Ambroise Perrin
Si l’on regarde bien, on ne voit que ça. Bien astiqué, il brille sur le comptoir, ce crâne qui sert de tirelire à pourboires. Comme l’on pense que c’est un faux, personne ne fait d’astuces et les « to be or not to be » ont vite été épuisés. Parfois, un petit coup de jaja l’éclabousse, puis un autre coup, d’éponge, lui évite d’attirer les mouches trop alcoolos. La musca domestica, elle, préfère la bière. Elles se ressemblent, et pourtant elles ne sont pas pareilles, et il y a des races qu’on aime bien écraser, on ne sait pas trop pourquoi. À côté de la calotte supra orbitale trône la boutanche de château de Jau, qui a donné son nom aux injonctions avinées, allez Monsieur Adonis, verse-moi encore un verre de Jaja !
Monsieur Adonis, le patron, est vieux, moche, antipathique, on se dit qu’on le voit mal amoureux d’Aphrodite, l’Alsacot. Il y a trois ans, le 11 novembre 1942, quand la ligne de démarcation a été franchie, il a transformé son épicerie de Délicatessen en bistrot très accueillant ! Avec les nouveaux venus, il avait une belle clientèle, il aimait papoter et même donner des renseignements ; en échange, il était le premier à pouvoir choisir de la marchandise dans les appartements chics qui se « libéraient » entre la Saône et le Rhône, à la suite d’une aryanisation, ce n’était pas un mot facile à prononcer sans bafouiller.
L’alsacien de Lyon avait vraiment fait fortune rapidement, et pas seulement avec des tableaux et des meubles, mais aussi en devenant une discrète et bien tolérée plaque tournante du marché noir.
Tout cela, le crâne ne pouvait pas le raconter. Aujourd’hui les habitués du bistrot n’étaient que des clients désireux de tout oublier et précisément, c’était des clients qui avaient envie que l’on ne se souviennent pas d’eux. Alors les autres, ceux pour qui toutes ces années étaient jonchées de terribles souvenirs, ceux-là ne mettaient plus les pieds dans l’établissement. Certains étaient même allé faire part de leurs doutes à la police. On leur répondit être trop occupé pour embêter le bistrotier et son picrate, son vin des « Frères Margnat » n’étant pas si mauvais malgré tout.
Le crâne n’avait pas une longue vie de personnage insolent sur le comptoir. Le 3 septembre dernier, il y a tout juste un an, en 1944 donc, les amis du bistrotier, très pressés, lui ordonnèrent de venir débarrasser trois « pièces », des stücks, dans une cave, et sans poser de questions. Il était l’un des seuls encore à avoir un Renault Primaquatre, il pouvait bien rendre ce service alors que ses amis fuyaient, puisque les Américains de la 36e division arrivaient. Les pièces étaient en très mauvais état, on les avait oubliées depuis plus de deux ans, le plus simple, c’était de les balancer dans la Saône, dans des sacs de pommes de terre. La tête d’une des pièces se détacha et c’est ainsi qu’elle se retrouva sur le comptoir du farceur Adonis.
Bonjour Monsieur Adolphe, dit le jeune homme en rentrant dans l’épicerie qui était devenu un café. Monsieur Adonis fut stupéfait, tiens, tu es là, toi, tu es de retour ? Les clients se retournèrent, oui, l’Alsacien avait changé de prénom à la Libération. Le garçon devant lui attendait. Tu veux quoi ? Vous auriez les clés ? L’appartement au deuxième, c’était chez lui. Il était le seul rescapé, sa mère, sa sœur, son oncle, après le trajet en wagon à bestiaux, avaient tout de suite disparu, pas la bonne file.
Qui les avait dénoncés ? Il fréquentait pourtant les scouts catholiques, il avait même été baptisé en 1940, et il avait toujours le certificat sur lui.
Mais il est occupé l’appartement ! Comme vous étiez absents… Jamais le bistrot ne fut si silencieux… Soudain, un gloussement, un rire nerveux, la serveuse derrière la caisse. Les yeux du jeune homme sont comme un peloton d’exécution. Il se retourne, il sort, il n’est plus un adolescent ayant survécu aux marches de la mort, le garçon que la Croix-Rouge a gardé deux mois dans un centre en Suède pour qu’il reprenne quelques forces. Il a 16 ans, et c’est un adulte qui n’aura jamais d’adolescence insouciante. Un jour il se vengera. Ou alors il ne racontera rien pendant un demi-siècle.
Ouf, le danger est passé, souffle la serveuse. Le patron caresse sa tirelire. Au moins celui-là, il ne reviendra pas nous faire chier !
Clin d’œil au Yorick club, « Panier de crânes » MVO Éditions