Ambroise Perrin
Elle a 17 ans et vit un nouvel amour éternel tous les 15 jours ; les parents sont sympas et elle ‘’ramène’’ les copains à la maison, ils sont bien reçus, on boit un chocolat chaud à la cuisine et papa et maman ont depuis longtemps compris que la conversation ne devait pas commencer par un interrogatoire du genre ‘’alors vous êtes dans la même classe, vous allez faire quelles études, vous jouez aussi d’un instrument de musique ; Clémentine joue du violon, et vous jeune homme ?’’
La maman a un truc très précis, à la suite d’une grosse bourde, où elle attribua le prénom d’un ex à un nouveau… Elle n’est pas très physionomiste alors il faut être prudent ! ‘’Vous êtes amoureux, loué jusqu’au mois d’août, vous êtes amoureux, vos sonnets la font rire.’’ Au verso d’un banal ticket de réduction pour du raifort râpé en sauce à la supérette express du bout de la rue, accroché nonchalamment au frigo par un magnet, elle écrit à chaque fois comme un pense-bête, le prénom du nouvel élu du cœur de sa fille. Un coup d’œil discret permet quand il faut un joli moment de complicité avec ‘’sa fille chérie adorée’’ qui, un jour de nostalgie, pourra consulter la liste avec peut-être aussi un peu de mélancolie.
Mais la vie est belle, quand on n’est pas sérieuse. Un beau soir, foin des bocks et de la limonade des cafés tapageurs aux lustres éclatants, on va sous les tilleuls verts de la promenade.
C’est une vieille histoire, Clémentine est restée seule toute sa vie. Des dragueurs, des soupirants, des petits amants sincères, elle en a toujours été entourée. Mais la vie n’est pas si belle. La tristesse de son âme et le désespoir de sa solitude atavique masquaient de moins en moins, à mesure que le temps filait, ce temps perdu, les oublis des hasards des rencontres. La lassitude un jour l’emporta sur la flamboyance, et on ne la vit plus. On a dit qu’elle s’était mariée et qu’elle vivait dans une caravane.