En vain, d’Alsace ; épisode 109 : DE BONS PETITS DIABLES

Ambroise Perrin

Ils lisent déjà beaucoup disent les parents en parlant de leurs jumeaux de huit ans, un garçon et une fille, qui préfèrent rester enfermés dans leur chambre plutôt que d’aller jouer dehors dans le parc. Ils lisent des mangas, juste les images, et depuis longtemps ne s’intéressent plus aux contes de fées de leur âge.

Et ils dessinent tout le temps, ils racontent des histoires dans des cahiers, des BD disent-ils. À tour de rôle, c’est elle qui a l’idée et lui dessine, et à la page suivante ils inversent. 

Et ça raconte quoi vos histoires ? Ils ne répondent pas et cachent leurs cahiers dans une petite boîte fermée à clé. Les parents ont eu la curiosité d’y jeter un œil par indiscrétion et aussi, quand on a des enfants artistes, par fierté… et ils sont effarés. C’est du porno, dit la mère qui n’avait jamais lu un livre pornographique, c’est dégueulasse répliqua le père. On voyait quoi ? Des scènes scabreuses avec des sexes gros comme des gourdins, des animaux entassés les uns sur les autres en copulant, des enfants nus jouant au ballon, la maîtresse d’école avec un gros ventre, enceinte. Mais où avaient-ils vu tout cela ?

C’est grave docteur demanda le père à la psychologue, avec qui ils avaient pris rendez-vous, en montrant des photos sur son téléphone. Vous en avez parlé avec vos enfants ? Non, non, ils ne savent pas qu’on a regardé leurs cahiers, on voudrait d’abord comprendre. Est-ce qu’ils ont accès à internet questionne la médecin. Non, pas encore, dans leur chambre pas de tablette, pas de téléphone portable. Quand ils regardent des dessins animés c’est au salon. De mon temps… reprit la mère, qui se souvenait d’avoir joué à 1, 2, 3 soleil ! en lançant la balle le plus haut possible contre le mur. 

Y a-t-il beaucoup d’enfants aussi pervers ? Non ce n’est pas de la perversité… Mais ce n’est pas normal quand même, est-ce que nos enfants sont malades ? Nous n’imposons aucun mode de vie à cause d’une religion, et nos choix éducatifs sont très ouverts et ne provoquent certainement pas des velléités de révolte. Qu’est-ce qui a pu les influencer comme cela ?

Peut-être simplement leur imagination et leur curiosité répond la psychologue, ce qui laisse encore plus désemparés les parents. Vous avez bien fait de venir m’en parler, mais je pense que c’est plus un problème de parents que d’enfants… Je ne dis pas cela pour que vous culpabilisiez d’une quelconque erreur d’éducation, non, je vous propose que je rencontre vos enfants, ils viendront en consultation, d’abord ensemble puis je les recevrai individuellement. Mais n’ayez pas peur, ils sont normaux vos jumeaux ! Vous savez, il ne faut pas se taire sur ces sujets, il y a de bonnes études scientifiques qui développent ce thème, la transgression enfantine. 

Nous sommes dans une période de confusion de la réalité et de nos impressions, les enfants sont des explorateurs, les vôtres ont le talent d’exprimer leurs découvertes… 

Mais c’est quand même gênant, je n’oserai jamais en parler à d’autres parents, à la famille, on va penser que je suis un pervers, reprit le père. Non, lisez ces articles, ce ne sont pas des fantasmes inavouables. Il n’y a pas de monstruosités au fond de votre âme, vous n’êtes pas des parents immoraux !

Seront-ils un jour des adolescents malheureux, demande encore la mère, à l’idée de gâcher 20 ans de sa vie à gérer une famille et d’avoir des monstres comme résultat. La question surprend la psychologue. Vous découvrez qu’il n’y a pas d’âge pour commencer à se débarrasser des parents et d’avoir envie de vivre tout seul, vous avez raison, il faut leur souhaiter d’être, même sans vous, toujours heureux… Les parents ne soupçonnent pas leur solitude. 

En vain, d’Alsace ; épisode 108 : TRAHISON

Ambroise Perrin

En sortant de cette réunion, blaguant comme toujours, il avait perdu une fois encore cette désinvolture qui l’accompagnait depuis 60 ans, cette sérénité qui rendait si simple de faire confiance à tous pour les choses de la vie. Une douche froide, il a du shampooing dans les yeux et du savon sur tout le corps et soudain il n’y a plus que de l’eau glacée pour se rincer. Il se dit qu’il allait avoir des cheveux blancs. Soudain fatigué, la langue saumâtre comme si la bile s’y mettait aussi, il ne reprit pas la main dans la discussion et observa, inquiet, cette lassitude qui soudain l’étreignait.

Il était abasourdi, ils s’étaient concertés, et avaient avoué quelques coups de fil dans son dos ; trahison toute simple, pour des intérêts mesquins, mais surtout par incompréhension, par manque d’aplomb, par molle facilité, par flatterie mutuelle de leurs petits égos et par arguments non vérifiés basés sur des poncifs. On n’est pas comme toi, dit l’une et tout était dit, il n’était plus le chef rigolo et audacieux qui réussissait de jolis coups que tous ensuite s’attribuaient, il était celui qui ne comprenait pas les autres, et ne savait pas ce qui était bien pour eux. Il s’amusa avec cette vieille rhétorique, je ne cherche pas à bien faire ce que les gens semblent demander, je cherche à faire ce que ma culture, mon éthique, mes engagements me font penser que c’est bien pour les gens. Un petit jeu de provocation assez prévisible pour provoquer une bronca qui appela au secours pêle-mêle la démocratie et un bon sens partagé par tous.

Petite bravade supplémentaire, il proposant en sortant, mine de rien, d’aller prendre un pot dans la brasserie en face, personne ne répondit. Cela faisait quand même mal parce que ce coup-là, il ne l’avait pas vu venir, même si la mise en cause de son pouvoir ne le chagrinait guère, c’était ce sentiment de confusion consterné qui l’intriguait. Se remettre en question, passer la main, oui, sauf que quinze minutes plus tard, il avait toujours cette certitude d’avoir raison.

Cela ne servait à rien de se dire qu’ils étaient tous balourds, et il avait comme une certaine tendresse pour la frénésie avec laquelle ils avaient mené leur petite bataille, pas tous, car certains avaient quand même fait montre d’un peu de sympathie à son égard, et il avait surtout une sorte d’admiration condescendante pour l’autre zigue, celui qui lui asséna ce qui constituait pour lui une belle insulte, tu sais on n’est pas des intellectuels comme toi, nous on aime les choses simples, un bon resto et se retrouver entre amis, ton truc de prestige, ça n’intéresse personne. C’était un beau compliment. Et ce grand sournois fit semblant d’avancer dans l’ordre du jour pour entériner leur petite fourberie collective. Il protesta pour la forme et chercha à se souvenir d’autres conflits dans sa carrière où il était ainsi tombé des nues.

Ils ont peut-être raison se dit-il en rentrant chez lui mais cela ne dura pas, il se répéta qu’ils étaient vieux dans leurs têtes pleines de clichés et de certitudes, cette démagogie qui était dans l’air du temps. Il n’allait pas accepter l’inusable amertume de la sympathie interrompue ni laisser ses ambitions d’esprit diminuer. Il y avait tellement d’autres choses passionnantes à faire ! 

Il se dit en traversant la place, que quand même, si maintenant un 38 tonnes l’écrasait sur le passage clouté, cela ne réglerait pas vraiment son dérisoire et récurent problème de critiquer éternellement, et avec un brin d’arrogance, la veulerie dans la société. Il adorait son complexe de supériorité. Qu’ils aillent au diable !

En vain, d’Alsace ; épisode 107 : LES BONHEURS EN AUTOCAR

Ambroise Perrin

Ce sont de tout petits souvenirs magnifiés comme les émois de nos 12 ans et j’y repense après avoir lu à l’instant dans À la Recherche du temps perdu comment Proust raconte qu’il était tombé amoureux d’une jeune fille qu’il observait, au loin. Elle se promène sur la plage, et il écrit qu’il l’aime déjà d’un amour vraiment éternel et qu’il pourrait mourir là, tout de suite, pour elle, mais que le lendemain, au milieu de toutes les jeunes filles à l’ombre des parasols, il ne pense même plus à essayer de la reconnaître.

À Haguenau il y avait les autocars Antoni, on les prenait quand, deux ou trois fois par hiver, on allait au ski avec la mairie, qui nous prêtait tout l’équipement. On allait au Champ du Feu ou au Schnepfenried et le chauffeur était toujours le même. Les plus audacieux prenaient les places tout au fond du bus au milieu des sacs de chaussures et des skis entassés parce que là il y avait toujours les deux filles du dentiste qui embrassaient les garçons sur la bouche, certains disaient même avec la langue, et moi je n’y suis jamais allé mais c’est certain que c’était vrai.

On aimait aussi se raconter une autre histoire, celle de Marie-France, qui était amoureuse du chauffeur, et cette histoire aussi est vraie car lorsqu’on raconte plus de trois fois la même chose, ça devient vrai. Le matin Marie-France allait au dépôt et elle grimpait dans le car sans savoir quelle allait être sa destination, il y avait toujours une place de libre, ou quelqu’un qui se désistait, ou bien on pouvait s’asseoir à trois sur les deux sièges. Puis elle se débrouillait pour être devant, tout près du siège du chauffeur. Il devait bien l’aimer car il ne disait rien, il la laissait faire, elle restait dans le car vide quand les passagers faisaient des visites, elle attendait, c’est tout. Elle a vu plusieurs fois le Haut Koenigsbourg, le Mont Sainte-Odile, et une autre fois c’était avec un club du troisième âge, la Route du vin et les Bords du Rhin, et au retour la Cathédrale de Strasbourg. On rêvait avec elle, et franchement, on était jaloux.

Un jour le car est parti en Autriche, et c’était pour une semaine, on a appris dans la cour de récré que les parents étaient morts d’inquiétude, qu’ils avaient alerté la police et comme il n’y avait pas encore de téléphone, personne ne savait où Marie-France était. Quelqu’un a raconté l’histoire du car et qu’elle séchait la classe des journées entières, les parents ont alors certainement contacté l’Autriche et nous on l’imaginait dormant dans la montagne en mangeant des Bratwurst et buvant de la bière.

Je l’ai revue 30 ans plus tard, c’est elle qui m’a reconnu, et on s’est à nouveau perdus de vue, et je viens d’apprendre qu’elle est morte d’un sale cancer dans une petite ville du Texas, et peut-être aussi de chagrin après la mort de son fils dans un accident de voiture contre un autocar.

En vain, d’Alsace ; épisode 106 : AIMER ET COMPRENDRE

Ambroise Perrin

Elle avait huit ans et elle s’est pendue. Le pompier qui l’avait décrochée après avoir défoncé la porte, et qui avait des enfants de son âge, et qui en avait vu des malheurs, se demanda, bouleversé, ‘quand même pourquoi une telle funeste extrémité’ ? 

Des jeux vidéo, des clips ridicules de bêtise, un monde numérique irréel ? Elle avait laissé une petite lettre, ‘je ne vous aime pas’ qu’on pouvait traduire par ‘personne ne m’aime’. Sa mère dit alors ‘comment a-t-elle pu me faire ça, à moi ?’

Le journal publia gauchement le drame dans la rubrique fait divers en interviewant une psychologue, comme pour rassurer tous les parents-lecteurs. Ceux de la gamine répondaient qu’il s’agissait d’un accident. Et pour les copines, fallait-il créer une cellule psychologique ? Et la meilleure copine, détenait-elle un secret ? Une spécialiste de la police nationale entrepris de la questionner. Elle n’avait rien à dire et la flic nota simplement qu’elle n’avait pas l’air triste. 

Ceux qui savaient qu’il fallait être triste déposaient des bouquets de fleurs blanches devant la grille de l’école. Quand on vit le père qui était venu chercher le petit frère à la sortie de la classe, personne n’osa lui parler. De toute façon depuis ce jour-là, il ne parlait plus. La police aussi l’avait interrogé et fouillé dans son ordinateur. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’on aurait pu le soupçonner de quelque chose. 

Rien à l’autopsie. On explora ses jeux vidéo, il y avait des roquettes, des mitraillettes, des bazookas, des bombes à retardement, des crashes au sol, des explosions, mais pas de corde pour se pendre. 

En fait, le plus triste c’est que ‘l’on ne comprenait pas’. Son instituteur confia à un journaliste que c’était peut-être une marque de liberté. Le lendemain il faillit se faire lyncher.

En vain, d’Alsace ; épisode 105 : LA PHILOSOPHE EST DANS LE PRÈ

Ambroise Perrin

Elle a lu ce sondage, à la question « êtes-vous heureux », 80 % des Français répondent oui, et même 81 % des Alsaciens répondent oui.

Elle marche dans les rues de la Krutenau, il y a du monde, elle compte, 1, 2, 3, 4, 5 celui-là est malheureux ; 1, 2, 3, 4, 5 … Elle se compte comme une ‘1’.

Si elle était malheureuse, elle serait une ‘5’… Elle se dit, j’ai tant de bonnes raisons d’être malheureuse, et elle me raconte son histoire. C’est effarant et quand elle a fini, soit elle exagère soit il y a de quoi se flinguer.  Y-a-t-il des gens heureux qui se flinguent ou bien faut-il être malheureux pour le faire ? Le bonheur, cours-y vite il va filer. Elle me dit, je suis prof de philo, je pense à mes élèves, heureusement ils ne savent rien de moi, et je lui réponds, malheureusement ils ne savent rien de toi.

Ah ? – Oui, ils n’ont peut-être pas souvent l’occasion de se marrer.

En vain, d’Alsace ; épisode 104 : LES ADULTES SONT DES CONS

Ambroise Perrin

Encore une histoire de centenaire !

– Toc, toc, toc ? On entend du bruit.

– C’est qui qui est là ?

Les gamins entrent penauds dans le salon de la maison de retraite médicalisée.

– C’est l’école !

– Et on ne vous apprend pas qu’on ne dit pas kiki ?

– Euh, on vient pour l’interview…

– Vous m’avez apporté quoi comme cadeau ?

– Mais c’est pour la fin ! Une boîte de chocolats…

– Et bien vous n’avez pas beaucoup d’imagination, je vais faire une sieste de cinq minutes et pendant ce temps-là, trouvez une autre idée de cadeau !

Et il s’endort. Ce n’était vraiment pas comme cela qu’ils avaient répété en classe, pour l’interview du vieux monsieur.

– Bon, s’il vous plaît, première question, c’était comment quand vous aviez notre âge ?

– Et bien c’était le début de la guerre… Alors, mon cadeau ? Cherchez-pas, un vélo électrique !

– Vous faites encore du vélo ?

– Mais je conduis j’ai toujours ma 2 CV ! Non je blague j’ai une vieille Volvo… Elle roule très bien, comme moi ! Bon, question suivante ?

– Quelle est la chose la plus importante dans votre vie ?

– C’est quand j’ai trouvé au grenier un cahier où mon père raconte comment il a tué un Allemand dans une tranchée à Verdun. Je me suis dit que si c’est lui qui avait été tué, moi je ne serai pas là.

Les gamins plongent dans leur feuille pour trouver la question suivante. 

– À quel âge vous vous êtes dit ‘je suis une personne âgée’ ?

– Vous devez dire ‘un vieux’ ! Vous connaissez Sénèque ? C’est un philosophe romain, ce n’est pas le nom d’un chien. Sénèque a écrit un traité intitulé « De la brièveté de la vie » et on connaît une citation, « seul le temps nous appartient ». Et bien je vais vous dire, petits élèves, moi j’ai tout le temps l’impression de ne pas avoir le temps, je suis toujours en retard. Je fais trop de choses à la fois. Et vous prenez des notes ? Vous allez retenir ce que je vous raconte ? J’ai eu une vie heureuse même si j’ai traversé beaucoup de malheurs. Il ne faut pas croire que l’on oublie les mauvais moments. À 15 ans, comme vous, j’avais la tuberculose. Le docteur a dit à ma mère que j’allais mourir.

– Qu’est-ce que vous aimez bien dans la vie ?

– La confiture de framboise… Est-ce que vous allez écrire que je suis un rigolo ? Je crois que je suis un homme triste. Je fais beaucoup de cauchemars, mais quand je me réveille, j’adore, comme si je sortais du cinéma. Vous avez vu Casablanca ?

Les élèves se concerte pour trouver dans leur liste une autre question.

– Vous avez beaucoup voyagé ?

– Oui parce que c’est drôle de se coucher chaque soir dans un autre hôtel. Le matin il me fallait un peu de temps pour savoir où j’étais. Vous avez déjà fait de l’auto-stop sans avoir de destination ? Mon fils est parti une année en Angleterre pendant trois semaines, il avait 15 ans, on a eu sa carte postale deux jours après son retour, on n’était pas inquiet.

– Vous n’allez pas me croire, mais je ne me souviens presque plus de ma famille. Il y a des petits-enfants qui vont venir avec d’autres boîtes de chocolats débiles, ils n’auront rien à raconter et je vais m’ennuyer. 

– En fait je n’aime pas les vieux. Être vieux, c’est faire croire qu’on se prend au sérieux. Pas moi. Par exemple je n’ai pas encore de couches-culottes ! Ça vous bouche le trou du cul, hein, les mômes ? Je vais vous donner un conseil, ne soyez pas impatient d’être des adultes. Moi je ne me sens pas bien dans le monde des adultes. Je ne vous dis pas cela pour que vous fassiez les clowns mais pour que vous profitiez de ces moments magiques où l’on s’enthousiasme pour tout !

– Intéressez-vous à tout ! Lisez tous les livres ! Écoutez toutes les musiques ! Surtout bouchez-vous les oreilles quand on vous dit d’être raisonnable ! J’avais un prof d’histoire qui nous disait toujours « ayez l’esprit critique ! » 

– Alors, vous en avez assez pour écrire votre rédaction, ‘visite au centenaire’ ? Toi, ouvre-moi ce placard, cherche, elle est bien planquée, ma bouteille de whisky. Donne ! Filez maintenant !

– Au revoir monsieur !

– À l’année prochaine les enfants !

En vain, d’Alsace ; épisode 103 : LE GRAND SOMMEIL

Ambroise Perrin

Quarante ans de vie commune, ce n’est pas mal, il est 100 % latex, housse en coton, à l’époque ils avaient fait le choix de la qualité. Il est encore ‘très bien’, mais on change de chambre, donc de lit et de literie, avec des matelas pour des sommiers à moteur électrique.

Parvenu à la retraite, beaucoup coupent tous les ponts, même sans renier les années passées. Pour se donner contenance ils font semblant de chantonner ‘pour moi la vie va commencer, et mon passé sort de l’oubli, et sous le ciel de ce pays, mes années passeront sans bruit’. La chanson du jour où ils l’avaient acheté.

La fidélité est une drôle d’histoire, là il s’agit de 1,90 m x 1,40 m, un peu serrés, la chambre était petite, ils étaient encore étudiants, une allégeance avec un côté été et un côté hiver que l’on oubliait de retourner. Ce soir-là ils rentraient du cinéma Le Latin, la tête confuse par leurs premiers émois et par l’intrigue complexe où Humphrey Bogart et Lauren Bacall n’aidaient pas à comprendre le titre du film.

Quarante années de belle densité, de fermeté et de zones de portance, le latex élastique ami de la nuit, 25 cm d’épaisseur remplis d’alvéoles impassibles, et couverts d’une housse qui passait à la machine à laver après un café renversé.

Pourquoi ressentir tant d’amertume à l’idée de se débarrasser de ce matelas sur lequel on passait le tiers des heures de chaque année ? On garde pourtant jalousement les boîtes de diapos qui racontent ce temps aujourd’hui perdu.

« Ce matelas ne sera même pas un souvenir et pourtant, c’est sur lui, oui, que nous avons fait nos trois enfants ».

En vain, d’Alsace ; épisode 102 : NE PAS VIEILLIR

Ambroise Perrin

La lassitude a trahi sa fatigue. Toujours en pleine forme se disait-il, mais il n’avait plus envie rien, ou de pas grand-chose. Il fut un temps pas si lointain où il égrenait avec plaisir toutes les étapes de sa vie agitée. Il trouvait cela maintenant futile, peut-être parce qu’il commençait à apprécier les soirées où il restait tout seul à ne rien faire. L’idée de commettre une félonie, en pensant à son destin, lui faisait plaisir.

Il y a une rangée d’albums photos qu’il s’est promis d’ouvrir un jour, où chaque image doit être d’une mélancolie infinie. Il n’est pas certain d’y jeter un œil demain. À 10 ans il voulait être poète, c’est en tout cas le souvenir qu’il s’est forgé lorsqu’à 15 ans il écrivit un premier roman.

Il s’étonne encore, un demi-siècle plus tard, de ne pas avoir changé de style, des énumérations bizarres ressemblant à des collections de mots et des adjectifs rares piqués dans le dictionnaire. Cet adolescent est devenu un ami perdu de vue.

Ensuite, une vie faite de hontes et de fiertés, de sympathiques impostures qui lui semblent bien banales et qui ne lui appartiennent plus.

Il rêvasse dans un fauteuil profond comme un poncif, avec des piles de bouquins partout et un petit carnet pour compléter la liste de tout ce qu’il va faire, bientôt. Il se dit qu’il devrait éprouver de la curiosité pour sa vie, à laquelle il peine à s’identifier. Il aimerait que ses souvenirs appartiennent à d’autres, un papier peint panoramique qui demanderait moins d’efforts que de prendre la plume, ou le clavier, pour décrire son passé devenu un paysage.

Être gentil avec tout le monde, perdre son esprit critique, sourire aux emmerdeurs, éprouver de la bienveillance pour cette vieille connaissance qui vous tape sur l’épaule et dont vous ne vous souvenez plus du nom.

L’indifférence n’est pas une philosophie, c’est une vanité d’une belle richesse, pour se dire que l’on sait tout, qu’on est le meilleur, et que ce n’est pas la peine de le prouver. Se débarrasser du passé n’est pas facile, il échafaude un nouveau roman vide de tout souvenir : il croise dans la rue la caissière du Carrefour-express qu’il ne connaît que de vue, ils partent ensemble de suite, dans une autre ville, refaire leur vie, leur complicité consiste à ne pas se poser de questions et le récit développe ce bonheur sans jamais évoquer de problèmes matériels.

Le titre du livre serait précisément Le Bonheur, clin d’œil à Agnès Varda et Thierry la Fronde. Le passé serait une autoroute tonitruante au loin, alors qu’ils gambadent sur un petit chemin bordé de coquelicots, tôt le matin. C’est un déménagement dans l’avenir radieux qui n’appartient qu’aux couples heureux.

Refuser le temps qui passe permet d’observer sa propre personne et d’abandonner celle d’avant, la laisser dans le temps perdu. Mais nous sommes l’addition de tant de gracieuses années que l’on revient un jour ou l’autre à aimer, dans un jeu incestueux, sa vie d’avant, parce que lorsque l’on rêve, les souvenirs reprennent le dessus.

Alors élégamment on prétend être toujours jeune, les projets s’accumulent, et on apprend à refuser de dire que l’on est vieux.

En vain, d’Alsace ; épisode 101 : RECETTES CAFARDEUSES DU PASSÉ

Ambroise Perrin

C’est un recueil qui date de 1896, un beau livre en français offert à sa parution à ma grand-mère wissembourgeoise, la dédicace en allemand date de 1900. La coiffe est un peu déchirée et le coin droit émoussé. Des pages mouchetées, avec quelques rousseurs éparses, se détachent. Le titre est explicite.

‘Utile à tous, les recettes du siècle, nouveau dictionnaire pratique d’économie domestique pour la ville et pour la campagne’. J’apprends sur Gallica que l’auteur se nomme Catherine de Bonnechère, joli pseudonyme. Et que chère ne s’écrit pas chair, que le mot vient du bas latin cara, qui signifie visage, ‘faire bonne chère’ c’est accueillir avec le sourire celui qui frappe à la porte à l’improviste, peut-être pour bien manger ?

Il y a un avant-propos très actuel intitulé avertissement, qui nous raconte pertinemment que lorsque l’on est fatigué des nouvelles politiques et des faits divers sensationnels, il faut lire avant de s’endormir quelques recettes pratiques, par exemple de cuisine, celles que l’on trouve éparpillées dans les coins des journaux près des réclames. Le lecteur arrache la feuille pour conserver le précieux renseignement, mais le lendemain, parce que personne n’a le temps de collectionner ces coupures, la feuille s’est envolée, on ne la retrouve plus.  Pourtant, grâce aux invraisemblables progrès de la science en ce début de XXème siècle, nous aurions eu là un moyen pour vivre mieux.

Donc l’intérêt de ce livre, c’est de reprendre toutes ces coupures pratiques et de les classer : par exemple ce meuble en acajou, la meilleure manière de le nettoyer c’est d’utiliser de la cire jaune râpée et diluée dans de l’essence de térébenthine. On soignera les inflammations des yeux par des gouttes faites de miel que l’on aura simplement dissout dans de l’eau chaude.

Voilà maintenant la recette d’une boisson hygiénique, on peut envisager de grosses quantités pour toute la maisonnée. Dans 50 litres d’eau, plonger 4 kilogrammes de sapin, des branches avec des aiguilles de moyenne grosseur. On ajoute un demi-litre de seigle, un demi-litre de blé, un demi-litre d’orge, un demi kilo de pain blanc. On fait bouillir pendant huit heures, puis on y mélange trois livres de sucre et on laisse macérer plusieurs jours dans un tonneau. Il faut ensuite écumer la mousse blanche, et mettre en bouteille cette boisson de sapin, aujourd’hui j’imagine qu’elle avait la couleur du Coca-Cola.

On apprend des choses formidables dans ce livre de bon usage. En Alsace on utilise un rabot pour couper les choux en lanières alors qu’on se sert d’un couteau dans presque toutes les villes de France. On consomme partout de la choucroute, mais sans saucisse ni jambonneau.

Voilà un condiment assez original qui se croque comme des cornichons : les prunes au vinaigre. Prendre des prunes à cochon, celles qui sont communes, charnues et non juteuses, comme la variété des damas violets qui se vendent à des prix insignifiants. Il faut les percer cinq ou six fois avec une aiguille, on les verse dans un vase de grès en ajoutant 150 g de sucre pour chaque livre de prunes, de la cannelle et des clous de girofle. On arrose le tout d’un bon vinaigre très fort et bouillant. Le vase doit être fermé hermétiquement.

J’ai posé le livre en souriant à ces incitations alsaciennes de sapin et de quetsches. Je voyais ma grand-mère toute jeune devant les murs noircis de sa cuisinière à bois en fonte émaillée, avant que mon grand-père ne parte en 14 dans l’armée du Kaiser. La vie quotidienne rythmée par ces recettes était-elle une vie heureuse ? Je me disais, en jouant à être mélancolique, qu’il faudrait prendre le temps de vivre parfois autrement, et que j’étais trop pressé par d’innombrables projets pour jouer au philosophe du quotidien dans sa cuisine. Et qu’en 2024 je ne passerai pas une demi-journée à faire 50 litres de limonade au sapin pour toute la famille. J’ouvris le frigo, j’avalais un bout de camembert et un yaourt, et je m’amusais à imaginer ceux qui, le soir en rentrant du boulot, prendraient au drive-in un hamburger géant.

En vain, d’Alsace ; épisode 100 : LA FEMME QUI HURLE

Ambroise Perrin

Elle ne parle pas, elle crie. Ce n’est pas qu’elle parle fort, non, ce sont des phrases hurlées. Elle ne crie pas pour son entourage, qui n’est pas sourd, elle crie pour elle, et l’on comprend vite que c’est sa seule façon de s’exprimer.

Qu’est-ce qui lui arrive ? On sait qu’elle a eu un grand malheur, c’est peut-être sa façon d’exprimer sa souffrance. À la maison, quand les petits dorment, elle prend un carnet et griffonne quelques mots. Mais dehors elle refuse d’être «raisonnable» comme on le lui demande. À la boulangerie on a pris l’habitude, et aucun client ne ricane. La vendeuse a juste cessé de lui demander « et avec ça ? ».

En ville, quand elle doit s’exprimer, ses phrases si fortes font sursauter, on la prend pour une dingue. Avec ses élèves au début c’était compliqué. Les autres profs étaient abasourdis, ils ont tenté de comprendre, de l’aider, ils lui demandaient de baisser de ton, elle souriait et continuait à hurler.

Les gamins ont été les premiers à être «tolérants», ils ont expliqué aux autres classes que c’était comme un handicap, et que leur prof était différente, c’est tout. Pendant son cours, elle mange du miel parce que sa gorge irritée lui fait mal. Comme elle parle plus lentement tout le monde assimile mieux le vocabulaire qu’elle choisit plus attentivement.

Vient le jour du tribunal pour condamner celui qui a fait son malheur. Le juge tente de lui expliquer que pour la sérénité des débats, elle doit se conformer aux usages de la Cour. Elle explose, elle hurle encore plus fort. Moi, après tout ce que j’ai subi, vous voudriez que je redevienne «normale» ? Vous voudriez une atmosphère feutrée entre personnes convenables après tout ce que j’ai vécu d’insensé ?

Rassurez-vous en vous disant que je hurle parce que je souffre. Je hurle parce que je ne sais plus parler. Je hurle parce que cela vous dérange et pour que le salopard en face de moi fasse des cauchemars, je hurle parce que jamais je ne serai guérie, je hurle parce que c’est devenu ma vie. Je ne peux plus vivre comme avant, le tribunal ne pourra jamais me redonner ma voix harmonieuse, polie, respectueuse.

Je hurle pour ne pas devenir folle même si vous me prenez pour une folle parce que je hurle.

En vain, d’Alsace ; épisode 99 : MOI, PREMIER MINISTRE

Ambroise Perrin

Du jour de la dissolution à celui de la nomination de Michel Barnier, il acheta chaque matin toute la presse, Le Monde, Libération, le Figaro, La Croix, parfois L’Humanité quand elle était livrée ; il se disait, ce sont des journées historiques, et dans vingt ans je replongerai avec malice dans ces incroyables moments d’actualité alors que l’Ukraine et le massacre terroriste du 7 octobre en Israël devraient seuls passer à la postérité.

Il a dressé une liste qu’il pense complète de tous les noms qui ont papillonné au poste de Premier ministre. Il en a compté 53, certains convenus, d’autres issus d’analyses pleines d’évidences standardisées, des médaillées inconnues des îles lointaines aux étonnants humbles serviteurs du service public ou aux arrogants serviles de la société civile. Seuls des caciques de la politique avaient un peu de notoriété, et les portraits, obsolètes avant même d’avoir été publiés, car c’était à la radio que l’on annonçait les sorties de route et les niet par les faiseurs d’Histoire et de chaos, les portraits, sans contraintes ni racines, étaient des bonheurs de découvertes. Et probablement aussi des bonheurs de fantaisie, il imagina les enfants de ces gloires warholiennes collant les coupures dans un obsolète cahier en papier (il n’y a plus d’album photo depuis si longtemps).

Moi, Premier ministre… Notre ami est instituteur, président de deux associations, l’une sportive, l’autre culturelle, et il s’est mis à table pour composer son gouvernement. La tâche est sérieuse, définir les priorités et inventer des profils ministériels pour les mettre en œuvre. Ce n’était pas un jeu, c’était un exercice de santé mentale. Que ferais-je si j’avais autant de responsabilités ? Penser être à la hauteur, ce n’est pas du narcissisme c’est réfléchir à sa propre vie, ses engagements, ses convictions.

Au lieu d’être exaltant l’exercice fut déprimant. Tout le renvoyait à sa solitude. Très vite il se heurta à la médiocrité de ses connaissances ; il comprit que les premières difficultés auraient dû s’appeler manque de persévérance et lâcheté consommée.

Il avait pensé s’amuser en jouant seul à la prise de pouvoir. Le miroir lui renvoya sa petitesse, certes un moment aiguisée par la vanité, mais qui étalait ses évidentes faiblesses. Certains noms avaient tenu trois jours, d’autres étaient cités au fond d’une ligne par un journaliste recherchant un peu d’air, noyé dans des poncifs qui ne vivaient qu’une heure. L’étoffe des héros. De quoi sont faits les Premiers ministres ?

Il se dit qu’aujourd’hui ce n’était plus la culture, l’expérience et le mérite qui vous propulsait, c’était le hasard. Être là au bon moment. C’était bien celui venant de traverser la rue qui était soudain ici au firmament de la gloire. Et il se rappela toutes les étapes de sa vie intime et de son parcours professionnel: des successions de coups de bol. Il reprit à son compte la jubilation des jeux de l’amour et du hasard et de la recherche du temps perdu, et tant qu’on y était, abandonnant ses divagations de Premier ministre et de partage des responsabilités du pays, il s’alarma sur son amertume et la diminution de ses ambitions d’esprit : « il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur. »

À la nuit tombante, comme il était seul dans sa chambre, un souvenir lui vint. C’était son papa, déjà grabataire, qu’il avait accompagné aux toilettes et qu’il remmaillotait dans une replète couches-culottes. Il croisa son regard, pas du tout sénile, un peu gêné, de montrer ainsi sa pudeur non à l’aide-soignante mais à son fils… En regardant à la dérobée ce riquiqui petit zizi flétri, il dit, mais peut-être il n’osa pas, « tu sais papa, c’est de là que je suis sorti » …

En vain, d’Alsace ; épisode 98 : UN BÉBÉ DEVANT LA BOULANGERIE, UN MATIN DE BONNE HEURE

Ambroise Perrin

L’histoire est triste comme dans ces mièvres romans qui dégoulinent, pleins de bons sentiments de rédemption, de larmes racoleuses parce que l’horreur est racontée dramatiquement, saturée de poncifs à l’eau de rose. Et pourtant, ce matin c’est un fait divers peu banal. Un type au volant d’une grosse bagnole se penche pour récupérer son téléphone portable tombé entre les sièges, et il percute une voiture en stationnement devant la boulangerie, un jour de Dampfnüdle.

Dans la voiture côté trottoir, une maman est agenouillée dans l’habitacle à l’arrière, elle est en train d’accrocher son Ludovic d’un an sur le siège bébé. Elle n’a pas encore bouclé la ceinture que le choc projette le bébé contre la vitre de la voiture. Le bébé ne pleure pas et il ne bouge plus. Il n’y a pas de sang. Faudrait l’emmener chez un médecin ou à l’hôpital ; quelqu’un appelle le Samu, aux urgences, on s’affole, commotion cérébrale, non, la nuque est brisée ; le bébé est mort. Ces histoires de bébé reviennent tout le temps.

Dans la rue, le conducteur de la grosse voiture est effaré, il reste puisqu’on a appelé le Samu, il s’excuse mille fois pour la bosse, son assurance payera, il remplit un constat, et comme il y a un blessé, la police passe. Le gars a l’air complètement normal, on vérifie ses papiers, on lui demande de passer de suite au commissariat, et quand il sort il téléphone à la mère. On lui dit que le bébé va mal, très mal mais on ne veut rien lui dire d’autre. Il veut prendre des nouvelles, au téléphone une autre voix lui répond et coupe de suite.

Il va à Hautepierre, il connaît quelqu’un en traumatologie, qui se renseigne et qui lui dit que le bébé vient de mourir. Il repart à pied et sur la sortie d’autoroute vers Auchan, au moment où un camion s’élance sur la bretelle, il fait un signe au conducteur du genre « je m’excuse » et il se jette sous les roues du 38 tonnes. Écrasé sur dix mètres. Sa femme et ses deux enfants ne comprendront rien à ce suicide jusqu’à ce qu’on leur explique l’accident avec le bébé.

La mère du bébé deviendra folle, elle refusera d’aller voir un psy, elle enverra valser le papa et elle menacera de mort sa copine qui lui a dit « tu es jeune, tu en auras un autre ». C’est vraiment une histoire merdique.

En vain, d’Alsace ; épisode 97 : TRISTE TROP BONNE HUMEUR

Ambroise Perrin

Il n’évitait aucune fête de famille, non qu’il y fût vraiment le bienvenu, mais parce que lui, il aurait eu l’impression de manquer quelque chose. Il n’osait s’avouer qu’il s’y ennuyait, effaré par les tonnes de banalités qui liaient chacun des membres de cette confrérie stéréotypée. Il tentait de ne pas passer pour un snob étalant sa culture, il ne réussissait qu’à susciter des sourires d’agacement, et des reproches pour ce que chacun jugeait comme des provocations.

Que n’eut-il pas fermé sa grande gueule quand il se moqua de la petite nièce végétarienne qui ne mangeait que des fruits tombés par terre, de peur de traumatiser l’arbre en les cueillant ; il décela qu’elle n’avait rien lu de Proust. C’est qui ? Mais ça n’a rien à voir, on peut vivre sans, on n’a pas les mêmes valeurs !

Bref on ne le lui disait pas mais il faisait chier, à prôner l’intolérance, le refus de la compassion et le rejet des émotions en guise de réflexion. La tête plutôt que les tripes. Emmerdeur.

Il était célibataire, non pas endurci mais de circonstances, et il tentait quelques complicités avec un neveu ou une nièce plutôt sympa. En fait c’était avec les conjoints qu’il réussissait à ne pas être un mouton noir, les ‘pièces rapportées’ qui elles aussi parfois se demandaient ce qu’elles faisaient là.

Sa veulerie et ses moyens confortables étaient cependant bien acceptés, quand il s’agissait d’être généreux pour payer le resto à toute l’assemblée. Mais bon, c’était normal puisque à chaque fois c’est lui qui casquait. Si on avait su combien il se retenait de ne pas étaler sa tristesse, cette lassitude qu’il masquait par des fanfaronnades… Oui il faisait le clown, les tout-petits l’adoraient car il était un champion pour raconter des histoires et répéter lui-même la question ‘quel est le meilleur ami d’un garçon de cinq ans ? Cherche ! Un chien ? Non… Et après la langue au chat : un livre !’  Ouais, bof…

Cette langueur monotone, il l’escamotait en récitant, toujours bien à propos, des textes qu’il connaissait étonnamment par cœur ; on lui dit ainsi qu’il aurait dû faire du théâtre. Il ne répondit pas que c’était ici qu’il jouait la comédie.

Cette amertume face aux platitudes de la vie, il la noyait dans mille projets qu’il détaillait quand il en avait l’opportunité. On y croyait, on le jalousait, on lui demandait conseil, et même on essayait de se placer. Quand il s’enthousiasmait trop et tentait d’entraîner un membre de cette foutue famille dans une de ses réalisations, forcément exaltante, on n’y voyait que les difficultés et les aspects négatifs. De quoi sombrer dans la lypémanie, la mélancolie teintée de bile noire.

Tu ne dis rien lui demandait-on soudain ? Si, si, et sa machine reprenait du poil de la bête, comme si un besoin de reconnaissance allait ressusciter un bon allant enchanté. Et il virevoltait parmi les membres de la famille comme un infatigable oracle de bonne humeur.

En vain, d’Alsace ; épisode 96 : AUPARAVANT

Ambroise Perrin

C’est un tic de langage, on l’entend mais on ne l’écoute pas. En fait, c’est clair, je veux dire, d’ailleurs, alors, bref, du coup, pas de soucis, mais bon, heu…

Lui son tic c’est auparavant ; et c’est peut-être plus qu’un tic, c’est une manière de penser. Il n’est pas là, il est avant. Il vit avec cette mélancolie d’un passé qu’il pense avoir vécu et qu’il s’invente avec sincérité et nostalgie. 

L’étude du fonctionnement du langage, et des tics, explore cette volonté d’être puriste et de ne pas avoir de défauts d’élocution compulsifs. On lui répète « arrête de dire auparavant » comme si c’était une faute, un péché, une névrose devant engendrer une autocritique. Mais il n’a que faire d’être agaçant.

Quand Ulysse eut terminé son beau voyage fait d’embûches, de découvertes, de drames, de morts, de dieux et de déesses, il gardait le souvenir d’une histoire pleine de bruit et de fureur ; mais le mari de Pénélope n’avait plus qu’une envie, celle de rentrer tranquillement à la maison, en espérant qu’à son retour la vie serait comme auparavant, avec son chien au pied du fauteuil.

Lui, il pense à ses années éteintes, les jobs qui lui sont passés sous le nez, les dames qu’il aurait pu épouser, les amis qu’il a trahi par lassitude et ceux qu’il a trompé en prétendant être toujours trop occupé. Il n’a jamais voulu reconnaître qu’il se vautrait dans une molle solitude, et qu’il détestait cela. Il avait peur d’être seul, alors, quand il en avait l’opportunité, il racontait qu’auparavant… et ses histoires étaient belles ; et un peu modestes pour être crédibles.

Il vivait en marche arrière, alors forcément, toutes ses phrases commençaient par auparavant. Peut-être rajeunissait-il chaque fois qu’il prononçait cet adverbe d’antériorité, avec la tentation de mettre la phrase du passé au présent. C’était quand il avait 20 ans et qu’il croyait vraiment que c’était le plus bel âge de la vie. Il rêvait d’une autre vie comme Madame Bovary. Flaubert avait utilisé cinq fois le mot auparavant dans son roman. 

Aujourd’hui il répète qu’il n’aime pas les changements, qu’il déteste voyager et qu’il a horreur des surprises. Il reste au lit le week-end entier à rêvasser, lisant deux ou trois pages d’un roman qu’il aura du mal à terminer, en se disant qu’auparavant il aurait marché dans les Vosges, visité un musée ou repeint la salle de bain.

Auparavant c’était aussi l’histoire de sa famille, les années de guerre de ses parents, il imaginait comment lui aurait survécu au camp et résisté aux Allemands. Il aurait été auparavant tireur d’élite pour abattre le chef des kommandos, il aurait été cheminot et fait sauter sa machine en partance pour la Pologne.

Il aurait bien aimé ne plus être obsédé par cet auparavant, dont il ne connaissait que quelques bribes, personne n’ayant vraiment raconté ce qui s’était passé. Un psy qui voulait l’aider l’avait encore plus embrouillé en lui proposant d’écrire des romans de fiction.

Alors il continuait à commencer toutes ses phrases par auparavant, et il attendait, il ne savait vraiment pas quoi, en soupirant.

En vain, d’Alsace; épisode 95 : VIVE LES FEMMES (AU VOLANT)

Ambroise Perrin

C’est une histoire pleine d’amertume, Reiser l’a dessinée dans un de ses albums, Vive les Femmes, une femme tombe en panne, pneu crevé, elle a le cric en main et sa petite robe lui colle à la peau sous la pluie, deux ou trois automobilistes font mine de stopper avec un changement de roue lubrique dans le regard, il pleut toujours et les boulons sont aussi serrés que le tissu est galbé sur le coffre arrière par un vain effort sur la manivelle.

Reiser insiste avec bonhomie : un automobiliste s’arrête, poli, aimable, je vais vous aider, allez-vous sécher dans ma voiture, mon épouse vous donnera une serviette pour vos cheveux. Il peine, il se démène, la roue résiste pour prouver qu’elle existe, et puis elle se laisse changer et il range tout dans le coffre.

Quel gentleman, il y a encore des types biens, comment vous remercier, elle prend le cric et assomme son sauveur et Reiser conclut que pour une fois qu’elle rencontrait quelqu’un de magnifiquement bienséant, elle n’allait pas laisser une autre en profiter.

Elle se raconte les pages de cet album en attendant Touring Secours, ici aussi il pleut, le gars a une demi-heure de retard sur l’heure annoncée. Il est juste professionnel, bosse vite et bien, et ne dit rien, signez ici Madame, et bonne route.

Par courtoisie il attend dans son camion qu’elle reparte, bah non, maintenant c’est le démarreur qui refuse de fonctionner, reuh, reuh, reuh… comme si la batterie était à plat.

Il redescend de son engin, soulève le capot, l’étiquette sur la batterie montre qu’elle est neuve, c’est le lanceur qui a lâché, je suis dépanneur mais pas réparateur, je n’ai pas la pièce, montez  je vous ramène en ville.

La mécanique lui donne envie de tuer l’humanité et si la batterie est en danger, elle n’est plus prête à se battre, elle déteste tout le monde, qu’ils crèvent tous.

En vain, d’Alsace ; épisode 94 :  C’EST JUSTE DU CINÉMA 

Ambroise Perrin

C’était le ciné-club au bahut, le jeudi après-midi. Il y avait dans la Salle des Fêtes, celle de la remise des prix, les Prix d’Excellence, et les Accessits dans chaque matière, et les mentions Encouragements ou Félicitations, un projecteur 16 mm avec un long câble pour le haut-parleur placé sous un écran amovible brinquebalant pour l’appareil de diapos et une rallonge qui allait dans la prise sous l’armoire à côté de l’entrée. La cuisinière de la cantine nous avait cousu de grands rideaux noirs qu’on accrochait en grimpant sur l’échelle du concierge.

De quels films se souvient-on, après les années de cinéma Arts-et-Essais en fac et des soirées de La Dernière Séance à la télévision qui ont rendu obsolète le bruit du film qui saute derrière l’objectif du projecteur et oublié les interruptions pour recoller la pellicule lorsque la boucle devenue trop courte cassait ?

Tant de merveilles qu’un prof présentait avec gourmandise devant des élèves pas du tout blasés. À 15 ans, nous étions des cinéphiles intransigeants pour les grands chefs-d’œuvre répertoriés dans les revues « Cinéma, Positif, les Cahiers, Cinémaction, Écran » que l’on consultait à la Bibal, la bibliothèque, des chefs-d’œuvre dont la liste se découvre aujourd’hui sur Internet à la rubrique « Incontournables »

Trois titres soudain remontent à la mémoire, Nuit et Brouillard, Le Voleur de bicyclette et Le Masque du démon, certainement parce que le débat après le film avait été perturbant et stimulant pour nous autres gamins. On disait à l’époque « éduquer les élèves ».

On aimait aussi accompagner le prof, ou un pion, en 4L à Strasbourg pour chercher et rendre les bobines dans des boîtes en gros carton de couleur grenat. On allait à l’UFOLEIS, au centre-ville, les locaux sont maintenant un bar célèbre, les Aviateurs. On était accueilli par des animateurs très enthousiastes qui organisaient aussi un club-photo avec des stages à Klingenthal. Et on allait également à la CRCC où il y avait Alfred, fanatique de films fantastiques. Sur sa table de montage on pouvait revoir des séquences image par image, et recoller le film là où il avait cassé. Surtout ne pas faire de réparation provisoire avec un trombone, ou pire, une épingle qui vous déchirait les doigts quand on rembobinait le film en maintenant les bords. Il fallait couper les quelques images déchirées et cela allait faire une saute à la prochaine projection… Cette chute de pellicule on la gardait précieusement, imaginez avoir Lauren Bacall en 16 mm collée dans votre cahier de texte !

Les ciné-clubs nous ont donné envie de lire, les films sont des portes ouvertes sur la littérature. Quand le son était mauvais, comme très souvent, on complétait le récit par son imagination, et l’on recréait des dialogues comme si nous lisions un roman dans notre tête. Toute une génération de cinéphiles et de consommateurs plus tard de films Art et Essai est née dans ces ciné-clubs de bahut. On allait « voir des films », choisis en fonction de réalisateurs, et non « au cinéma », expédition dans des complexes multisalles qui annonçaient un film de Belmondo ou d’Alain Delon.

On a tous une séquence en tête, un passage unique que l’on aimerait avoir vu plusieurs fois, non pas un coup de cœur mais un coup dans le cœur, quelques minutes secrètes qui nous ont changé la vie, même si l’expression est pompeuse. Une séquence vu qu’une seule fois, mais vingt fois dans sa tête. Les répétitions sans fin offertes par le numérique chez soi ont supprimé le charme de cette empreinte éphémère.

Dans le film de Roberto Rossellini Païsa, composé de six séquences racontant la Libération de l’Italie par l’armée américaine, il y a l’histoire de ce soldat qui sort de son tank, une jeune italienne l’accueille chez elle pour qu’il fasse un brin de toilette, ils arrivent à bavarder je ne sais plus trop comment, le lendemain le soldat doit partir et on comprend bien qu’ils sont tombés amoureux, il jure qu’il reviendra, ils échangent leurs prénoms, je ne m’en souviens plus… Six mois plus tard les soldats sont de retour dans l’effervescence de la fin de la guerre, une prostituée aborde le tankiste, il est tellement saoul et fatigué qu’il va s’endormir mais il raconte quand même qu’il est amoureux depuis son arrivée en Italie de Francesca, son nom me revient, et il décrit la maison, la petite fontaine où ils se sont rencontrés, et il aimerait tant y retourner, il est certain qu’elle l’attend. La jeune fille comprend que c’est elle dans le récit, mais les deux ne se sont pas reconnus ; elle lui laisse son adresse sur un papier pour un rendez-vous près de la fontaine, elle patiente sous la pluie pour ces belles retrouvailles, mais lui, il n’a pas compris, il jette le papier sans le lire, « l’adresse d’une pute » …

Ce n’est pas une séquence mélodramatique, c’est juste une désolante amertume, cette odieuse insolence que l’on nomme fatalité, une quête d’un temps un jour perdu, une mélancolie qui vous empêche d’oublier le cliquetis saccadé 24 fois par seconde des images qui passent et qui ne sont pas les vôtres et que vous vous êtes appropriées.

En vain, d’Alsace: épisode 93 : IL EN EST MALADE 

Ambroise Perrin

Quand on est médecin généraliste, c’est par vocation, ou, si on a déjà 70 ans, c’est pour gagner « encore » sa vie. Il a été toubib pendant plus de 40 ans, médecin sans frontières aux quatre coins du monde, humanitaire sans peur, sans reproche et souvent sans cotisations sociales. 

Il s’est remarié sur le tard, les deux gamins sont étudiants, ça coûte cher. Le toit de sa belle maison à l’Orangerie est pourri, il faut tout refaire.

Il y a 10 ans il s’est associé avec un vieux pote qui avait ouvert un cabinet au fin fond du quartier le plus populaire du Koenigshoffen. Que des cas sociaux, des alcoolos invétérés, des femmes seules boulimiques désespérées. Il joue au psy et prescrit des placebo.

Le soir où il a pris une douche en rentrant de son cabinet de détresse, avant d’aller à une belle soirée à l’Opéra, il a compris que ce qu’il lavait, c’était toute cette misère, les corps délabrés, les dignités abandonnées et les congés de maladie de complaisance.

Il a un grand cœur mais il ne supporte plus ce jeu de chat et de souris avec ses patients tellement veules que l’hypocrisie serait une politesse. Il est fatigué de cette pauvreté d’esprit, de cette tristesse abrutie par huit heures quotidiennes devant une télévision débile, des programmes par câble sur des écrans géants plus chers qu’une bonne santé.

Il ne veut plus de condescendance par gentillesse ou par vieux réflexe de culpabilité d’ex-petit-bourgeois maoïste. Son éthique l’interdit, il va refuser des patients. Il ne dira pas “votre cirrhose m’emmerde tant que vous continuez à picoler”. Non, simplement “plus aucune place pour un rendez-vous avant deux mois”.

En vain, d’Alsace ; épisode 92 :  JUSTE QUELQU’UN DE RIEN

Ambroise Perrin

Son mec était un salopard, leur fils un vrai petit con, et maintenant elle est grand-mère à 46 ans, la fleur de l’âge, elle pète la forme. A l’Orangerie au bord des bacs à sable on la prend pour la maman. Enfin elle adore la vie !

Avoir deux ans ce n’est pas chiant, comme le grogne sa belle-fille, jalouse que la mioche se réfugie si facilement dans les bras de sa mamie… Elle adore flâner chez « Coquillettes et Petits Pois » acheter des petits pulls trop grands. Elle va grandir.

Entre « femmes » on se comprend raconte-t-elle à ses voisines de bureau, fière de tant de complicité. Prétexte, c’est vrai que pour les parents c’est toujours moins cher qu’une baby-sitter. Et la mamie arrive à l’heure le soir à la crèche.

Quand les deux zigotos se sont séparés, elle a bien compris que la garde alternée, cela se ferait à trois, mamie-roue-de-secours presque tous les jours. La petite grandit, toujours dans les pattes de sa grand-mère, d’ailleurs elle a plus d’affaires chez elle, la mamie, que chez son père ou chez sa mère. Son père a une nouvelle copine, qui a déjà deux enfants, plus grands, et qui la détestent, la martyrisent, l’ignorent, l’humilient, elle ne veut plus aller chez son père. Sa mère a trouvé un nouveau job, loin, elle ne rentre que le week-end, parfois seulement une fois sur deux.

Les années passèrent ; des années de confusions, de routines, de complications, de rires, guère de pleurs. Seule la mamie ne vieillissait pas.

Elle est maintenant une belle jeune fille. Le papa est parti en Espagne, ou au Mexique, peut-être en Colombie, pour ses affaires, plus aucune nouvelle, on n’en attend pas. La maman a beaucoup changé, une fois elle ne l’a même pas reconnue.

Un jour elle dit à sa mamie, tu es comme ma grande sœur. La mamie pleura toute la nuit de bonheur. Juste quelqu’un de bien, juste quelqu’un de rien. Elle le sait, un jour elle partira, c’est une histoire qui se répète souvent, les enfants partent sans savoir qu’ils laissent derrière eux bien plus que des souvenirs.

En vain, d’Alsace ; épisode 91 : AVOIR 18 ANS

Ambroise Perrin

Il va fêter ses 18 ans, il aimerait bien organiser un gros truc avec ses copains, et en attendant c’est la famille qui se rassemble. Le père dit que lui, les grands repas de famille, c’était à l’occasion de la Communion solennelle, et bien sûr des mariages et des enterrements. 

À l’époque avant 1974, la majorité c’était à 21 ans, mais on partait au service militaire à 18 ans. On ne connaissait rien de la vie, on était encore un gamin.

On a sorti pour l’occasion le grand-père de l’Ehpad, en fait c’est l’arrière grand-père. Et soudain le vieillard prend la parole, et ce n’est même pas encore le dessert. Il se moque du gosse qui fait le malin, et il dit que lui à 18 ans, il était vraiment vieux, oui déjà très vieux, Du, armer kleiner Bendel, parce que c’est à 16 ans qu’il est parti à la guerre, en direct des Hitlerjügend, et ce qu’il a fait en Pologne et plus loin encore dans le Kommando du Gruppe B, avant de faire demi-tour en Ukraine, et cela ne faisait même pas six mois qu’il était parti d’Alsace, et bien là, il a eu très vite 18 ans.

Tout le monde sait que le grand-père, il n’aime pas raconter « sa » guerre, il n’a jamais rien dit, il a souvent été le seul survivant par chance et par hasard après un assaut ou une bataille quand les Russes arrivaient, sinon il ne serait pas rentré, et à 18 ans il est devenu vieux et taiseux, comme les autres de son âge qui ont survécu.

On sait qu’il a raconté au curé qu’il a fait des horreurs là-bas, mais avec l’uniforme, ça ne compte pas ; il répète parfois que c’était quand même des saloperies, dort war es immer noch Müll, et qu’il ne donnera pas de détails, mais que oui, à 18 ans, on peut être déjà vieux pour toute la vie.

On a écouté parce qu’il ne parlait pas souvent, on aurait bien aimé qu’il dise c’étaient quoi les saloperies qu’on peut faire avant 18 ans sous un uniforme, et on est passé à autre chose, pour sa fête de 18 ans le petit petit-fils avait invité des potes, et maintenant ils vont nous chanter du rap pop urbain façon Aya Nakamura.

En vain, d’Alsace ; épisode 90 : LE CONCERT MUET 

Ambroise Perrin

Vadim Solpin est l’un des violonistes les plus virtuoses de notre époque. Soliste à l’orchestre de Strasbourg, il vit en Alsace depuis plus de 10 ans, avec ses enfants. Vadim Solpin est russe et depuis l’invasion de l’Ukraine, sa vie n’est pas simple. Alors qu’il était invité par les orchestres du monde entier, son passeport l’empêche de participer au moindre festival.

Oui, dans des conversations entre amis on perçoit ses prudentes réticences si l’on évoque le conflit. Son épouse Olga n’est pas revenue de Moscou en Alsace depuis deux ans. Elle est cantatrice, une star dans son pays, et on l’a dit proche du Cercle des Artistes dont on cite les noms comme des soutiens obligés du président Poutine.

Vadim sait que s’il remet aujourd’hui les pieds en Russie, avec les enfants qui veulent revoir leur maman, il ne pourra plus sortir du pays. Sa solitude n’est pas seulement familiale, il n’est pas un artiste qui vit isolé dans son génie, sa vie c’est la musique avec « les autres », les orchestres, les amis, les voisins, la vendeuse à la boulangerie et le mécanicien qui lui a réparé le dérailleur de son vélo en montrant son habileté pour remonter la chaîne sur la roue dentée, et qui lui a souri lorsqu’il l’a félicité pour la précision de ses doigts plein de cambouis. En fait, il ne sait rien, entre les manifestations d’hostilité devant l’ambassade, l’exclusion des diplomates par le Conseil de l’Europe et l’arrogance de ceux qui vivent encore à Strasbourg, et le désarroi de la communauté des réfugiés d’Ukraine, toutes les rumeurs alimentent les indignations strasbourgeoises.

Il est très sympathique, mais… c’est le « mais » qui fait que cela rend la situation bouleversante. La participation du violoniste à un concert du Palais des Congrès a été « reportée » … Un soir il a joué, sans que cela soit un défi, comme simple violoniste, au milieu des autres pupitres. Les réactions scandalisées fusèrent à l’entracte, autant des musiciens de l’orchestre, -ils n’avaient pas été prévenus, que du public ; Vadim ne restera pas en deuxième partie et confia à la journaliste correspondante de Libération que s’il avait joué à l’instant, c’était uniquement parce qu’il aimait autant Schubert que Chostakovitch, et que son Stradivarius ne faisait pas de politique. 

Ses enfants sont discrètement protégés par la police lorsqu’ils sortent du lycée par une porte dérobée en face du quai Lezay-Marnézia. Il ne dit pas qu’il a peur. Ses amis ont organisé un concert solo par amitié, mais aussi par bravade, à l’église Saint-Bernard. Pas d’annonce, que le bouche-à-oreille, les autorités sont prévenues, le programme est absolument époustouflant : des sonates d’Ysaÿe, de Bach, de Bartok, les Anthèmes de Boulez, le Tambourin chinois de Kreisler, pas de pause, et il enchaîne les yeux fermés les 24 Caprices de Paganini, incroyable performance, 79 minutes où le temps cessa d’exister. La terre ne tournait pas plus, tous les hommes vivaient en paix.

Et tous les mélomanes pleuraient de bonheur. Le public est debout, en harmonie avec l’artiste prodige. On bat des mains avec frénésie mais aucun bruit ne s’échappe de ces applaudissements. Toutes ces mains s’effleurent sans se frapper. C’était la consigne simplement chuchotée à l’entrée : on applaudit sans un son. Essayez, vous verrez, les mains peuvent se toucher en restant muettes. Ce tonnerre insonore dura plus de trois minutes. Vadim Solpin salua trois fois. Les bras s’agitaient de plus belle.

Le musicien leva son archet, et prononça distinctement ces mots olympiens : « je dédie ce bis à toutes les populations qui veulent vivre en paix chez elle ». Il leva son bel instrument, inspira, et ses yeux scrutant tous les spectateurs, il posa son archer à quelques millimètres des cordes, et joua sans les toucher, dans ce silence terrible où l’on craint que l’écho d’une bombe qui s’écrase tue le bonheur d’être un artiste au milieu de son public.

En vain, d’Alsace ; épisode 89 : TANTE GEORGETTE EN MONTGOLFIÈRE

Ambroise Perrin

La tante Georgette va fêter ses 100 ans. Des centenaires ça devient presque banal depuis que Jeanne Calment a battu tous les records, 122 ans. La photo dans le Journal, c’est peu probable, puisque c’est à Paris maintenant que sont rédigées les nouvelles d’Alsace et qu’il n’y a plus de correspondants dans les villages. Mais les 100 ans de Georgette, c’est quand même un événement !    

Il y aura donc une grande réunion de famille, avec des badges de couleur pour faire connaissance. Chacun aura une grande fiche en main, plus facile qu’un Excel sur son téléphone, pour se situer dans l’arbre généalogique.

Car Tante Georgette, elle a eu 11 enfants et elle-même était la 7ème d’une famille de 12. Elle avait quitté ses Vosges natales, Planois, pour épouser un douanier alsacien. Comme elle n’était pas vraiment belle, et plutôt timide, les parents avaient d’abord pensé à la faire entrer au couvent, il fallait bien caser les mômes, et les garçons de trop à la ferme allaient à l’armée. Finalement elle a rencontré le gentil Constant, en plus un bon parti, puisqu’il devait hériter d’une ferme dans un village, très loin, en Alsace, de l’autre côté de la forêt de Haguenau.

Quand ce fut le jour, les promis se sont dit voilà c’est maintenant, elle était toujours là, elle l’avait attendu, et lui aussi, et après les noces, ils ont bougé comme on disait. Dans ce village redevenu français en 18 et en 45, ils étaient bien les seuls à ne pas parler l’alsacien ou l’allemand, mais rapidement, comme ils étaient travailleurs, les presque boches les ont bien aimés. Et depuis elle n’avait plus bougé.

Un journaliste, ami d’une arrière-petite-fille, vint lui rendre visite pour lui demander combien d’invités viendraient à sa fête de centenaire ? Il avait proposé de réaliser un clip vidéo pour le jour de la cérémonie. Comme la question ne l’intéressait pas, Georgette répondit qu’elle voulait une tombe à part, en tout cas pas à côté de feu son mari, qui toujours avait été poussé sur trop de boisson, et qu’il était hors de question d’aller au ciel à côté d’un alcoolique, même si cela faisait plus de 30 ans qu’il était mort. Et pour le nombre de gens qui allaient venir, il fallait demander à Claude, le Claude de Roch, le fils d’Eugène, son cousin germain, parce que des Claude, il y en avait cinq dans la famille.

Il y avait aussi des Jean-Louis, des Gaston, des Nicole, des Ginette, des Madeleine, des Julia, des Isidore, des Marguerite, des Cécile, des Léon, des Colette, des Georges, des Paul, parce que lorsqu’on arrivait à la 3 ème ou la 4 ème génération, les prénoms des grands-grands-parents ressortaient, sauf pour les infortunés qui furent affublés gamin d’un Kevin désaméricanisé ou d’une alerte Pamela. Et il y eut la période des Thierry et des Isabelle quand Thierry-la-Fronde passait à la télévision.

Alors en faisant quelques additions, avec les conjoints, les familles recomposées, les « ex » d’avant divorces qui avaient gardé de bons liens avec la famille, cela faisait 300 personnes pour ce fameux week-end. Une Liliane qui était la patronne d’une grosse boîte événementielle de communication avait monté toute l’organisation, les contacts, les hébergements, les traiteurs, les finances, les fleurs, la Croix-Rouge.

Que ne fallait-il pas oublier ? Organiser une photo avec tout le monde. Et puis une liste des tours de rôle pour aller faire la bise, sans trop la fatiguer, à la centenaire. Vraiment ? C’était une vraie question, car si chacun lui parlait cinq minutes, cela faisait douze cousins-cousines à l’heure. Donc il faudrait plus d’une semaine. Impossible. Mais ceux qui venaient spécialement d’Australie, ils tenaient vraiment à avoir un contact direct avec la mémé, avec selfie. Et si on limitait à une minute ou même à 30 secondes, cela deviendrait comme un défilé de condoléances à côté d’une tombe ouverte, inévitablement trop sinistre.

Je faisais partie de la « Georgette team », – on parlait en anglais à cause des allemands, on s’est amusé à imaginer d’inviter des sosies, des mamies doublures qui se seraient promenées parmi les invités, bien-sûr l’idée était une blague. Comme la tante Georgette n’avait jamais raté une messe du dimanche en un siècle, on invita bien entendu le curé, mais aussi le pasteur et une femme rabbin, pour la branche d’Amérique, deux frères et deux sœurs vosgiens ayant émigré avec des alsaciens à New York en 1871, puis s’étaient mariés dans des familles juives polonaises très religieuses parlant un yiddish qui ressemblait à de l’alsacien. Avec Internet et les réseaux sociaux, on avait retrouvé bien des membres de ces familles dispersées qui profitaient de cette aubaine pour un voyage aux sources familiales.

Moi je pris l’initiative de gérer les velléités de cadeaux. Tante Georgette, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un nouveau tablier, dit-elle tout d’abord, sans avoir à réfléchir. Puis, elle aimerait un cheval à côté de la charrette dans la grange, juste pour l’odeur. Elle ajouta qu’il fallait donner l’argent au curé pour les pauvres. Mais pour vous, Tante Georgette juste pour vous ? (Dans les Vosges, on vouvoyait toujours ses parents, et on avait conservé cet usage). Et là, stupéfaction, elle me dit Ambroise pour le jour de mes 100 ans je veux faire un tour en montgolfière !

En montgolfière ? Eh bien oui, c’est vrai qu’aux beaux jours, on voit une montgolfière sur les hauteurs de Schœnenbourg. Il y a un club de ballons chauds qui s’est installé dans le village, après avoir investi deux grands bâtiments agricoles désaffectés pour pouvoir y stocker du matériel volumineux. Pourquoi pas ? D’abord poser la question à son médecin, qui nous traite de fou, vous voulez la tuer ? C’est lui qui tient absolument à la mettre dans une maison de retraite, mais la Georgette, qui a encore toute sa tête, et qui entend fort comme elle dit quand il faut crier pour dépasser sa surdité, refuse catégoriquement de quitter la cuisine de sa ferme, elle a juste accepté qu’on lui aménage une chambre dans l’ancien saloir attenant au rez-de-chaussée, pour lui éviter l’escalier, et elle a, matin et soir, une jeune fille aide-ménagère qui passe pour la toilette et les repas, et quelques pilules pour le cœur après le très petit et rituel schnaps.

Mais est-ce vraiment dangereux un tour en montgolfière ? Non, s’il n’y a pas de vent, l’excursion est très calme. Aucun problème, sauf l’atterrissage, parfois, ça secoue, on ne sait pas très bien où l’on va se poser. Et le panier peut rebondir sur un obstacle me dit le président du club. Lui est tout de suite enthousiaste et trouve que cette idée de cadeau est une très bonne idée. L’ascension peut se faire au bout d’une corde, et si on choisit un nylon fin et léger, on grimpe jusqu’à cinquante mètres. Et à cette altitude, le panorama est déjà magnifique, on voit les clochers de tous les villages et presque la Cathédrale de Strasbourg, et sa flèche de 140 mètres de haut. On aperçoit la Forêt Noire, c’est magique.

Pour descendre, d’en bas on tire sur la corde en douceur et le panier se pose comme une fleur. On explique donc à Tante Georgette que oui, la montgolfière, on pourra le faire, espérons qu’il fasse beau. Le beau temps est prévu et quand les jours suivants je lui montre la photo du gros ballon sur mon téléphone elle me répond que oui, elle aimera bien !

Question, on en parle à tous ou on en fait une surprise générale ? Déjà dans le groupe de sept personnes autour de moi, tous des membres de la famille très proche, c’est la foire d’empoigne entre les pour et les contre. Trop dangereux, elle va faire une crise cardiaque, elle n’appréciera pas, elle ne se rendra pas compte de la montée, ou bien elle va hurler de peur, on se fait plaisir avec un truc spectaculaire, etc. Ou alors il faut un médecin, un urgentiste à côté d’elle, mais vous vous imaginez la responsabilité s’il lui arrive quelque chose ? C’est trop risqué…

Le lendemain, Georgette cette fois-ci n’a pas oublié, et demande si c’est prêt pour la montgolfière ! Elle a sorti des étagères le fameux livre de Jules Verne, elle n’arrive plus à voir les lettres trop petites, mais l’aide-soignante le lui en a lu le premier chapitre hier soir et elle est prête pour survoler les sources du Nil.

Je cale donc cela avec le président du Club de montgolfière, qui me demande s’il pourra inviter la télévision ? Mais oui, pourquoi pas ? On accrochera la corde au milieu de la place du village, c’est assez dégagé et les maisons plus loin coupent le vent. D’ailleurs, ce sera gratuit le baptême de l’air, vous imaginez la publicité que cela va faire au club, Cinq Minutes en Ballon ! La Centenaire en Montgolfière ! Les pompiers, le SAMU et la fanfare seront là, il faut encore prier pour avoir vraiment du beau temps. Et puis, parce que c’est légal, c’est indispensable et peut-être un peu déloyal car elle n’a peut-être plus toute sa tête, il faut lui demander de signer une décharge de responsabilité. Au cas où il arriverait quelque chose. Et tante Georgette m’a répondu, mais s’il m’arrive quelque chose, c’est très bien car je serai déjà plus près du Bon Dieu !

En vain, d’Alsace ; épisode 88 : LA DÉBAUCHE DU MOINE

Ambroise Perrin

C’est un vieux, vieux copain, on était à la Fac ensemble, on a réussi à ne pas attraper, pour plus tard, un ulcère à l’estomac en fréquentant assidûment le Resto’U Gallia (le menu c’était les copains), on a fait tous les deux de bonnes carrières assez hors norme, parfois tordues, en se rendant des coups de pouce spécial copinage, on a réalisé quelques trucs artistiques ensemble, on s’est rendu visite dans des pays pas trop démocratiques (il était prof, moi journaliste), désabusés par l’engourdissement de nos convictions post-mai 68, et puis il y a eu un truc, pas une histoire de nana, non, un truc plus ou moins professionnel, chacun pensant que l’autre était devenu nul, bref, un froid, et puis, bref à nouveau quelques années plus tard, on a fait comme si de rien n’était.

Maintenant je le trouve plutôt vieux, je lui fais un e-mail lui demandant comment ça va, voilà sa réponse : « j’ai toujours vécu sans distraction ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien. » Quand il dit qu’il ne croit à rien, là, je veux bien le croire. Le reste c’est une belle posture, qu’il a recopiée dans la correspondance de Flaubert, c’est plutôt amusant.

Je passe donc comme autrefois chez lui, il a dû déménager dix fois dans Strasbourg. Dans les années 1970, on passait pour voir si le copain était là, et on laissait un mot. On n’avait même pas de téléphone fixe, au besoin on savait où la clé était cachée, je sonne, il est là, un peu surpris.

Je lui dis « salut, je viens te taper de 1000 euros », il a un petit mouvement de surprise, « en ce moment… – mais non, je déconne, rien, je passe juste pour te voir, fais-moi un café ». L’inévitable « alors tu fais quoi en ce moment » sort plus vite que l’arabica, on se raconte vaguement nos projets en cours, « bon, j’attends quelqu’un, il faut que tu me laisses ».

« On se revoit bientôt ? Bien sûr, bien sûr, téléphone avant. »

En vain d’Alsace, épisode 87: TOUS ACCUSENT LEUR CHEF, TOUS DÉTESTENT LEUR CHOIX

Ambroise Perrin

Je retrouve des amis à Kiev, dans un quartier presque tranquille, trois frères. Ils sont russes ! Que font-ils là dans cette famille, en ce dimanche après-midi estival, où chacun tente d’oublier ce qui se passe hors de cette salle à manger, réunis autour des plats délicieux de la babusya ?

Une grande famille, avec aussi trois frères ukrainiens, et des sœurs toutes si jolies ? Les frangines sont mariées aux Russes, qui eux-mêmes ont des sœurs qui ont épousé les Ukrainiens ! Les Horace et les Curiace ! 

C’était bien avant la guerre, ils sont champions de basket. Ils se sont rencontrés dans des tournois internationaux, ils ont joué aux États-Unis, au Brésil, en France, ils se sont croisés, ils se sont rencontrés, ils ont adoré ! Et maintenant leur devoir est de se haïr ! 

Horace le Russe est marié à Sabine l’Ukrainienne, dont le frère Curiace est fiancé à Camille, la sœur d’Horace ! Moscou contre Kiev, et les amis se retrouvent face à face, emportés par leur devoir patriotique, se lamentant d’un destin si cruel. Corneille aurait ici brandit ses épées pour faire jaillir ce sens de l’honneur plus fort que les liens de cœur qui unissent ces familles.

Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix, / Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.

Je suis là invité dans cette famille à la politesse exquise, les Ukrainiens parlent en russe la langue de leurs ennemis et les Russes aident à la vaisselle dans la cuisine de la mamie ukrainienne. J’avais rencontré tous ces champions lors d’une compétition à Strasbourg et en tant que journaliste sportif j’avais aimé leur joyeuse décontraction, on avait sympathisé très rapidement. Je leur avais fait visiter les coulisses du Racing et ils avaient prolongé leur séjour de quelques jours en restant chez moi à la maison, waedele, flammekuche, cervelas au raifort et gewurztraminer vendanges tardives avaient scellé notre complicité. Vont-ils s’affronter, vont-ils se battre, vont-ils se tuer ?

Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, / on s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.

D’ailleurs, comment les Russes ont-ils fait pour venir comme cela à Kiev ? En 1640, le devoir l’aurait emporté sur la passion, la défense de l’honneur aurait submergé les sentiments amoureux.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort. / Je l’adorais vivant, je le pleure mort.

Non merci ! Aujourd’hui l’honneur c’est du pipi de chat, leur seule motivation consiste à ne pas aller mourir les pieds dans la gadoue, ils sont hermétiques, dans chaque camp, aux incitations patriotiques et ils attendent avec impatience les passeports français que l’ambassade leur a promis. Vive Corneille et la langue de Molière ! Ils sont impatients de prendre des cours de conversation française !

Et les prochaines médailles de mes amis basketteurs russes et ukrainiens, elles seront françaises !

Qui maudit son pays renonce à sa famille?

En vain, d’Alsace ; épisode 86 : FOLLE PARTIE DE CAMPAGNE

Ambroise Perrin

Elle a d’abord dit je suis stupide, puis je suis folle, folle de t’aimer alors que je sais qu’un jour, bientôt, tu partiras et je serai folle de continuer à t’aimer, je serai folle de penser que tu reviendras, que tu n’es pas parti, que tu es toujours là au café Brant avec moi, parce que tu sais que je t’aime et que personne ne t’aimera comme moi.

J’attendrai, je pleurerai et j’irai voir Jolaine. Jolaine, je t’en prie Jolaine, tu es bien plus belle que moi, ton sourire est comme le souffle du printemps mais ne me prends pas mon homme Jolaine, toi tu peux tous les avoir, moi je ne veux que celui-là, c’est mon homme, Jolaine, laisse-le-moi, parce que moi je l’aime cet homme, je n’aime que lui, je sais, je suis folle de l’aimer, je sais Jolaine, ils finissent tous par partir mais pas celui-là, laisse-le-moi !

Combien de jours gâchés, combien de nuits gâchées, à attendre et à pleurer, mais moi je suis folle, je continue de l’aimer, un jour il me dira voilà, je suis là, je suis là pour toi, mais je continuerai à me dire que je suis folle, folle de penser qu’il n’y aura pas un jour où il partira, un jour où je cesserai de pleurer.

Je suis folle de pleurer quand tu me dis que tu m’aimes, qu’à ce moment-là je me sentirais tellement déprimée, parce que je sais que tu ne m’aimeras que le temps que tu voudras, et qu’un jour tu me quitteras à nouveau pour quelqu’un d’autre, tu m’auras dit ne t’inquiète pas, tu répéteras ne t’inquiète pas, jusqu’au jour où tu partiras, et je me dirais qu’est-ce que j’ai mal fait, qu’est-ce que j’ai bien fait, je dirai que je veux me jeter du haut de la Cathédrale, pourquoi est-ce que je n’arrête pas de pleurer, pourquoi je ne peux pas arrêter de pleurer, pourquoi je suis folle de penser que mon amour pourrait te retenir, je suis folle de penser que je n’ai pas tout essayé, je suis folle de dire que je te comprends, je suis folle de te pardonner, de te laisser faire ce que tu veux, de te répéter ne pars pas, reste avec moi, je suis folle de t’aimer.

En vain, d’Alsace ; épisode 85 : PAUVRE MARCEL

Ambroise Perrin

Jamais il ne lira Proust. Je le connais depuis 70 ans, et je lui ai toujours dit, depuis un demi-siècle, essaye, réessaye, et une fois que tu y seras plongé ce sera tellement passionnant et addictif que tu liras jusqu’à 4h du matin.

Ce qui me désole c’est qu’il est quelqu’un de plutôt cultivé, qui a bien réussi sa vie avec un bon métier prospère dans la banque, il aime sa femme et ils sont heureux avec trois enfants, mais pour Proust, ce n’est même pas « pourquoi pas », c’est non.

Quels clichés a-t-il dans la tête ? Que lit-il ? Je sais qu’il est plutôt cinéphile, pour la littérature j’ignore ses goûts, ce sont peut-être des livres pratiques, des essais sur la société, des biographies historiques.

J’avoue que je suis surtout vexé qu’il ne me fasse pas confiance, je ne suis pas un vrai fana de Proust mais je dis que si l’on peut vivre sans, on vit mieux avec. Je l’ai lu à 25 ans dans une situation cocasse, un reportage d’un mois en Inde avec de grands temps morts, je savais qu’au bout de trois temples visités je trouverai le temps long. J’avais emporté, pas trop gros comme bagage, la « Recherche » en Pléiade ! Quel plaisir ! Moi qui ne jurais que par Flaubert…

Alors une idée, je lui suggère d’écouter au lieu de lire ! Je lui ai proposé mon coffret « intégrale Proust », 111 CD lus par des acteurs formidables, Dussolier, Wilson, Renucci, Gallienne, Podalydès, Lonsdale… Quand je fais de longs trajets en voiture, c’est merveilleux, je reste parfois 20 minutes sur un parking pour finir d’entendre un chapitre, je prends des notes, je réécoute trois fois le même passage…

Que doivent faire les profs au lycée pour être convaincants et faire lire leurs élèves ? Pourquoi Proust est-il devenu comme une obligation morale, un marqueur social et intellectuel, une médaille pour les snobs qui pensent ainsi appartenir à une élite ? C’est ainsi que le fustige Paul Valéry (que je n’ai pas lu, et dont le premier prénom est Ambroise) et qui lui n’a parcouru que le premier tome de Proust, et se présente comme un non-lecteur de la Recherche…

De temps en temps je reviens à la charge. Je raconte que Proust parle des plaisirs du train, de la voiture, et même de l’avion. Et du téléphone, du cinéma, et bien sûr beaucoup de pages sur la musique. J’essaye de le charmer avec Bergotte, Elstir et Vinteuil.

Proust c’est l’amour, la jalousie, la mort, la pratique du deuil. À nos âges, perdre deux ou trois mois de sa vie « qui reste » pour se plonger dans le temps perdu, ce n’est pas perdre son temps.

On dira peut-être que je me suis brouillé avec lui parce que dans un repas de famille j’avais été trop insistant. On avait dit que j’étais méprisant. Je ne suis qu’un simple technicien, j’ai passé toute ma carrière à servir des collègues avec mon micro dans une humilité qui n’était pas feinte, moi derrière et eux devant, je ne suis pas un intellectuel mais j’aime lire. La littérature me permet de prendre mille initiatives par procuration. Avec Proust j’apprécie d’être quelqu’un d’effacé. Je suis un homme seul, probablement mal à l’aise dans la société et dans ma famille.

J’ai arrêté d’être enthousiaste et de vouloir faire partager mes engouements. C’est rocambolesque, Proust aujourd’hui me laisse maussade et blasé, je ne montre à mon entourage que de l’aigreur alors que ses pages me rendent toujours euphoriques.