En vain, d’Alsace ; épisode 149 : L’ART DE LA VENGEANCE

Ambroise Perrin

‘’J’avais sept ans. En 11e on jouait aux billes à la récré’’, me raconte-t-il, ‘’et le Georges Meyer, celui de la boucherie, a triché, il m’a piqué ma grosse agathe. Moi j’avais gagné mais il m’a regardé d’un air de dire sale binoclard et il a menti, il savait qu’il mentait, il a dit c’est moi le plus proche et il m’a piqué ma bille. Sale voleur’’.

‘’Je ne savais pas me bagarrer, c’était donc fini. Et bien je me suis vengé, je m’en souviens particulièrement bien’’ tient-il à préciser. ‘’J’avais déjà entendu le dicton la vengeance est un plat qui se mange froid. En classe, quand la maîtresse avait le dos tourné pour écrire au tableau, on en profitait pour chahuter un peu, par exemple on mettait le doigt dans la bouche et on faisait un ploc en tirant sur la joue. La maîtresse se retournait brusquement et surprenait le garnement en train de baisser la main de sa bouche, il chopait un mauvais point et il allait au coin. Moi je réussissai à faire le bruit sans le doigt, en coinçant la lèvre inférieure derrière les dents supérieures et en poussant brusquement. Le bruit était le même’’. 

‘’J’ai les bras bien croisés sur la poitrine, je fais le ploc avec ma lèvre et je fixe mon regard sur Meyer et ça ne manque pas, c’est lui qui se fait gronder, il n’a pas le droit de protester, c’est pas moi maîtresse, – et en plus il est menteur !, un mauvais point. Trois mauvais points et c’est une remarque dans le carnet. Je ne sais pas si Meyer a compris ce qu’il lui arrivait mais moi, je m’étais vengé’’.

‘’La vengeance a toujours été pour moi la façon de rattraper ce que je subissais dans la vie’’. L’ami qui me raconte sa petite philosophie personnelle a aujourd’hui plus de 70 ans. ‘’Me venger cela a été comme une rapide réponse ou bien remonter le temps, revenir en arrière, juste au bon moment. Les petits et les grands échecs de ma vie quotidienne ont été nombreux. Alors j’ai joué avec mon imagination pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui commettaient des injustices à mon encontre, ou qui n’appréciaient pas ma façon de faire, et me rejetaient’’.

‘’Et des idées pour me venger, j’en ai toujours eues. Mettre dans le filtre à air de la voiture neuve d’un salopard de collègue les sardines et leur huile de deux boîtes passées au mixeur. Publier une petite annonce matrimoniale alléchante payée en liquide à l’agence pour cette dame si méprisante. Passer en boucle l’enregistrement à fond d’un chien qui hurle, dans l’appartement quand vous n’êtes pas là. Des broutilles, des gags me dit-il, en fait la pensée de la vengeance a été pour moi la façon de combler à retardement mes frustrations. Parfois l’idée seule suffisait à me faire plaisir’’.

‘’Vous aviez toujours un train de retard, lui demandai-je. Certainement, mais c’était devenu un mode de fonctionnement systématique. Une gymnastique de l’esprit, peut-être rouée, mais finalement très constructive. Je passais le dernier et j’écrasais les autres. Je jouais au modeste pour mieux masquer ma vanité. J’étais devenu un champion de voltige, exécutant en deux jours ce que les autres avaient entrepris depuis plus d’une semaine. J’étais un gros travailleur’’.

‘’On me prenait pour un fayot, on me jalousait, on me dénigrait par dépit. J’ai très vite compris qu’il ne fallait pas argumenter mais dire oui pour la forme et faire ce que je voulais. Ce sont souvent les maillons intermédiaires qui me provoquaient des ennuis, de façon irrationnelle, j’attirais les insultes, les menaces et lorsque je passais les barrages, je triomphais par la réalité de mon boulot. J’ai eu le droit à des motions de défiance avec des arguments de médisance qui furent pour moi des compliments. Je fus contraint à démissionner, la boîte coula trois mois plus tard’’.

‘’Un jour en plein procès interne dans une filiale à Strasbourg, accusé par des cadres rageurs et des syndicalistes rapaces, un message de Paris me proposa un nouveau poste important au siège de la direction générale. J’avoue aujourd’hui que j’avais donné quelques coups de fil’’.

Il n’en peut plus de me raconter sa vie, il adore. Je lui dis que je comprends son désarroi et lui demande s’il y a eu ensuite réconciliation. ‘’Non, répond-t-il vivement, surtout pas, cela serait abandonner l’idée de vengeance. Quand on signe l’armistice pour finir une guerre, ce n’est pas pour faire copain-copain, mais pour prendre des forces afin de taper plus fort ensuite’’.

‘’Mais maintenant à votre âge, vous laissez tomber ? Pas du tout, j’ai encore des velléités de sales coups 40 ans plus tard, des châtiments sous forme de calamités, ils auront intérêt à avoir une bonne mémoire pour comprendre pourquoi ils encaissent des torpilles’’. 

Il n’avait pas l’air malheureux.

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