Ambroise Perrin
Il n’aime pas le mot ‘détail’ mais c’est celui qu’il m’a mentionné pour raconter cette histoire impensable, qui a fait qu’il a démissionné de l’Éducation nationale. Il y a parfois un petit truc microscopique qui va influencer tout le cours de votre vie, comme la fois où à la sortie d’une pièce de théâtre, le comédien, qu’il rencontra par hasard dans la brasserie en face, lui demanda s’il avait aimé le spectacle puis lui avait conseillé de lire l’Éducation sentimentale de Flaubert.
Dès la classe de seconde, en A, alors que les bons élèves étaient plutôt orientés vers le scientifique, il savait qu’il voulait être prof de français ; la littérature française le passionne, les auteurs du XIXe siècle. Il lit beaucoup.
En Fac il est membre d’une troupe de théâtre amateur, il publie des nouvelles dans une revue des Amis de Flaubert et Maupassant. Quelques ambitions pour un cursus classique, tenter un jour le CAPES puis l’agrégation. En attendant il décroche un poste de maître auxiliaire remplaçant dans un gros bahut de Strasbourg, et il jette un regard nostalgique sur sa collection lycéenne de Lagarde et Michard ; bien sûr c’est dépassé, mais quand même, il y a là un petit parfum dont il s’enivre avant sa première rentrée, non plus comme étudiant stagiaire ou adjoint d’enseignement mais comme professeur certifié.
C’est vraiment le bazar avec les changements de bus et de tram, il vient donc en voiture, bien à l’avance ; il n’a pas le macaron pour rentrer dans la cour mais un autre prof le fait passer, et voilà, ‘pour lui la vie de prof va commencer’…
Eh bien non, de suite, une collègue hargneuse lui demande de ‘dégager sa bagnole’ car les places de parking sont réservées aux professeurs titulaires ! Non ce n’est pas un gag de 1er avril, c’est comme cela, il faut ressortir du parking des demi-dieux ! ‘Places réservées aux titulaires’, faut oser, il y a effectivement un panneau. Le pompon, ce sera quand il découvrira qu’il y a deux salles de profs, dont l’une est réservée aux agrégés !
Il calcule qu’il va passer 35 années de sa vie avec des petites choses dérisoires pour la marche du monde mais pour lesquelles il lui faudra chaque jour faire un insignifiant compromis avec ses envies de transgression et son appétence pour les batailles contre la connerie. Il lui faudra abandonner ses petites velléités d’anticonformisme. Il croise alors la Proviseure venue accueillir les nouveaux, et lui raconte sa petite affaire… Elle lève les yeux et murmure, je sais, mais on ne peut rien y faire, sinon c’est la révolution, j’ai d’autres drames à gérer. C’est une petite chose, n’y pensez pas, ou plutôt pensez à votre carrière, et un jour vous aussi vous irez dans cette salle des profs. Je ne veux pas être patient souffla-t-il en partant.
Par courtoisie le lendemain matin il prit rendez-vous avec la chef d’établissement pour expliquer sa fuite. Mais vous avez un très bon dossier objecta-t-elle, vous n’allez pas compromettre votre carrière pour une place de parking et un casier en salle des profs ! Non, expliqua-t-il, mais pour être un bon prof il ne faut pas abandonner son insouciance. Insouciance ? Oui, pour transmettre cet enthousiasme qui est la passion de la culture, celles qui forme des élèves prêts à choisir eux-mêmes des responsabilités dans la société qui s’ouvre à eux, je ne veux pas commencer par faire des accommodements… Enfin ! Ce n’est que symbolique tout cela, passez outre !
J’ai revu mon ami quelques mois plus tard. Il a ouvert un restaurant avec sa copine, c’est lui à la cuisine, une petite salle assez sympa avec des menus plein d’imagination. Le resto se nomme le Passez-outre, venez de ma part, il vous offrira l’apéro.