Ambroise Perrin
Le jour où, devant la glace, il renonça à l’illusion de faire un régime pour perdre sa bedaine, il se dit, ça y est je suis vieux. Il avait tenté BLM sans beaucoup de conviction, bouffe la moitié, un truc simple qui demande juste un peu de volonté.
Qu’est-ce qu’il en avait usé, de la volonté, pour réussir les diplômes les plus hardis en fac, et pour se hisser au sommet de son entreprise, où, années après années, il écrasa tout le monde, surtout ses meilleurs amis.
Il se rappela qu’il avait été plat comme un beau ventre dans ses sentiments. Les bons sentiments redondants, ils dégoulinent de piètres compromis et mènent à la ruine de l’agressivité combative nécessaire pour gagner. Et gagner, c’est éliminer les autres pour être le seul, le premier, le premier de cordée, c’est la mode d’y croire, que l’on peut ainsi grimper et grimper.
Et là il n’arrivait pas à éliminer quelques cinq ou six kg de trop, alors il se dit, oui, c’est l’âge. Au lieu des sentiments, il fallait montrer beau, et c’était devenu impossible. Ce qu’il n’osait s’avouer, c’est qu’il se complaisait dans cette torpeur, alors que toujours son hyperactivité masquait sa lâcheté.
Il était président de pas mal d’associations culturelles et caritatives, du Cercle des anciens chefs d’entreprise du Bas-Rhin, et membre d’une foule d’autres petits clubs où sa renommée et sa fortune suscitaient, dans un merveilleux malentendu, le respect.
Son chauffeur Alfred était resté à son service, il entretenait à la perfection sa discrète vieille Jaguar. Il pouvait ainsi se garer à 100 m d’un rendez-vous afin d’arriver tranquillement à pied.
Il rassembla ses carnets pour rédiger ses mémoires, décida de passer par la fiction, embaucha un journaliste vénal comme nègre, s’en débarrassa , rassembla trois anciens et dévoués membres de son cabinet qui laborieusement usèrent de flatteries à chaque paragraphe, il relut, et prenant le regard inquisiteur de Truman Capote comme modèle, réécrivit lui-même le tout.
Le résultat fut un sac fourre-tout sucré-salé, non pas indigeste, mais insipide, et qui eût beaucoup de succès à sa publication. Il accepta une rencontre publique à la salle blanche de la Librairie Kléber, ses ennemis politiques qu’il avait battu à chaque élection étaient là à le féliciter, au premier rang, et il vit plus tard sur une photo que le pan de sa chemise dépassait sur son pantalon, décidément, il était bien vieux.
Quand comme cela, cela sent le sapin, on se tourne vers sa famille. Ses enfants n’avaient pas le temps, son épouse se battait avec ses propres problèmes et ainsi il nota qu’il n’avait personne à qui se confier.
Il voyagea. Il revint. Des années passèrent, le petit ventre rond était toujours là. Il mangeait sainement, faisait du sport, buvait peu de whisky, juste du japonais, le meilleur. Il lut beaucoup, se remit à écrire, et là, cela lui plaisait.
À 16 ans, il avait fait le tour de l’Angleterre en auto-stop, 60 ans plus tard il recommença l’aventure. Trois heures sous la pluie à la sortie de Liverpool, alors que la nuit tombe, que l’on ne sait pas encore où dormir, ce fut un délice. Sauf que le temps perdu, cela ne servait à rien de le rechercher, l’auto-stop c’était terminé, obsolète, d’ailleurs impossible de trouver un bon endroit pour être vu et où un automobiliste pas méfiant aurait pu s’arrêter. C’est finalement une voiture de police qui le déposa devant un hôtel, après que le flic lui a demandé s’il ne voulait pas voir un médecin, tellement il grelottait.
Il traversa l’océan, retrouva le campus où il avait brillamment réussi dans le Massachusetts. Il ne reconnu que peu de bâtiments et tous les étudiants lui parurent profondément débiles. Quand on déteste les jeunes, c’est que l’on est vraiment vieux.
Il refit le trajet du transsibérien, mais cette fois en cabine de luxe, il survola des cascades en hélicoptère au fin fond de l’Afrique, se baigna dans le Blue Lagoon à Reykjavik, inutile de compléter la liste de ces privilèges de retraité aisé.
Il cessa même de refuser de faire une croisière en Méditerranée à la poursuite des héros des mythologies locales, de vieilles histoires qui n’avaient pas vieillies, pour faire plaisir à son épouse. À 4h du matin, il se leva pour aller manger une pizza sortant du four au buffet gargantuesque du bateau.
Tant que tu as la santé, lui répétaient ses amis. Il commença à découvrir que cela faisait maintenant plus de 70 ans qu’il était en forte déprime, même s’il ne mentait pas en disant que toujours, tout l’intéressait.
Quand son notaire lui dit qu’il était prudent de préparer sa succession, et que le banquier lui souffla qu’il lui fallait optimiser le pognon qui dormait sur ses comptes, il se déshabilla dans la salle de bain et se mit à contempler avec satisfaction sa belle bedaine. D’ailleurs, c’est Mick Jagger qu’on entendait à la radio.