En vain, d’Alsace; épisode 179: BLUES EXPRESSO

Ambroise Perrin

Il y a une souffrance plus grande que celle de mourir, c’est celle de se voir mourir, et il n’y a rien de plus niaiseux que de prendre ce genre de phrase au sérieux, de prétendre que cela pourrait faire un sujet au bac de philo, alors qu’il s’agit simplement d’une effronterie de fin de soirée pour faire croire à un autre malheureux qui vous écoute que c’est la philosophie qui mène la vie.

Disons que la mort on ne n’y pense pas, sauf si on est malade à en crever, ce qui, pour quelqu’un qui en parle, est une terre inconnue. Are you experienced ? Bref nous voilà dans un Congrès de croque-morts et ça c’est tout à fait rigolo, surtout quand un peu plus tard on raconte l’expérience. Si d’ennui aux funérailles vous étudiez les tronches des types-porteurs sous le cercueil, plutôt médiocres acteurs, faut reconnaître c’est du brutal, parce qu’on voit leur compassion à cent sous de l’heure et qu’une fois le macchabé plié, ils iront boire la bière.

Ainsi la mort pour une chronique bouffonne, c’est un défi et je vais donc vous notifier votre propre enterrement. D’abord où ? Si, vous êtes sans aucune dernière volonté, ça va être compliqué, la tombe de vos parents étant pleine et là où vous habitez, vous n’y avez jamais mis les pieds, dans ce cimetière de quartier lointain. Surtout pas de four crématoire, les ancêtres savent pourquoi, vous préférez les pissenlits par la racine. Y’a là de la mélancolie de poète qui s’ignore avec une petite imposture d’introspection, le mourant que vous êtes imaginant la transfiguration de son moi dans les grandes ardeurs mystiques d’une âme retrouvée… Vous avez beau dire, y’a pas seulement que d’la philosophie, y’a autre chose !

Il s’est dit alors qu’il s’était pas mal auto-supplicié dans la vie, que finalement il était content d’être en bonne santé, que les enterrements de famille, ça servait juste à revoir les cousines nantaises perdues de vue (et qu’est-ce qu’elles ont vieilli !). Il a pris sa bagnole jusqu’à un petit village du Kochersberg, au hasard, que la nature est belle, au resto on était un peu étonné d’avoir un client tout seul qui parlait tout seul, et dans sa solitude il a choisi vraiment tout ce qu’il aimait, comme le cordon-bleu flambé à la crème épaisse aux champignons, une bouteille de gewurztraminer tardif pour commencer avec le feuilleté de langoustine et un rare pinot noir pour le fromage et le dessert, et une mirabelle maison avec le café. Il fut le dernier client. 

Il a bien dit ne vous en faites pas, je ne vais pas conduire, et il a passé la nuit sur le parking, siège couchette et vitre entrouverte. Le matin un double expresso avec le sourire de Lulu la patronne, « vous faites ce que vous voulez mais j’ai bien vu que vous étiez quelqu’un de raisonnable, allez le café c’est pour moi, ça va mieux ce matin ? »

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