Ambroise Perrin
Il m’a dit, « je suis l’homme le plus malheureux du monde ». S’il avait dit « je suis l’homme le plus heureux du monde », bon, certes cela aurait été plutôt banal, mais on aurait pensé au jour de son mariage, à la naissance de sa fille, ou qu’il avait gagné le super gros lot au loto, ce qui serait bien trivial. Non, il m’a dit « je suis l’homme le plus malheureux du monde ».
Qu’est-ce qui t’arrive, ta femme t’a quitté ? -Tu rigoles, non, elle s’en fout. Un petit moment de silence. C’est bien plus grave. Ah bon, quoi ? (on dit ah bon parce que dans la langue française on ne peut pas dire: ah mauvais, quoi ?) et on pensait, sans rien dire, car cela pouvait être gênant, quelqu’un est mort, il vient d’apprendre qu’il a un cancer, ou rigolo, on lui a volé sa Porsche Cayenne full options. En plus couleur blanche, quel plouc !
J’attends donc qu’il me dise quoi, quel malheur lui est tombé dessus. – Je ne peux pas te dire, c’est trop horrible… Bon, ça ne doit peut-être pas être trop grave, laissons-le parler. -Tu ne peux pas t’imaginer… – Dis-moi… – C’est, comment dire…
Bien entendu, à ce moment-là, son téléphone portable se met à vibrer. Vas-y, réponds… Allô ? Ah c’est toi… Euh, ça va, ça va… Écoute, je ne peux pas te parler, là, je suis avec un ami, je te rappelle, promis, juré… Il en profite pour vérifier un truc dans ses SMS, une commande de fonds de tarte flambée à livrer le soir même, il est commerçant.
Alors dis-moi ce malheur ? En fait, c’est un bon pote, et maintenant je m’en fous complètement de ses états d’âme, je suis juste curieux, si ce n’est ni une histoire de cul, ni une histoire de fric, ça doit être assez insolite…
– Comment te dire…
Il recommence à ergoter, on croirait un sketch, il paraît que les humoristes de stand up (autrefois en français, on disait one-man-show) ce n’est pas eux qui écrivent leurs solos, ils ont des nègres qui testent leurs astuces sur des publics cibles, ou alors ils se servent des logiciels de l’intelligence artificielle. On est loin de Fernand Raynaud, de Bourvil ou de Raymond Devos.
Maintenant j’ai juste envie de le secouer ou de me barrer, il a toujours eu tendance à finasser, je le connais bien, il doit y avoir un truc énorme, c’est un gros sentimental, mais là il exagère vraiment !
Vas-y, accouche ! Raconte !