En vain, d’Alsace; épisode 162 : MAMAN EST MORTE

Ambroise Perrin

Maman va très mal, elle a été hospitalisée à Wissembourg, son état se dégradant petit à petit et sans qu’on le dise, irrémédiablement. Je suis là, dans la gestion de mes sentiments, de mes souvenirs, et de tous les trucs administratifs avec les toubibs, lorsqu’un coup de fil, et pas de la famille, vient perturber le trouble quotidien de ma course contre le temps.

C’est Christophe, comme le saint de 11 m de l’abbatiale Saint-Pierre-et-Paul, qui par un étrange hasard me demande comment ça va et ce que je deviens. Cela doit faire 50 ans que l’on s’est perdu de vue !

Je reconnais curieusement sa voix et nous partageons immédiatement la familiarité de notre adolescence, lorsque nous avions fait un tour d’Europe en auto-stop au gré des coups de chance pour de courts ou de plus longs trajets, récompensant nos attentes à la sortie des villes.

Je lui parle de maman, là, à l’hôpital de Wissembourg, il me dit qu’il est à Zyrardòv à l’ouest de Varsovie, le dernier mot du dictionnaire des noms propres, que ses enfants sont grands maintenant et qu’aujourd’hui il parle mieux le polonais que le français.

‘’Oui Wissembourg, je me souviens très bien, sais-tu qu’une année après notre voyage, j’étais passé chez toi, mais tu étais en fac à Strasbourg, et sans me connaître, ta maman m’avait accueilli ? Elle m’a d’abord offert un chocolat chaud puis un repas, je suis resté trois jours dans ta chambre, tes parents ont été simplement merveilleux et accueillants. Aujourd’hui on dirait que j’étais un parfait étranger, et je n’avais pas l’accent alsacien ! Un soir on est allé manger une tarte flambée, du lard et des oignons… Pour le Nouvel An, je leur avais envoyé une carte postale, ils ne t’en ont pas parlé ?’’

Je pense à ta mère me dit-il encore, on se reverra bientôt, d’ici là soigne la bien. 

Oui le téléphone de la maison n’a pas changé depuis 1973, avec son numéro qui se termine par 13 13.

Et 43 jours plus tard, le voilà, Christophe, qui frappe à minuit à la porte alors que maman survit miraculeusement dans son lit médicalisé installé au milieu de la salle à manger. Christophe ! Sa famille polonaise l’appelle Werner et il a fait carrière dans le cinéma, surtout à la télévision… Moi dans le journalisme et la politique européenne… Tu as faim ? Oui je veux bien…

On n’a pas trop envie de nous raconter nos vies… Un long silence, une deuxième bonne bouteille… Peu importe conclut-il. Et il commence son récit.

Dès qu’il a su que maman était malade, il a tout arrêté et il est parti, à pied… À pied ? Oui à pied, et il me raconte la tradition des pèlerinages votifs, et que par souvenir certes lointain mais soudainement ragaillardi, il avait de manière profane décidé que l’heure, pour ma maman, n’était pas encore venue de mourir. Bien entendu, lui seul connaissait cette action propitiatoire, ce sacrifice qui nouait un échange symbolique avec la mort pour que la dame qui lui avait si généreusement offert l’hospitalité il y a 50 ans, vive. 

‘’J’ai pris une veste, une boussole, un sac marin et les affaires indispensables. Mes bottes étaient tellement neuves qu’elles m’inspiraient confiance. Je me suis mis en route pour Wissembourg par le plus court chemin avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à pied’’. 

Pendant près de deux mois il a marché à contre-courant du monde contemporain. Souvent seul, parfois accompagné par un autre marcheur, un breton, qui tint un journal de bord de leur traversée des champs, un éloge de la marche. Ils sautaient les barrières croisant le bord des routes, cédant parfois à la tentation de l’auto-stop. Ils ont traversé des paysages hantés par le froid, la neige, le gel ou la pluie.

Je le laisse parler, comme si les mots de sa solitude débordaient soudain. Il marchait contre la mort d’une vieille dame qu’il n’aurait pas reconnu en la croisant dans la rue. ‘’Mes pas allaient à la recherche du temps, avec mes moyens d’homme, en misant sur une sorte de souveraineté du cœur’’.

Le soir venu, il a fracturé les portes de résidences secondaires, il s’est enfoui dans la paille des étables, il a loué des chambres dans des auberges improbables. Il se souvient de la frayeur de bruits qu’il ne comprenait pas. Dans ce corps à corps avec des horizons qu’il traverse comme un orgueilleux animal invincible, il passe comme une ombre dans les villages endormis.

Ses allures sont toujours silencieuses, sans cérémonie. Il arrive devant la maison, il entre à l’improviste. Il ne s’étonne pas que maman le regarde avec un fin sourire, comme si elle savait. Elle savait les kilomètres parcourus, pour elle.

Il m’a dit alors, elle m’a compris. Quelque chose de doux traversait la chambre et virevoltait le long de leurs deux corps, chacun exténué.

Elle lui fit signe d’ouvrir la fenêtre. Plus de lumière.

Un jour il me dira, oui il fallait que je marche pour que ta maman vive. Effectivement elle n’est morte que cette nuit-là.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace; épisode 162 : MAMAN EST MORTE

  1. Très beau texte Ambroise, quelle est touchante cette histoire, pleine de reconnaissance et d humanité.

    Je te présente mes sincères condoléances pour ta maman. Remets mes salutations à ta famille…

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