Ambroise Perrin
Je marche à grandes enjambées pour fuir la place Kléber, et place Broglie un taxi s’arrête à ma hauteur. Jean-Christophe C. que l’on surnomme Camba et non Combat, l’ancien premier secrétaire du parti socialiste, en sort en trombe et bras de chemise malgré la température presque polaire. Il me salue d’un mot et me demande « comment tu vois les choses ? »
Je raconte cette histoire parce qu’elle montre que mes gambadages à prétention littéraire, que je me plais à murmurer dans ce blog, n’échappent pas à la terrible sentence que, quoiqu’on fasse, « tout est politique » et les lecteurs qui « par ailleurs » pensent qu’il faut changer le monde d’aujourd’hui m’approuveront.
Aujourd’hui c’est la session plénière au Parlement européen, et le vénérable responsable politique qui m’accoste ignore, j’imagine, que je suis devenu un modeste retraité, loin de mes antérieures fonctions de porte-parole du président du Groupe socialiste, et que si je suis à Strasbourg, c’est que j’y habite !
Bien entendu, une pointe de vanité et un vieux réflexe de journaliste font que je ne réponds pas vraiment et que je prononce ce petit truc qui plaît toujours aux gens importants : « tu as raison… alors, et toi ? » L’invitation au déballage est comme l’invitation au voyage, mon camarade, mon frère, songe à la douceur de faire encore de la politique pour que tout soit qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
Mon avis serait qu’il faut trahir, retrouver nos idéaux progressistes hors-sol et être hypocrites pour ne pas exclure une Union autour d’un projet. Comme je suis biberonné à la nostalgie de mes convictions post mai 68, et que je sais qu’il faut être réaliste, camarade, je me tais prudemment pour l’écouter m’exposer sa vision de la situation politique et de ce que devrait faire le PS ; il suffit d’approuver une fois par minute par une onomatopée pour que le déroulé de son futur discours se poursuive, dont il espère que je glisserai un petit mot d’approbation au bon moment.
La situation est épouvantable à l’intérieur et exécrable à l’extérieur. Nous avons changé de monde en moins d’une décennie. Nous vivons la fin de la domination du monde occidental. Le capitalisme numérique, l’obscurantisme religieux, le complotisme servent de repères. L’antisémitisme est de retour alors que la xénophobie tend à être ordinaire. C’est le retour des guerres militaires ou commerciales. Les déséquilibres du monde et celui des vies se conjuguent au point de donner à chacun le tournis.
J’ai l’impression d’être sur la banquise et qu’un ours traverse le passage protégé au moment de l’arrivée du tram.
J’approuve une nouvelle fois son constat clairvoyant, et je m’apprête à écouter sa stratégie pour défendre l’esprit de justice, l’égalité réelle, la liberté ordonnée, la fraternité laïque et une démocratie sociale écologique en rétablissant les principes républicains.
C’est un jeu de hasard, ou une réminiscence d’un temps perdu où je racontais mon engouement pour les voyelles et la disparition du « e » ? Voilà qu’il me dit : « il faut penser le monde avant d’espérer le panser. »
// Cliquer sur le titre pour entrer dans le blog et lire d’autres épisodes.