En vain, d’Alsace ; épisode 175 : CAPRICES

Ambroise Perrin

Il avait commencé le violon à cinq ans. Sa grand-mère, qui pensait avoir raté l’éducation de sa fille, se rattrapait avec lui. Une petite demi-heure tous les soirs, puis l’école de musique municipale à Haguenau, pour vite jouer avec d’autres enfants.

Il était plutôt doué, il progressait parce qu’il travaillait son violon tous les jours. Il a l’oreille juste s’enthousiasma Madame Küchler la professeur du conservatoire, et il a une bonne mémoire. Avait-il du plaisir à jouer ? Il n’eut jamais l’occasion de se poser la question. Mais le solfège, quand les copains avaient piscine, là, il s’amusait vraiment. 

À 10 ans il joua dans l’orchestre de l’association culturelle de la banque, sa grand-mère y était soliste, Bach, Haendel, le Kyrie en ré mineur de Mozart, avec le chœur de la paroisse ; il était un peu la sympathique coqueluche de ces amateurs passionnés.

Il était bon à l’école, il voulait être aviateur, les maths étaient son fort et la vie passait, manger, violon, lycée, devoirs, violon, dormir. Il fit des études de pharmacie, on cessa de lui demander de jouer à Noël devant la famille, il prit son violon au cimetière quand on enterra la grand-mère, et tous les mardis soir, répétition avec l’orchestre qui se produisait trois fois par an à la Salle des fêtes ou à l’Église protestante…

S’il arrêtait de jouer pendant un mois, en vacances au loin, il ressentait ce manque qu’il imaginait être celui des drogués. Sa pharmacie était prospère, il finança un petit orchestre de chambre, un quatuor, pour Béla Bartók. Parfois, discrètement, il prenait la place du second violon, là c’était vraiment pour le plaisir. Il aurait aimé jouer dans un philharmonique, le Messie de Haendel, ou dans un Opéra, la Flûte enchantée.

Il se lança un défi, les 24 Caprices de Paganini. Il se remit à travailler son instrument sérieusement. Les enfants étaient grands, il n’avait imposé à aucun la musique et aucun ne jouait d’un instrument, ni même n’allait, comme lui assidûment, aux concerts à Strasbourg.

Se lancer dans Paganini, ce fut comme faire un truc en cachette, avoir une maîtresse, il n’en parla à personne, il imaginait y arriver au bout d’un an, et ce furent de longues années à s’accrocher vraiment, tous les jours. Il voulait être content de lui avant la retraite, à la vente de la boutique. Les Caprices décida-t-il, c’est comme un marathon, peu importe le chrono final, ce qui compte c’est de franchir la ligne d’arrivée. Un marathon en cinq ou six heures, pas d’importance, et ses Caprices furent comme cela, trop lents, laborieux, hésitants, il gardait les yeux fermés presque tout le temps, et parfois il entendait la cloche du 30e km, les notes graves pour ceux qui titubent mais jamais n’abandonneront.

Il ne faut pas partir trop vite parce que l’on a confiance en ses jambes, même si l’on sent que cela roule tout seul. Les premiers Caprices parurent accessibles, il essaya de tous les défricher à la queue leu leu ’’juste un peu pour voir’’. Très vite il comprit qu’il ne devait pas passer au suivant avant de bien maîtriser celui en cours. Il travaillait parfois trois heures par jour, et bientôt il abandonna la partition, son oreille lisait sans peine les notes gravées dans sa tête. Virtuose il ne l’était pas, il ne l’avait jamais été, mais rapide, cela à force il le devint, c’était absolument indispensable.

Il y a des passages complexes, des pièges d’artifices savamment écrit par Il Cannoni. Avec un ami kiné, il fit des exercices d’agilité de ses doigts, pour ne pas sombrer aux passages chromatiques et aux arpèges. Tout est affaire de mental se répétait-il quand il devait surmonter ses réflexes pour donner une grande indépendance à ses doigts. Il adorait les passages en doubles cordes, comme des défis de folie, l’index en sang. 

Ses doigts commandaient sa vie quotidienne, il alterna les étirements, les massages pour affermir les tendons et détendre les muscles, les tapotements pour améliorer la circulation sanguine, il utilisa des crèmes pour hydrater le coussinet de peau sous les premières phalanges. Il trempait ses inestimables bouts de doigts dans des bains tièdes de paraffine puis dans de la glace pilée, avant de les enduire d’huile avec de l’arnica ou du camphre. 

Quand vinrent les pizzicati et les glissandi, ce fut l’Everest, il fallait assurer chaque pas, planter un python entre chaque note. Il cessa d’écouter les enregistrements de Heifetz, de Grumiaux son préféré, de Boulier, de Garrett, d’Accardo, du russe Markov, il les avait tous. C’est Kreisler qu’il avait le plus écouté, peut-être le plus expressif mais aussi le moins virtuose, et Hadelich, le plus joyeux. Tous sont merveilleusement désespérants. Il devait se sevrer, il ne devait n’y avoir plus que lui, et lui seul avec sa propre teinte, ses trébuchements, ses petites tricheries techniques auxquelles il refusait son désespoir.

Arriva en la mineur le numéro 24. À 3 km de l’arrivée personne n’abandonne la course. On est galvanisé parce qu’il ne reste qu’une ligne droite, mais c’est la plus difficile, le thème de la mélodie semble simple et il y a 11 variations et un final. Tout ce que l’on a réussi jusqu’à présent doit se contracter en une seule foulée, les accords sont extrêmement complexes, l’archet doit chevaucher des doubles et triples cordes, il faut réussir des intervalles de dixièmes, le premier doigt sur la corde mi et le quatrième sur la sol, pas étonnant que Paganini fut considéré comme le diable.

Il n’enchaîna jamais, dans son salon tapissé de livres, les 80 minutes des 24 caprices d’une seule traite. Oser cet aboutissement avait le goût du fruit interdit du paradis. Et un jour son ami Serge, patron du téléthon, lui proposa de venir jouer à la télévision le solo qu’il voulait, dans une émission du genre ‘’les amateurs à l’antenne pour la bonne cause’’. Toute la journée les musiciens se succédaient, studio portes ouvertes, pour récolter des fonds et financer la recherche médicale… Un pharmacien violoniste c’était aimable ! L’apothicaire dévoila son programme à l’animateur, qui lui-même mélomane fut franchement abasourdi. Flairant une aubaine assez racoleuse, avec les probables plantages du violoniste, il se dit que débonnaire ou non, la prestation stimulerait l’audience, et il lui donna le temps d’antenne qu’il lui faudrait.

On se doute que, puisqu’on raconte cette histoire, notre héros réussit l’exploit en enchaînant les bijoux féeriques comme un maréchal à la tête de 2000 hussards lancés au galop.  Il laissa les dernières notes du 24èmeCaprice en l’air, au ciel un ange avait posé sa main sur l’archet. Il fixa un instant la caméra, les yeux dans les yeux, il prit dans sa manche la petite capsule qu’il avait préparée, à la pharmacie il avait tout ce qu’il fallait. Il reprit les notes finales avec déjà une grimace de douleur, il eut encore le temps de poser le violon au sol, ce temps qui était maintenant vertigineusement court. ‘’C’est bien fanfaron tout cela, le diable m’attend’’ se murmura-t-il en se penchant, pour ne pas l’écraser, de l’autre côté de son fidèle instrument et il s’écroula, peut-être heureux.

Une bave couleur d’encre coulait sur son menton, ses mains, comme celles de Pierre Boulez, tentaient quelques gestes minimaux pour diriger l’orchestre, l’ange lui fit une petite tape sur l’épaule, ‘’c’est bon, ça va maintenant’’, il trouva la force de sourire, il était sur scène, il était mort.

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