En vain, d’Alsace; épisode 182: L’AUTORITÉ

Ambroise Perrin

C’est une histoire que l’on pourrait qualifier d’extraordinaire. Elle va sembler commodément banale, la redécouverte d’un carton d’archives familiales dans un placard du grenier. On s’était promis de dépouiller tout cela, c’était il y a maintenant plusieurs dizaines d’années. Il fallait bien l’ouvrir un jour parce que l’on sait bien que les enfants jamais ne s’y intéresseront.

D’abord, extravagante, l’odeur. Elle force un respect que l’on croyait perdu, surprenant comme l’encens de la Consécration honorant la présence réelle de Jésus-Christ. Ce parfum, c’est la preuve de la réalité. Il y a des médailles dans une petite trousse de velours grenat, des photos pêle-mêle dans une boîte à chaussure écrabouillée, deux cartes d’état-major qu’il serait dangereux de déplier, et des carnets. Oui, l’oncle Otto est là.

Cette senteur n’est pas fétide, c’est une émanation suave comme un engourdissement qui nous punit de ne pas avoir pris le temps d’ouvrir plus tôt ces pages du passé, à l’encre violette et aux rondeurs Kurrentschrift. Il y a une grande feuille de papier de soie qui protège le tout avec un seul mot écrit en grand, impérieux, et en français, L’AUTORITÉ.

Que racontent ces carnets ? Officier dans la 7e armée du Reich, proche du Général Josias von Heeringen, Otto sauve ses hommes et ses chevaux à la bataille de Dornach, le 19 août 1914, en allant négocier, – en français – avec un officier ennemi. Il prétend bien connaître le général Bonneau. Louis Bonneau est né comme lui à Wissembourg et le chef des français répond qu’il a un grand respect pour la bravoure des Uhlaner allemands. On comprend que Louis Bonneau se retire alors à Belfort et Otto Schreiner à Karlsruhe, en promettant de se revoir, les batailles terminées et en se souhaitant de rester en vie. Otto raconte ensuite les tranchées entre Noyon et Berry-au-Bac, puis il est transféré à l’Est, peut-être parce qu’il est un peu trop francophile, et il participe à l’offensive de Gorlice-Tarnow. Lorsque le maréchal Auguste von Mackensen est décoré de l’ordre de l’aigle noir, Otto est à ses côtés, lui-même recevant le titre honorifique d’À la suite. Ensuite, il manque un carnet. Dans la famille on sait que Otto était en poste de décolonisation pour la SDN en Tanzanie, et qu’il a fait une carrière de diplomate allemand au Japon.

Il revient souvent à Wissembourg pour rendre visite à sa petite sœur adorée, Pauline, qui y tient la plus grande épicerie de la rue de la République. Il la surnommait la Belle Hélène et en bon Alsacien et donc aussi en bon Français, il jouait au grand seigneur en embarquant le dimanche toute la famille à déjeuner en allant en expédition au loin, au Mont Sainte-Odile. Il avait une grande voiture Mercedes avec chauffeur.

Il y a ensuite un carnet intitulé ‘’Travail avec Eugen Fried’’ ; Il fréquente Maurice Thorez, et ils se lient d’amitié parce qu’ils ont été tous les deux enfants de chœur. On lit, et c’était peut-être imprudent, qu’en tant qu’Allemand il se méfie des agités de Munich et du nouveau pouvoir de Berlin. Mais après 1933, après avoir épousé une aristocrate juive danoise avec un passeport de protestante, il garde son poste d’ambassadeur du Reich et en 1940 il est à Paris avec un haut grade dans la Wehrmacht, dans l’administration militaire avec Ernst Jünger, avec qui il partage une passion pour les papillons, la littérature française et précisément Flaubert ; ils fréquentent Sacha Guitry, Cocteau et même Céline. Leurs souvenirs de la guerre de 14 les réunissent, Otto a lu le ‘’Voyage au bout de la nuit’’ mais on lit dans son carnet qu’il se désole ‘’avec effroi’’ de sa haine aujourd’hui des juifs. Et l’ancien combattant note qu’en 1916 tous les médecins militaires étaient juifs, et que les meilleurs officiers uhlan dans la Heer étaient juifs.

Et puis il y a ce grand carnet, un cahier Clairefontaine avec un titre, ‘’20 juillet 1964 anniversaire’’ et, d’une autre écriture ‘’Behörde’’. Dans la marge il y a les coordonnées du ‘’professeur’’ Julien Hervier, et c’est peut-être lui qui a rédigé cette histoire extraordinaire que j’ai évoquée au début de cet épisode. J’aurais probablement dû raconter uniquement ce qui va suivre. Otto n’avait pas pris part directement, le 20 juillet 1944, à la tentative d’attentat contre Hitler, mais il partageait le secret des préparatifs du coup d’État pour renverser le régime nazi. Il a été rapidement soupçonné, arrêté par la Gestapo, et sans l’intervention immédiate de Ernst Jünger, il aurait été de suite exécuté. Le texte précise ‘’pendu par le bas du menton à un crochet de boucher, jusqu’à ce que le sang remplisse les poumons dans une horrible agonie’’. Jünger aurait contacté directement le Führer…

Otto fut envoyé à Dachau puis dans trois autres camps. À Mauthausen, les détenus sont nus sur la place d’appel, par -20°, et ils furent arrosés par une lance d’incendie, les SS redoublant de cruauté. Tous mourraient gelés. Et c’est là que le ‘’transfert d’autorité’’, expression soulignée dans le carnet, pourrait relever du récit romanesque. Parmi les gardes du camp, il y a un gradé qui avait été un simple soldat en 1916 sous les ordres de Otto. Se sont-ils vraiment reconnus ? Sans aucune raison, ce SS va faire en sorte que Otto soit épargné, en l’expédiant au cachot. 

Inversion de hiérarchie, et d’autorité, mais peut-être aussi fidélité à un esprit chevaleresque et à la grâce du mythe des Bienveillantes, que les horreurs nazies avaient pourtant rendues obsolètes. J’imagine comment l’Oncle Otto a ressassé ce ‘’miracle’’ pour évoquer son statut de survivant. Je suis tombé un peu par hasard sur ce passage, et il y a beaucoup de pages dans ces carnets que je n’arrive pas à déchiffrer. Ces drames appartiennent aux historiens mais leurs récits ont façonné la vie quotidienne après-guerre, celle de nos parents, puis, récits des récits, la nôtre. Il y a tant de carnets pour lesquels nous n’avons ni la compétence ni simplement le temps pour qu’ils soient honorées d’un juste intérêt, et qui dorment donc à jamais dans des cartons qui finiront sans être ouverts à la déchetterie, lors d’une triste journée de succession, quand le notaire aura signé un acte de vente pour une maison au grenier vide, en faveur d’un jeune couple d’héritiers se complaisant à ignorer tout de la vie de leurs aïeux.

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