Ambroise Perrin
Il y a tant de belles façons de dire au revoir. Louise et Gustave s’aiment, ils sont bien installés, mais prendre le large les tentent ; ils disent simplement, il faut savoir changer. Donc organisation d’une belle fête d’adieu après avoir vendu les meubles, une immense « party » avec plus de 50 amis dans l’appartement déjà vide. Ils partent pour au moins un an, destination le Bhoutan.
Au revoir, au revoir, on vous donnera des nouvelles, ou peut-être pas trop, à 7000 m d’altitude pas certain d’avoir du réseau… D’accord, des cartes postales ! Grâce à un jumelage universitaire, ils vont donner des cours de littérature comparée sur le Campus du Bonheur de Thimphou. Ils quitteront l’Alsace dans 10 jours, dès que leurs visas seront arrivés. Déjà un petit appartement les attend à Trongsa, près du collège Taktsé. Ce matin nouveau coup de fil de l’ambassade du Boutan à Paris, il va falloir attendre quelques jours de plus, oui, l’Union européenne a bien des relations diplomatiques avec le Bhoutan, mais pas la France, c’est le Royaume-Uni qui gère pour l’Europe, mais depuis le Brexit, il y a des difficultés.
Il faut suspendre les billets d’avion et s’arranger avec l’agence immobilière. Sans vraiment se concerter, Louise et Gustave, qui ont dit au revoir à tout le monde, décident de ne plus se montrer dans les rues de leur quartier. Deux semaines, trois semaines passent, toujours pas de visa, pour tout le monde ils sont partis, ils sont là-bas. Comme pour ne pas avouer un échec, le couple vit caché dans l’appartement, cela ressemble à un film, ils sont enlisés dans la paranoïa et la désillusion. Subrepticement, une sortie au loin pour faire des provisions. Un soir, c’est le noir, l’agence a coupé l’électricité. « Nous sommes bien arrivés, on vous racontera, c’est formidable », message laconique pour prévenir la famille qui s’inquiète et les amis qui sont curieux.
Le temps ne passe pas, il faut s’organiser, pas de bruit pour les voisins, recharger les téléphones la nuit sur la prise de la cave, inventer une interprétation créatrice de la réalité. Dans l’appartement vide, ils sont devenus des personnages de fiction. Au Bhoutan ! T’es sûr que c’est vrai ? Ils savent aujourd’hui, -cela fait 2 mois- qu’il ne partiront pas, l’envie de sortir devient une belle affabulation. Il n’y a pas de tromperie, l’imagination est devenue leur certitude. Après avoir été un bel exemple de réussite, avec leur généreux engagement civique et professionnel, et la solidité de leur couple uni dans un idéal exemplaire, les voilà tous les deux à l’avant-garde de la mauvaise conscience.
Bien sûr un roman, c’est un voyage. Parfois on ne part pas, parfois on reste très longtemps au loin. Au plus loin de l’oubli. Il voyagea. Il revint. Le désespoir est une destination, c’est un pays pour personnages désemparés. Écrire, c’est un billet low cost quand l’auteur a la prétention de l’humilité. Et aussi celle de se sentir supérieur à qui il ne sait pas et pas forcément des lecteurs. Le voilà seigneur espérant un royaume.
Commencer un livre, sans réussir à l’écrire, c’est ce voyage sans départ, cette thérapie matinée de belles lettres, bien sûr à compte d’auteur. Instrumentaliser sa naïveté, parce qu’on a lu Flaubert, Proust, Raymond Carver, Pérec, Modiano ou Borges… On a rêvé de cette échappée dans un pays mythique, avec des virées en Chine, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge. Des rencontres merveilleuses, des amis inconnus, des paysages insolites, des épithètes originaux, une intrigue banale, un chapitre sans la voyelle ‘e’, des phrases longues, des coq-à-l’âne improbables. Un brouillon désespérant, un laborieux premier jet qu’on ne fait lire à personne. Donnez-moi un billet pour n’importe où, le premier train qui part. On est puceau de l’horreur comme de la volupté.
Écrire est une somme de hasards et de compromis comme un retard d’avion et un hôtel fermé : on se débrouille. Et on se demande quel est son mérite à ne pas être aveugle devant tant d’inutilité, partir, écrire. Combien d’œuvres, même de fiction, pourraient s’intituler Ma vie ? Il resterait alors d’être le pire des salopards pour entamer un débat passionné consistant à dissocier l’œuvre de l’auteur, et d’acquérir une double notoriété que l’on aimerait toutes usurper.
Encore quelques semaines, puis un nouveau message à la famille et aux amis, « nous sommes rentrés plus tôt que prévu, on ne vous oublie pas, on s’installe maintenant à Wissembourg ».