l’on voyait au ciné-train. On y entrait au milieu du film et à la fin on restait pour voir le début, et si c’était avec Gary Cooper, on voyait la fin une deuxième fois.

Truffaut raconte à propos des 400 coups qu’il allait parfois l’après-midi en cachette au cinéma, en se glissant sous le guichet de la caissière, et si le soir on allait voir le film en famille, il ne pouvait avouer l’avoir vu auparavant : le revoir devenait une leçon de cinéma, où il s’intéressait plus aux mouvements de caméra et au montage qu’à l’histoire qu’il connaissait déjà. 

Son petit emploi de bureau lui permettait de vivre, le loyer, des pâtes, de la bière, et surtout des livres. Aux vacances, un billet de train pour aller à Chaillot, à la cinémathèque du Trocadéro. Henri Langlois lui disait bonjour à l’entrée. Un jour son voisin de fauteuil fut Rüdiger Vogler, et le soir Bulle Ogier. Wenders, la Salamandre.

Il prit des cours du soir et passa son CAP de projectionniste en Art cinématographique, épreuve pratique passé au ‘’Broglie’’ à Strasbourg et stage d’une journée chez les pompiers. Des remplacements, parfois le week-end ou pendant des Festivals, et cela lui permettait ensuite d’avoir des ‘’exos’’, des exonérés du CNC, pour entrer ainsi gratuitement dans la salle. Il adorait l’Alpha à Schiltigheim, avec la caissière qui sentait bon le pain chaud, pour son Festival des films des Droits de l’homme et celui du film amateur.

Au Club, Madame Fabienne laissait l’issue de secours entrouverte afin que les cinéphiles fauchés puissent entrer et grimper à la séance de 23 heures, salle Marilyn, après avoir acheté Le Monde au Drugstore. On y allait même sans connaître le programme, car il n’y avait que des chefs-d’œuvre ‘’Art et Essais’’.

Il visita avec Monsieur René une fabrique de vélo, grande comme une usine, avec assez d’espace pour y créer le Star, plusieurs salles, ce qui était très astucieux commercialement, mais le projectionniste devait chaque jour courir un marathon dans les escaliers, d’une cabine à l’autre. Le Star avec une drôle de cave qui aura son heure de malheur et son grenier où un petit appartement avait été bricolé pour s’y reposer.

Quand le studio Kléber ferma, ce fut un crève-cœur. L’Ariel grand-rue se nommait auparavant le Kosmos. Il y avait des cinémas partout à Strasbourg, de grandes salles, le Vox, les Arcades, l’ABC et le Ritz où il gagnait double prestation le dimanche matin pour les séances de ‘’Connaissances du monde’’.

Un soir au Méliès, il réussit à passer la même bobine en même temps dans deux salles en faisant tout un circuit pour la pellicule 35 mm d’un projecteur à l’autre. C’était un James Bond et bien sûr le film cassa lors de la poursuite en Aston Martin. On appelait ‘’choucroute’’ le tas de pellicule qui s’entassait au sol lorsque la bobine de réception coinçait.

Si le Club, c’était culturel avec des réalisateurs invités, le Capitole UGC c’était commercial, les grosses sorties avec des stars pour le lancement des films. Il assistait aux rencontres avec les journalistes. Il était parfois invité au restaurant les soirs d’effervescence, par exemple à côté d’André Dussollier qui lui avoua qu’à son avis, ‘’Trois hommes et un couffin’’ était un gentil petit film qu’il avait tourné par amitié pour Coline Serreau, et que cela ne marcherait pas.

En 1984 il rencontra son idole Jerry Lewis, le Zinzin d’Hollywood venu tourner une comédie Quai des Bateliers.

Tout cela, il le racontait un soir de grande mélancolie, dans le désordre de ses souvenirs, à une jeune fille qu’il croisait souvent dans les salles, une solitaire comme lui, mais qu’il n’avait jamais osé aborder. Elle lui dit aussi, je n’aime pas la vraie vie, je n’aime que le cinéma.

Ce soir-là, c’était le 1er octobre 1992, et Monsieur Hochwelker fermait le Ciné-bref. Une dernière séance, pour cette salle de films érotiques, où les spectateurs faisaient attention à ne pas être reconnus. Il aimait bien le bruit de son projecteur vieillot et déglingué. La jeune fille était venue car comme lui, elle faisait parfois des remplacements, caissière au porno cela la faisait rire. Quand ‘’Gémissements frénétiques’’ fut terminé, ils restèrent jusqu’à après minuit à se raconter des histoires de cinéma à Strasbourg. Leur Ciné-bref, on le désignait par des périphrases, ‘’l’endroit que vous savez’’, ‘’dans un certain immeuble, au début du Vieux marché aux vins’’. Ils riaient en évoquant les noms de notables qu’ils y avaient surpris et se contèrent prolixement les détails de l’obsession secrète de tous les adolescents. Ah ces souvenirs, c’est bien là ce que nous avons de meilleur…

Maintenant que les cinémas avaient disparu, que leurs vies allaient se résumer à des piles de cassettes VHS, que le jour allait se lever, mais que tout était gâché, que tout était saccagé et que l’air pourtant se respirait et qu’on avait tout perdu, leurs yeux se cherchèrent et comme dans un film muet, leurs regards formaient les plus beaux des dialogues.

Quel est ton film préféré ? Et toi ? Attends, écrivons-le chacun sur un bout de papier. Et tous les deux, miracle des plus beaux scénarios, écrivirent en même temps ‘’l’Aurore’’ de Murnau. L’amour, crurent-ils, devait arriver tout à coup avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

Et ce couple qui paraissait maintenant bien vieux, et dont tant d’années se résumaient aux faisceaux de lumière d’un projecteur et aux dialogues qui provoquaient parfois des larmes sans pudeur, ces deux personnages se tenaient doucement les mains avec ces sourires qui font rêver 25 fois par seconde. Ils se répétaient les mots doux qu’ils connaissaient par cœur : ‘’dis-moi un mensonge, dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu. Dis-le-moi. – Toutes ces années, je t’ai attendu. – Que si je n’étais pas venu ce soir, tu serais morte. – Si tu n’étais pas venu, je serais morte. – Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. – Pas une seconde, je n’ai jamais cessé de t’aimer’’.

En vain, d’Alsace ; épisode 156 : BABETTE S’EN VA-T-EN GUERRE

Ambroise Perrin

C’est la fille d’un très bon ami, elle a 33 ans, je l’ai connue bébé, elle est prof de philo à la Fac et elle vient d’annoncer qu’elle partait se battre en Ukraine. 

Je sais qu’elle n’a jamais tiré un coup de feu, qu’elle ne connaît rien aux techniques de mouvements de troupe, qu’elle est ignare en analyse de satellites et de bombardements par drônes, et ce n’est pas son genre d’aller jouer les infirmières sur le Front. Peut-être simplement a-t-elle lu Sun Tzu, l’Art de la guerre, ce qui date un peu pour bouter l’envahisseur d’un pays où elle n’a jamais mis les pieds.

On m’invite à une bouffe, son père réunit quelques copains avant son départ. Hallucinés pourrait être le mot, pour nous qualifier nous les potes, qui sommes plus des pacifistes post-mai-68 que des va-t-en-guerre trumpiens. On a les yeux ronds et les questions prudentes.

Difficile de comprendre ce barouf, elle a certainement de bons contacts avec le Quai d’Orsay puisqu’elle a aussi été major de Sciences Po et a tenté par deux fois l’ENA, mais que va-t-elle faire dans cette galère et, interrogation plus judicieuse, pour quoi faire ?

Elle nous dit d’emblée qu’elle part à la guerre en tant que philosophe. Nous vivons dans l’illusion d’être en paix en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le déclic a été un colloque à l’Université de Bruxelles, sur les philosophes du XXe siècle. Leurs travaux ont toujours été en référence aux guerres. Parfois, de façon très elliptique, parfois de façon plus saisissable. Verdun, et un quart de siècle plus tard la Shoah furent le point de départ des travaux de tous les philosophes.

Depuis peu, la guerre au nom du progrès, c’est-à-dire les guerres coloniales, ont été revisitées pour dénoncer un sentiment de supériorité civilisationnelle. L’Algérie fut la dernière guerre de conscription en France, pour les conflits suivants, ailleurs dans le monde, notre société, ou en tout cas la population, ne se sentait pas concernée. Si on ne risque pas d’y perdre sa vie, les conflits nous sont étrangers, malgré aujourd’hui la surabondance d’informations et d’images culpabilisantes sur chacune de ces batailles. Le sort des populations civiles sous les bombes à l’heure du dîner provoquent nos indignations, mais ce n’est pas « chez nous ».

Chez nous, nous avons des usines qui fabriquent des armes de guerre, mais pour les exporter vers les guerres « ailleurs », pas pour les utiliser chez nous. Nous pensons ne pas être en guerre parce que nous n’avons pas nos corps blessés ou tués. Ce sentiment de distance fait que la réalité de la guerre n’affecte pas notre réalité quotidienne, même si elle n’a jamais été autant visible via notamment les réseaux sociaux. Les moyens de communication régis par une éthique journalistique, par les « vraies » télévisions, n’hésitent plus à diffuser des images filmées par n’importe qui sur un téléphone portable.

Nous vivons dans une fascination guerrière, et l’inauguration du Salon de l’aéronautique du Bourget, où ne se vendent que des armes dernier cri entre nations plus ou moins belligérantes, est un évènement d’une banalité effrayante. L’impression de visiter des agences de voyage proposant des expériences guerrières comme des licences de jeux télévisés exotiques.

Pour un philosophe, et de plus pour une femme (je ne suis pas Lysistrata !) cette glorification de guerre est un terrain d’études. Partir à la guerre, c’est accomplir une envie de vivre intensément aux frontières de son intimité.

Je vous vois goguenards, oui je suis sportive et je me prépare à partir à la guerre comme je m’entraîne pour courir un jour un marathon en moins de trois heures. Pour ma génération l’Ukraine devrait être traumatisante comme l’a été le Vietnam pour les jeunes américains. 

Les stratèges dans les « situation rooms » n’intègrent pas de philosophes à leurs tactiques de combat. Ils redoutent certainement que ces sages soient foncièrement pacifistes. Moi d’instinct, je suis antimilitariste, mais comme philosophe, je vais sur le terrain.

– Tu écriras un livre à ton retour ?

Si je rentre vivante, oui.

En vain, d’Alsace ; épisode 155 : L’ANGE GARDIEN

Ambroise Perrin

Il vient de perdre sa mère, je suis allé aux funérailles, une messe avec des chants grégoriens et le cimetière sous un ciel voilé, et en sortant il me dit, j’ai perdu mon ange gardien. C’était plutôt toi qui t’occupais d’elle, lui dis-je, et je sais que ce fut long.

Je me souviens, répondit-il, quand j’étais petit enfant, dans la plus gracieuse et la plus pure tradition de la religion, j’avais un ange gardien, spécialement chargé de veiller sur moi et sur mon âme. C’était un ami céleste, inspirateur de mes meilleures pensées et qui me préparait le chemin pour aller, le jour venu, directement au paradis. 

On chemine entre des tombes.

C’était plus que la voix de ma conscience pour révéler le bien et le mal. Je pouvais demander conseil à mon ange gardien parce qu’il savait tout. Avec un peu de résolution et de sang-froid, on triomphait des attaques les plus redoutables. J’ai ainsi appris à craindre la fournaise de l’enfer, où de faux amis auraient pu m’entraîner, une pente dangereuse vers des gouffres brûlants.

Je réponds par courtoisie ; ce danger d’il y a maintenant un demi-siècle ne doit plus nous faire peur. Non, ne cherche pas, rien n’a changé, il n’y a pas de temps perdu. Il me prend à témoin. En grandissant j’ai cultivé le souvenir de cette présence, mon ange gardien est toujours un compagnon discret et secret.

Je ne l’ai jamais renié et j’ai compris sous quelle forme il m’entourait. Mon ange gardien n’était pas aussi invisible que nous l’avait expliqué le curé en classe de catéchisme. Il avait de l’amour et du dévouement, et c’était ma mère. Tous les enfants ont besoin des conseils de leur mère. Elles ont toujours un tempérament exquis de fermeté et de douceur qui est l’autorité sous la forme la plus persuasive et la plus irrésistible. C’est le secret des mères. C’est à une mère uniquement que l’on obéit pour faire plaisir et par plaisir. L’obéissance, qui répugne tant à notre nature orgueilleuse et déchue, devient une joie quand il s’agit d’une bonne mère. Le curé n’a-t-il pas dit dans son oraison funèbre ‘’thesaurizat ita et qui honorificat matrem, celui qui honore sa mère amasse un trésor ‘’ ?

Il faut songer à ce qu’elle a souffert pour ses enfants. Ma mère a veillé sur mon berceau quand j’ai été malade, elle interrompait son sommeil pendant ma petite enfance, elle m’entourait de soins délicats en s’oubliant elle-même, elle sacrifiait ses joies les plus légitimes pour toujours être à son poste de soldat vigilant. ‘’ Ego dormio, et cor meum vigilat, je dors mais mon cœur veille ‘’.

Lorsque dans ma vie je suis face à des situations qui troublent mon intelligence, je fais appel à mon ange gardien, je me demande ce que penserait ma mère, qui me répondrait, ‘’ celui qui s’attache à des visées trompeuses veut saisir l’ombre et poursuivre le vent ‘’.

Les mères possèdent un privilège, les intuitions du cœur pour leurs enfants, comme des instincts de justice et de vérité. Combien de fois, adulte, j’aurais gagné à me refaire petit enfant pour retrouver sur les genoux de ma mère ce sens commun que ma conscience avait perdu.

Mon ange gardien est frappé d’un sûr instinct, d’une espèce de divination quand il s’agit de me juger. J’ai en lui une confiance absolue parce que son cœur est dépositaire de toutes mes incertitudes, de tous mes atermoiements, de tous mes chagrins, de tous mes repentirs.

Dans les moments de trouble et de lutte, une fâcheuse tristesse encombre souvent l’âme. Mon ange gardien répond aux foules de pensées vagues mal définies et peu approfondies qui m’envahissent dans ces heures de doute.

Ce fut le moment de sortir du cimetière. Deux anges parurent. Il pleuvait.