Ambroise Perrin
On est rentré d’un voyage, au loin pendant un mois, et on repart bientôt. Maintenant juste une petite visite. On sait bien que c’est la fin. Ce n’est pas de la lassitude c’est peut-être simplement le temps de boucler l’exercice de style. Il pourrait y avoir tant d’autres épisodes.
On toque à la porte, quelques phrases de politesse, et on lui dit je t’aime avec un peu moins de pudeur parce qu’avant, et bien, on n’avait pas le temps, elle était toujours là et cela était bien suffisant. Et aujourd’hui, où est-elle ? Est-ce qu’elle nous comprend, peut-être que oui mais elle ne nous répond pas, peut-être même qu’elle ne veut pas. Entre nous on disait ‘’c’est Alois’’, tu vois ce que je veux dire ? Ben tu vois, ça commence aussi pour toi, petit sourire, on essaye d’être insouciant. Si on ressent un peu de gêne, c’est pour avant, quand on ne prenait pas le temps de passer du temps avec elle, et qu’on ne pensait pas à Alois Alzheimer.
Tu reviens quand ? Désolé maman je suis absolument ligoté à mon job, un emploi du temps de dingue. Tant mieux, tant mieux si tu aimes ton travail, alors la semaine prochaine ? Plutôt en vacances, cet été. À Noël on sera tous ensemble. Chacun pense dans son coin, pourquoi on ne lui l’a pas dit avant, elle aurait tant aimé ce voyage ensemble à Lisieux, et là, elle demande t’es qui toi à Barbara, Barbara qui la met dans l’embarras, Barbara qu’elle a tant chéri voir grandir, et qui a maintenant juste cinq ans.
Ça a commencé l’an dernier, elle ne trouvait plus les prénoms de ses sept petits-enfants, on riait sans se moquer d’elle, on avait dit chaque jour de la semaine un des petits-enfants l’appelle, bonjour c’est lundi ! Comment tu vas, tu as des devoirs ? Ça a duré trois semaines, et les enfants ont dit ça ne sert à rien on n’a rien à dire ! Raconte ce que tu as fait en rentrant de l’école, le piano, la piscine ! Mais c’est toujours la même chose !
Et on ne savait pas si c’était cela, la maladie Alois, qui se développait. Et puis elle n’a plus pu rester seule chez elle, le jour où le gaz sous les pommes de terre avait brûlé toute la nuit. Partir dans une maison de repos, elle sera encore plus perdue qu’à la maison, même si on aménage la chambre avec la petite commode qui date du mariage de ses parents, avec sa collection de canards en verre, en bois et en peluche, et les photos dans des cadres aussi figés que les sourires, les photos d’avant-guerre qui n’ont pas bougé, celles d’aujourd’hui, trois semaines au soleil du salon et elle s’évanouissent, les photos d’aujourd’hui perdent la mémoire disait-elle avant de confondre son frère, son père et son grand-père qui racontait qu’il avait connu dans sa jeunesse un vieux soldat qui avait marché avec Napoléon en Russie, et si on calculait ce n’était pas impossible, et puis il fallait maintenant l’aider pour s’habiller, elle répondait toujours oui quand on lui demandait le chemisier rose avec des fleurs ou le chemisier bleu brodé avec les oiseaux ?
Et elle disait, elle est gentille mais elle est méchante, de l’aide-soignante qui venait tous les matins pour la toilette. Nous étions fort courtois à son égard et infiniment reconnaissant. Un matin je l’ai croisée quand elle redescendait et j’ai vu qu’elle pleurait. Moi je n’avais encore jamais pleuré, peut-être que j’attendais que cela s’améliore. Le médecin a dit on ne sait jamais, la médecine n’est pas une science infaillible, il voulait simplement dire une science exacte, une science qui fait des progrès, on a trouvé une nouvelle molécule qui laisse plein d’espoir.
Alors j’ai cherché le DVD du fils de Cassavetes, Nick, The Notebook, où la vieille dame, Gena Rowlands, a écrit son histoire avant de l’oublier, et où son mari lui lit ce récit dans son carnet, comme si c’était une fiction. Tous les jours les mêmes pages comme si la mémoire n’était qu’un éternel recommencement, quand la treizième heure est à nouveau la première.
Je sais que le livre qu’elle garde tous les jours en main, en enlevant ses lunettes et en se penchant si près de l’assiette sur la table de la cuisine qu’elle ne doit distinguer qu’un mot ou deux, ce livre, le tome trois à la page 13 des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, il sera un jour le plus précieux de ma bibliothèque, et j’imagine qu’un autre jour, on me mettra dans le cercueil un volume de Madame Bovary entre les mains, celui de l’édition des Belles lettres, joli petit ouvrage à la jaquette bleue et je regarde cette vieille dame qui me sourit, je lui tiens la main, je n’ose pas lui dire qu’il faut que j’y aille, et je me sens piteux de penser à la mienne, de fin, de penser à ma mort, mais pour l’instant je n’ai pas le temps.
C’est fini, encore un épisode et on boucle, on enferme, on relie, ce sera une couverture rigide pour digressions souples, cela s’appellera bien entendu « En vain d’Alsace », 185 épisodes aux Éditions Bourg Blanc. Un livre en papier c’est simplement garder de la mémoire dans une bibliothèque pour ne pas trop vieillir. Avec une seule illustration, insolente et insolite, un dessin qui raconte en couleurs que depuis toujours tout ce que l’on invente est vrai. Tous ces épisodes forment un voyage, demain point final avec un drôle de retour d’un pays pas si lointain, ce n’est qu’un jeu, le monde entier est une scène, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, on connait …
Cher Ambroise, je lis tous tes épisodes depuis le début, je ne me souviens plus quand c’était. Peut être qu’Aloïs me guette.
j’espère te voir à Paris ou ailleurs. Bise Marc
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bravo à vous, une fois de plus ça me touche beaucoup
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